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songeant avec Joie à cette vieille et majestueuse cité que j'allais bientôt voir, et avee plus de joie encore à la suite de mon voyage, qui devait me conduire à Nuremberg. A six lieues de Cobourg, la voiture s'arrête, Nous étions sur les frontières bavaroises. Un officier
-S'avance, escorté de deux soldats, et demande nos
passeports. Le mien était comme un in-8° allemand, couvert de cachets comme un diplôme de chancellerie. Pour pouvoir y faire entrer tous les visas et Les signalures destinés à protéger ma très inoffensive personne, il avait fallu lallonger comme la robe d'un enfant qui erandit, I était bariolé d'armes conune un écusson de petit due, et large comme une mappemonde. Je n'ai jamais vu un passeport plus respectable, Mais en recueillant ces visas de ministres, de consuls, de bourgmestres, dont on me gratifiait à chaque ville, moyennant une taxe de quelques groschen, j'en avais oublié un; et, voyez le malheur! c'était précisément celut de l’'envoyé de Bavière. Je compris la grande faute que j'avais commise et le péril qui me menaçait à la mine rébarbative de Pofficier, qui, pour mieux compter mes cautions, avait mis ses lunettes. Je me dis en voyant le lroncement de ses soureils : O malheur! Mais que fire? Mon oubli ne pouvait plus se réparer, J'étais dans la fatale position d'un de ces enfants dont les contes bleus racontent la destinée, On à invité à leur baptême toutes les fées du voisinage, et toutes viennent le doter de leurs dons, et au moment où sa mère énumere, avec Le ravissement de Famour maternel, les
trésors de bonheur amassés sur sa tête, voilà qu'il
8 PASSÉ ET PRÉSENT arrive une autre fée, que par mégarde on avait oubliée et qui vient se venger de cet oubli. L'envoyé de Bavière était cette fée que j'avais oublié de *nvier au baptème de mon passeport, et j’allais expier mon impardonnable étourderie.
« Pourquoi, me dit l'officier, ne vois-je pas sur cette feuille le visa de notre ministre?
— C'est que je n'ai pas pensé à le demander.
— Eh bien, vous ne pouvez aller plus loin.
— En vérité! Les autres signatures ne peuvent-elles me servir de sauvegarde ?
— Non.
— Mais je suis ici près de Bamberg: qu'il me soit
permis de me rendre dans cette ville: j'y resterai tout le temps nécessaire pour faire mettre mon passeport en règle.
— Impossible. »
Cet impossible était prononcé d'un ton qui mr'ôta l'envie de continuer ma harangue.
« Conducteur, ajouta-t-1l, descendez les effets de ee vovageur et partez. Ces autres messieurs sont en régle. »
Ces autres messieurs étaient des Allemands, dont mon rigoureux inquisiteur avait à peine entr'ouvert les passeports. Quand je vis mon portemanteau sur le chemin, la voiture roulant vers Bamberg, et moi tout seul au pied de ce corps de garde qui m'empéchait de passer, J'éprouvai une sorte de rage. « Non, il n’en sera pas ainsi, m'écriai-je en courant à la porte de la chambre dans laquelle l'officier venait de rentrer glo-
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rieusement comme un homme qui a sauvé son pays. I doit y avoir non loin d'ici un fonctionnaire supérieur qui anéantira peut-être votre sentence; faites-mot conduire près de lui.
— Volontiers, me répondit l'officier en se levant du canapé où il était déjà assis, et en secouant par terre la cendre de sa pipe: volontiers, mon jeune monsieur, je vais vous faire donner une voiture, que vous paverez, deux gendarmes, que vous pavyerez; le landsrichter demeure à deux petites lieues d'ici, et cette excursion ne vous coûtera que dix franes; si vous pouvez aller plus loin, je vous souhaite un bon voyage, »
La voiture fut prête en un instant. C'était une espèce de charrette à foin, avec une planche au milieu, attachée tant bien que mal à laide de quelques elous et de deux bouts de corde, Je montai sur ce siège, Mes deux gendarmes, le casque en tête, le fusil en bandouhière, le sabre sur la hanche, s’assirent à mes côtés, L'un d'eux voulut bien prendre les rênes du cheval et nous servir de cocher, mais le second m'observait en silence, comme S'il avait peur que Je ne m'évadasse, Notre arrivée dans la petite ville où demeurait le landsrichter produisit une singulière rumeur, C'était un jour de marché. Les gens de la campagne, réunis sur la place, se rangèrent tout ébahis sur notre passage. La vente des bestiaux et des légumes fut interrompue ; les enfants coururent après nous. Dans les regards qui se tournaient de notre côté, je ne distinguais que l'expression d'une curiosité niaise où d’un honteux soup-
çon, Quelques hommes, en me voyant passer, secouaient
