‹ Passé et présentChapitre 4 sur 17 · ERTHER, RENÉ, JACOPO ORTIS · texte numérisé non relu

ERTHER, RENÉ, JACOPO ORTIS

tions coûiiues, d'expériences toutes faites; et comme on peut l'apprendre par la lecture ou la conversation , qui est une sorte d'enseignement , on peut aussi , ou plutôt on croit pouvoir connaître un sentiment avant même de l'avoir éprouvé, et calculer avec précision ce qu'il vaut de peine et de plaisir. La vie morale tout entière pourrait ainsi s'écrire d'avance comme une comédie ; aussi , beaucoup de gens, dans le monde, se contentent-ils d'apprendre et de répéter un rôle. Mais de cette connaissance anticipée, il résulte quelquefois que, devinant ce qui l'attend, et persuadé qu'il ne lui peut rien arriver que de prévu , l'homme est peu tenté de vérifier les faits et ne se soucie guère d'impressions qu'il connaît d'avance, rassasié sans avoir goûté, blasé sans avoir joui. On a vu dans cet état des nations entières.

Cette disposition n'est pas rare au siècle où nous sommes. Ceux qui en sont atteints , lassés avant le temps, dégoûtés par prévoyance, sont travaillés d'une secrète et vague inquiétude qui ressemble au regret ; on dirait qu'ils pleurent les illusions qu'ils n'ont jamais eues. Pleins de dédain pour ce qui est , ils repoussent tout ce que le monde leur ordonne de penser ou de sentir, parce que cet ordre suffit pour leur faire regarder comme factice ce que peut-être , livrés à eux-mêmes , ils eussent senti et pensé tout naturellement. Doués de la faculté de découvrir, et dispensés de le faire par la société , qui s'est empressée de leur donner comme une leçon ce qu'ils auraient voulu reconnaître comme une vérité et constater eux-mêmes, ces esprits appelés à l'indépendance trouvent un tourment dans leur originalité même ; ils rejettent avec dépit tout le fardeau des idées

acquises ; et tourmentés à la fois du besoin et de l'impuissance de sentir et de croire , ils aspirent à quelque chose de neuf, d'inconnu , qu'ils vont chercher au milieu des agitations de la foule ou du repos de la solitude, dans les conciliabules des sociétés secrètes ou dans les déserts du Nouveau-Monde : disposition bizarre, qui, sur les débris des conventions sociales , conduit au mépris des hommes et au mépris de la vie , réunit souvent l'insensibilité et la douleur , donne à l'égoïsme même le ton de l'exaltation , et au dévouement un caractère de personnalité.

Cependant, comme elle repose sur une incrédulité raisonnée, elle entraine presque toujours, dans celui qu'elle possède, le pouvoir de se juger. Aussi, grâce à cette faculté, qui, devenue moins rare, forme peut-être le trait distinctifdu caractère de l'homme de ce siècle, cette disposition d'àme a-t-elle été reproduite dans plus d'un ouvrage par des auteurs qui paraissaient l'avoir ressentie : elle perce même dans des écrits où l'on s'attend peu à la rencontrer; mais elle domine surtout dans les romans.

Le poème diffère du roman , en ce que l'un peint et l'autre décrit. Tandis que le poète ne clierche qu'à rendre le langage, et, pour ainsi dire, l'extérieur des sentiments et des passions , le romancier ne parle des signes visibles que pour remonter à leurs sources, et développer le jeu des ressorts secrets qui nous font agir, parler, sentir même. Le poème peut, il est vrai, supposer sou- \ ent l'existence de tous ces faits cachés, mais comme un tableau , comme une statue supposent dans l'artiste la connaissance de l'organisation anatomique des êtres qu'il

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