‹ Passé et présent [microforme]Chapitre 41 sur 97 · CHE AUX · texte numérisé non relu

CHE AUX

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fantes est certainement l’un des recueils de voyages ks plus variés et les plus instructif.

Les savants étrangers doivent une bonne partie de leur érudition aux mémoires de notre Institut, et une bonne partie de leurs nouveaux points de vue à ces beaux voyages qui, en nos temps de monarchie, étaient organisés par le ministère de la Marine et le ministère de l'Instruction publique, publiés par P'État à grands ais et distribués généreusement aux principales biblioeques de l'Europe.

Ainsi, depuis des siècles, par les récits de nos pelenns et de nos missionnaires, de nos marins et de nos naturalistes, par nos expéditions scientifiques, et, il faut le dire aussi, par nos expéditions militaires, nous avons ripandu dans le monde les plus nombreuses, les plus importantes notions de géographie.

Et nous ne savons pas la géographie! je me rappelle h visite que Je faisais, 11 v à près d'un demi-sièele, à la Real-Schule de Leipzig, les belles cartes que me montrait le directeur, M. Vogel. Chacune de ces cartes était soigneusement copiée par les élèves, et chaque parcelle en était strictement étudiée. Il m'était pénible alors de songer que je ne u'ouverais rien de pareil dans nos écoles.

Enfin la France s'est mise en mouvement, et, quand h France se meut, on peut croire qu'elle ira loin.

Dannée en année, quels progrès nous avons faits! Maintenant la géographie est sérieusement enseignée dans toutes nos maisons d'éducation, et cet enseignement est soutenu, développé, propagé par les plus ma-

suifiques publications.

L'une des joies les plus enviables en cette pauvre vie terrestre est de contempler et, ce qui vaut mieux en. core, de posséder de beaux livres, fleurs de gai savoir, fleurs d'imagination ou d’érudition, botanique du cœur et de l'esprit. I n'y a pas de soierie de Lyon plus douce à palper que les feuillets d’un bon papier vélin, et pas d'écrin plus agréable à voir qu'un beau livre imprimé avec des caractères neufs, revu et corrigé avec une mi. nutieuse attention, mis en pages enfre de beaux filets, üré par un habile ouvrier avec La presse à bras, « parsemé de légers fleurons et de jolies gravures.

Heureux, trois fois heureux, celui qui peut avoir ces livres en grand papier ou en papier de Chine !

L'art typographique n'est plus le privilège exclusif d'une ville, d’une maison, d'un atelier, comme au temp des Alde, des Étienne, des Elzévir, des Plantin, des Froben, des Bodoni, des Baskerville. Cet art existe à présent partout, dans les petites comme dans les grandes ‘apitales. M. Nordstædt, à Stockholm; M. Hæst, à Copenhague; M. Beaugrand, à Montréal; M, Houghton, à Boston, produisent des œuvres dont s’honoreraient les principaux éditeurs de Paris, de Berlin, de Londres, de New-York, et l'établissement typographique de M. Perthes a donné une réelle célébrité à la petite ville de Gotha. Cependant on ne peut retrouver partout la même puissance, et, je le dis sans partialité aucune, sans au eun éblouissement de patriotisme, à présent la France

surpasse par ses livres de voyages toutes les autres nations.

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NOUVEAUX LIVRES DE GÉOGRAPHIE 159 tale, une œuvre unique. Le Tour du Monde est par son texte, par ses gravures, le meilleur journal de voyages qui ait jamais paru, et je ne vois rien en Europe, rien en Amérique, à comparer aux splendides volumes inquarto de la maison Hachette’.

Cette maison et celle de M. E. Plon publient chacune une collection de nouveaux livres de voyages. Je voudrais en citer quelques-uns.

Voici d'abord les Naufragés, par M. E. Raynal?, un livre de voyages et une autobiographie, un de ces volunes qu'on est heureux de louer. Dès les premières mages on esl saisi par le sentiment de cœur avec lequel l'auteur raconte l’infortune de ses parents et le &ésir qu'il éprouve de leur venir en aide.

Pour ne plus leur imposer aucune dépense, à qualorze ans il s’embarque comme mousse sur un navire de Bordeaux, qui le transporte dans l'Inde; puis il revent en France, et de nouveau s’embarque pour une autre lointaine région. Il supporte bravement les faligues de son état, et l’on voit se développer en lui les qualités du vrai marin. Mais, à Maurice, la charmante Île qui a été à nous, qui se souvient qu'elle s'est appelée l'ile de France, un riche propriétaire offre au

|. Voyages d'erploration en Indo-Chine, par M. T1. Garnier; Les Aides, par M, de Saint-Cricq; Voyage dans l'Amérique du Sud, par M. Crevaux ; l'Inde des rajahs, pat M. Rousselet; les Bords de l'Adrialique, par M. Yriarte ; De Paris à Samarcande, par Mme de Uifalvy- Bourdon ; {a Syrie d'aujourd'hui, par M. Lortet; Foyage au Soudan francais, par le commandant Gallieni.

2, Les Näufragés ou Vingt mois de séjour sur un récif des iles Auckland. À vol. grand in-&°, illustré de 40 gravures.

jeune voyageur une place de régisseur dans sa plants. üon, et M. Raynal accepte, croyant arriver par là plus tôt à la réalisation de son désir filial. La tâche qui lui est imposée exige une surveillance assidue, un travail constant du matin au soir. [l ne s’en plaint point. Il: vingt ans. Îl est fort et résolu. Voilà que tout à coup, an milieu des sucreries de l’île Maurice, retentit la nouvelle féerique de l'Australie, la découverte des mines d'or. M. Raynal se laisse entraîner par l'espoir de trouver li en peu de temps, la fortune qu'il voudrait rapporter à sa famille, I part pour les placers. Il v est resté once années, et dans son rude et patient labeur n’a pu parvenir à ces prodigieux filons si pompeusement décrits par les journaux.

