WERTHER, RENÉ, JA€OPO ORTIS
tuations de cette nature , deux sont en première ligne : TVerther et René.
Ce qui frappe le plus dans Werther, c'est la vanité; aussi n'est-ce pas seulement contre les idées et les sentiments vulgaires qu'il s'irrite, c'est contre les convenances établies, c'est centime cette hiérarchie sociale qui l'a sans cesse blessé. Le monde lui est insupportable , moins parce qu'il l'opprime que parce qu'il l'humilie. ]\ous n'avons point fait l'éloge de cette disposition d'hostilité et de révolte contre la société, mais nulle part elle ne se monti'e avec plus de défaveur que dans Werther. Tout l'ouvrage décèle une insensibilité pi-ofonde, une sécheresse de cœur qui domine l'amour même , une aversion de la société qui s'exhale en amères épigrammes, mais qui ressemble plus à de l'envie qu'à toute autre chose; enfin le scepticisme railleur d'un esprit supérieur et dépravé , qui se refuse àcroù-e de peur d'être dupe, et qui, pour éviter le préjugé, se dispense de la conviction. La civilisation multiplie ces caractères dont la perversité tout intellectuelle s'allie avec une assez gi'ande innocence de conduite. Tel est Werther ; il souffre et ne touche pas ; il meurt et n'est point pleuré.
Considéré indépendamment du talent admirable qui le place si haut, René est un ouvrage aussi profond et plus pur. Ces deux romans se ressentent des circonstances différentes dans lesquelles ils ont été composés. La conception de Werther, au milieu d'une société paisible et rangée, a quelque chose de séditieux; mais celle de René, qui porte l'évidente empreinte d'une époque de trouble et d'orage, s'excuse et s^explique par la date de sa naissance. On peut, jusqu'à un certain point, permettre au
témoin d'un grand bouleversement politique, le découragement et rincrédulité ; en pareil cas , les hommes ti-èsforts ou très - passionnés peuvent seuls s'y soustraire. René n'est donc point un homme aigri comme ^Verther ; il a peu souffert, il cherche à souffrir; son imagination seule l'a jeté hors des routes battues ; sa vanité n'est point vindicative , elle ne hait point , et l'on sent qu'il garde eu lui de quoi reprendre aisément aux jouissances de la vie usuelle et même aux petites joies , aux petites émotions qu'elle prodigue. L'éclat, la gloire du monde, les triomphes d'amour-propre le séduiraient encore. Il n'a pris aucun engagement avec lui-même, il reviendrait aisément, il changerait sans peine sa vanité sauvage contre une vanité civilisée ; il deviendrait presque un homme frivole; car il n'a d'excessif que l'imagination; c'est, pour emprunter l'expression commune, une tète montée; mais il est faible et mobile ; un rien peut le consoler et le distraire; on est sûr qu'il ne se tuera pas.
A ces deux ouvrages on pourrait, je crois, comparer un roman de M. Foscolo, les Demîères Lettres de Jacopo Oitïs. Ce roman est , pour l'action ou plutôt pour la situation, entièrement calqué sur celui de Werther. En cela, il n'a rien d'origiual ; mais il se distingue par la pensée morale qui l'a dicté. Le ressentiment que nourrit Werther contre l'ordre social , s'est soulevé dans le cœur d'Ortis contre l'ordre politique. Un traité , dont nous ne voulons point nommer les auteurs, a cédé l'Etat de Venise à l'Autriche. Le nouveau possesseur est venu; il était le plus fort, il a trouvé soumission; on se tait, on applaudit ou l'on dénonce , et les citoyens se retirent. Ortis est un citoyen , et c'est du sein de la retraite , c'est pendant