‹ Passé et présent [microforme]Chapitre 2 sur 97 · RS RE · texte numérisé non relu

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France le réclamait. 1 continuait sa route et, à peine arrivé dans un autre État, tombait dans une autre prison. Hélas! c'est que les princes d'Allemagne avaient fort à faire pour garder comme une arche sainte l'édifice de l'absolutisme. De toutes parts on entendait gronder la voix de l'émeute et Forage des révolutions, C'était le temps où les petites principautés de la Saxe demandaient inpérieusement une constitution, où les bourgeois de Brunswick chassaient leur souverain et incendiaient le château. C'était le temps où le peuple de Bruxelles S'en allait, au sortir du théâtre, renverser une dynastie, où les Polonais entraient en Prusse en chantant la liberté et Kosciusko. C'était le temps enfin où Bœrne écrivait ses lettres démagogiques qui venaient comme autant de flèches percer le cœur des vieux Allemands, où les universités semblaient vouloir former entre elles un nouveau Tugendbund, où lon découvrait une conspiration d'étudiants à Francfort, dans cet arcanum des idées conservatrices, sous les veux même de la diète, cette fidèle gardienne des bons principes et des vieilles institutions, D'où pouvaient venir tant d'audace et tant de calamités, sinon de ce damné pays de France, comme Fappelait énergiquement un

écrivain absolutiste à qui ses haines politiques faisaient oublier jusqu'au premier principe de charité chrétienne, Ainsi donc il fallait se mettre en garde contre la France, et c'était à le but de toutes les veilles de la censure, de tous les efforts de la police.

I y'avait en 1852, sur les frontières d'Allemagne, deux cordons sanitaires : l’un pour le choléra, l'autre

4 l'ASSÉ ET PRÉSENT

pour la politique. Celui du choléra n'entrainait pas de longues formalités; avec Le plus petit certificat d'un bourgmestre complaisant, on allait tout droit son chemin sans être soumis à aucune fumigation, Mais celui de la politique avait la vigilance du coq et la finesse du renard; de plus, il était arrogant comme un parvenu et rude comme un archer, impossible de plaisanter avec lui, de tromper son regard ou de faire fléchir sa volonté. Iavait une certaine manière de dire non qui ne permettait pas a plus humble réplique, et quand alors il s'avisait de rire, e’était la plus terrible de toutes les menaces, J'ai vu un pauvre jeune théologien de Sehlestadt pàlir en écoutant ce rire sardonique et dur. Pour guider les observations des agents placés ainsi comme des sentinelles en face de la démagogie et de la révolution, il avait été formé dans chaque grande ville des listes de suspects. Chaque journaliste trop hardi, chaque membre influent des associations populaires était là inscrit avec tous Îles renseignements qu'on avait pu recueillir sur lui, sur ses antécédents, sur ses moyens d'action. Je me rappelle encore cette immense salle de la police de Vienne pleine de larges cartons rangés par ordre alphabétique, Quand je me présentai pour obtenir un permis de séjour, le chef de bureau demanda la lettre M. Un employé subalterne alla chercher un énorme registre, bien plus serré et plus compact que l'Almanach des 25000 adresses. L'employé le feuilleta attentivement, en me jetant de

temps à autre un regard scrutateur, sans doute pour

voir si mes traits s’accordaient avec ceux dont il lisait

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tour à tour le signalement. Par bonheur, j'étais un trop petit personnage pour que mon nom se trouvât inserit dans ce livre solennel, d'en fus quitte pour répondre à quelques questions banales, et je sortis eme portant une carte marquée d'un signe indéchiffrable, probablement le signe de mon innocence et de ma sécurité,

J'ai pourtant eu aussi ma querelle de gendarmes et mon réquisioire, Mais, loin d'en savoir mauvais gré à la police bavaroise, je l'en remercie, car sa rigueur n'a valu quelquesuns des plus beaux Jours que j'aie passés de Fautre côté du Rhin.

C'était par une de ces fraiches matinées d'été, où les vallées fleuries, les forôts de chènes, les ruisseaux d’'ar. gent de FAllemagne sourient à ceux qui viennent les voir sus leur demander S'ils sont démocrates ou absolutistes, S'ils écrivent des articles de politique ou des traités d'a griculture, Je venais de traverser les charmantes prairies de Ta Saal, la petite ville de Rudolstadt, petite résidence d'un petit prince qui pourrait faire envie à des rois par Sa délicieuse situation et son château st riant et st pitto-

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resque, avais franchi la chaine du Thuringerwald, cette romantique partie de FAllemagne, décrite par int de voyageurs, Tandis que la voiture gravissait péhiblement les détours esearpés du chemin, je m'en allais à pied, réveur el joyeux, rappelant dans ma mémoire, comme autant de compagnons de voyage chéris, les naïves légendes que les habitants de ces forêts

racontent à leurs veillées, les douces idviles INspi-

rées aux poètes d'Allemagne par Faspect de ces lieux

agrestess puis oubliant toute cette œuvre des hommes pour ne plus voir que l'œuvre de là nature, les buissons de bruvèere, les guirlandes de campanules bleues déroulées le long des sentiers, les larges branches de sapins qui se rejoignaient comme Îles arceaux d'une cathédrale pour protéger le repos de cette solitude champêtre, et la souree limpide endormie au pied du rocher et reflétant dans son cristal sans tache le feuillage des arbres, les fleurs de la colline et le ciel bleu, comme une âme candide qui se repose à l'écart dans une pensée d'amour et dans une pensée de Dieu. Tantôt je nr'arrêlais au bord d'une des avenues de la forêt pour voir ses mystérieuses profondeurs éclairées çà et là par des flots de lumière; tantôt, debout sur une des eimes de la montagne, je contemplais dans une muette admiration la vallée fleurie et les champs féconds qui se déroulient à mes pieds, et lorsque à travers les groupes de sapins centenaires je distinguais le tourbillon de fumée flottant au-dessus du chalet, lorsque dans le profond silence des bois J'entendais la voix du berger ou le tintement argentin des eloches du troupeau, il me semblait être encore au temps heureux, au temps regretté où, bien plus jeune encore, je m'en allais ainsi errer à travers les montagnes de la Franche-Comté et les solitudes de la Suisse.

Arrivé à Cobourg, je me hâtai de visiter le château, l'église, le gymnase, Je ne voyais rien, au premier aspect, dans cette ville qui dût me retenir, et j'avais hâte d'arriver en Bavière. Une voiture retournait le lende-

main à Bamberg, fallai retenir ma place et je partis.

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