10 PASSE ET PRÉSENT la tête avec un air de profonde sagesse, et les femmes se demandaient quel pouvait être cet étranger si Jeune et déjà si coupable, qu'on amenait entre deux gendarmes, Il est bien possible que, dans ce moment-là, un des poëtes de la bourgade ait écrit une légende sur mes crimes, et qu'on me cite encore aujourd'hui aux petits enfants comme un exemple de la justice céleste,
La voiture s'arrêta devant la maison de mon juge, et lon me fit entrer dans une grande salle humide et sombre comme une prison. Un de mes deux soldats vint s'installer près de moi, bien décidé toujours à ne pas me perdre de vue; Pautre resta sur la place pour garder le cheval et répondre aux mille questions de la foule inquiète, Celui-là avait le plus beau rôle, Pour peu qu'il ait eu d'imagination et qu'il ait voulu composer une Hunentable complainte au milieu de ces bonnes gens disposés à tout croire, il a dû jouir d'un lriomphe pareil à celui des improvisateurs italiens. Le landsrichter n'était pas chez lui, et, pour comble de malheur, il était à diner chez un de ses amis. J'aurais voulu qu'on ne le troublàt pas dans cette grave et douce oceupalion, sachant qu'en Allemagne, plus que partout ailleurs, 11 faut bien prendre garde de déranger lhonnète homme qui dine. Mais ma cause paraissait Si grave que mes deux gendarmes n'osaent en retarder l'entière solution. On alla done chercher le juge, qui arriva d’un air de fort mauvaise humeur, comme un gastronome que l’on dérange très mal à propos d'une partie de plaisir pour lui soumettre la décision d’une affaire. C'était un homme sec et maigre, que Je vois encore d'ici, avec
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son œil fauve et sa face plate. Son aspect seul m'épouvanta, et il n'avait pas encore prononcé une parole, que
je VOvais déjà ma cause perdue.
«€ Que voulez-vous? me dit-il après avoir parcouru d'un bout à l'autre mon passeport.
— Je voudrais continuer ma route.
— Cela ne se peut: votre passeport n'est pas visé par notre ministre,
— Eh bien, j'irai le faire viser à Bamberg. »
Un non bien articulé fut sa seule réponse à cette seconde demande; puis il reprit, en me regardant de la tôte aux pieds: « Que venez-vous faire en Allemagne?
— Étudier.
— Monsieur, S'écriat-il de Fair d'un philosophe qui va formuler un des plus grands axiomes de la science, on ne vient pas en Allemagne pour étudier. »
Après cette parole solennelle, il s'approcha de la glace pour rajuster sa cravate, ordonna aux gendarmes de me reconduire hors des frontières, et retourna à son diner,
Une fois au corps de garde bavarois, je fus délivré de mon escorte, je trouvait un paysan qui consentit à me mener avee sa voiture à Cobourg, et j'arrivai dans cette ville vers la nuit. n'en avait coûté, pour mes deux charrettes et pour la place que J'avais payée jusqu'à Bamberg, environ soixante francs: j'avais en outre perdu une Journée er courses fatigantes, et j'avais pendant plusieurs heures subi le contact de deux gendarmes : tout cela pour l'oubli d'une signature et d’un cachet,
Cependant mon hôte de Cobourg, qui m'avait vu partir si Joyeusement pour la Bavière, ne comprenait pas pourquoi je revenais si vite. Les explications qu'il fallut bien lui donner le jetèrent dans une étrange perplexité. Dans sa bonne foi d'Allemand, il sentait bien que je n'étais pas un être redoutable; mais dans sa conscience d'aubergiste, c'est-à-dire d'homme soumis au contrôle incessant de la police, il ne savait trop s'il ne devait pas me regarder comme un personnage suspect, et s'il ne s'exposait pas, en me donnant asile, à quelque grave réprimande du bourgmestre.
« Vraiment, disait1l en se promenant de long en large dans Ja chambre, vraiment un passeport qui n'est pas en règle... conduit devant le landsrichter.… ramené hors des frontières; par ma foi, c'est grave... cest grave; Je ne me rappelle pas avoir rien vu de semblable, »
Jde vis le moment où, à force de réfléchir à lembarras et au danger de ma situation, il allait tout simplement me prier de chercher un autre gite, et Je commençais déjà un nouveau commentaire sur la valeur réelle de mon passeport, quand, par une faveur toute particulière de la Providence, il m'arriva un auxilinire. Ce n'était rien moins que la fille de mon hôte, une belle et grande jeune fille, intelligente et charitable, qui, dès les premiers mots qu'elle nous entendit prononcer, se rangea de mon côté et trouva aussitôt l'argument qui devait émouvoir son père :
« Lu sais bien, lui dit-elle, que ces Bavarois sont des arrogants et des sots. Quand ils passent par ici, ils
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