De retour à Sydney il veut faire un autre essai. Un de ses amis équipe un navire pour explorer Pile Campbell”, « où l’on doit, dit-il, trouver une mine d'argent et, en tout cas, une quantité de phoques, dont la peau et l'huile ont, dans le commerce, une assez grande aleur ».

M. Raynal s'embarque en qualité de lieutenant sur une goélette de 80 tonneaux, le Grafton, avec un Amiricain, M. Musgrave, qui sera le chef de l'expédition: un matelot anglais, un matelot norvégien et un Portugais, qui doit faire l'office de cuïsinier. Cinq hommes, cinq nations différentes. Mais ils parlaient tous anglais

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phoques. La goélette vire de bord et retourne vers Sydney. Une tempête la saisit et la brise sur les écueils des Auckland. Les einq hommes réussissent à se sauver, à l'aide d’une amarre que l’un d’eux, en s’élançant audacieusement à l’eau, va lier à un arbre sur la plage. Ils réussissent aussi à conserver leur chaloupe et à retirer du navire eloué dans les récifs 50 livres de farine, une caisse de biscuits, une boite de thé et du café, quelques ustensiles de ménage, quelques vêtements, un fusil, un peu de poudre et divers outils.

Avec ces chétives provisions, voilà ces malheureu:: jetés sur un sol aride, désert, loin de toute habitation, loin de la route des navires. La tempête n’est pas finie, le vent est froid, la pluie tombe à flots. Avec une voile et quelques cordages ils élèvent à la hâte une tente, se réfugient sous ce toit mobile et grelcttent sous leurs habits trempés par l'eau de mer. S'ils pouvaient avoir du feu! Mais comment? Tout à coup l'Anglais pousse un eri de joie : en fouillant dans sa poche, il a trouvé une boîte d’allumettes. Pourvu qu'elles ne soient pas détériorées par l'humidité! Ses camarades réunissent des feuilles sèches, des brindilles et se rangent en cercle autour de leur petit bûcher pour le garantir du vent. Harris se prépare à frotter une allumette. Tous ls regards sont fixés sur lui. Quelle attente solenneile! Ce chétif brin de bois, c’est le soulagement ou le désespoir, la vie ou la mort! Au quatrième frottement enfin la flamme jaillit; le feu est allumé, et désormais l ne s’éteindra plus. On le gardera jour et nuit, comme le feu de Vesta.

Près de là est un cours d’eau fraîche. On y emplit une bouilloire, et, devant cc généreux brasier, en ré. chauffant leurs membres engourdis, les pauvres naufragés savourent avec délices une infusion de thé. Puis ils s’en vont à la recherche d’un caveau, d’une grotte, où ils puissent s’abriter. Car ils resteront peut-être longtemps sans secours dans leur fatale solitude, « leur toile vacillante ne les protégera pas contre le ri. goureux climat de cette terre australe.

À plusieurs reprises ils errent de côté et d'autre ct ne découvrent rien de ce qu'ils désirent trouver : pas un gîte, pas un vestige humain; pas une plante nutritive, ni un arbre fruitier, ni quelque animal qui tente les chasseurs.

Dans cette île qui, au 50° degré de latitude australe, est aussi brumeuse et aussi froide que les terres boréales au 70°, il n’y a que des tiges de bois de fer, courbées, tordues par les vents; quelques maigres oiseaux et des troupeaux d’amphibies, des espèces de phoques qu’on appelle des lions de mer. Ils ont sur le col et sur le dos, comme les lions d'Afrique, d’épaisses crinières qui se hérissent dans leurs combats et leur colère. Leur chair est rance, huileuse, nauséabonde. Les naufragés n'auront pourtant point d'autre nourriture, car le sac de farine qu’ils ont sauvé, ils doivent le garder pour les cas de maladie. Ils vivront quotidiennement de phoques, comme les Groenlandais, trop heureux encore si cet affreux gibier ne leur échappe pas.

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NOUVEAUX LIVRES DE GEOGRAPHIE 465 branches de bois de fer, des planches et des poutres du Grafton ils bâtissent une cabane. Ils la calfeutrent et la recouvrent de faisceaux d'herbes. M. Raynal fait de la chaux avec des coquillages caleinés et construit une cheminée, Avec deux vitres d’une cabine de la goélette il fait une fenêtre. Avec des caisses tirées des flanes du navire il faconne une table et des lits. Avec des cendres et de l'huile de phoque il fabrique du savon, H parvient à tanner les peaux de lion : il en fait des vêtements et des chaussures.

La maisonnette ainsi organisée, il s’agit d'y faire vivre en paix cinq hommes de einq nations différentes, dans les ennuis des jours d'orage, dans les privations et les souffrances, qui, souvent, dénaturent les meilleurs caractères.

M. Raynal propose une constitution, non pas le ré- ‘me républicain, ni le régime parlementaire, qui n’enfntent que des dissidences, des centres droits, des centres gauches, des haines et des révoltes; mais le wouvernement des sociétés primitives, le gouvernement patriarcal, le gouvernement du chef de famille.

La proposition est admise. M. Musgrave, à l’unanimité, est investi du pouvoir absolu et, à ce titre, dispensé du service de la cuisine. Pour donner le bon exemple, M. Raynal se met le premier à humble besogne, Îl nettoie la cabane; il dépèce, pour le faire rôtir,

| le quartier de phoque; il lave la vaisselle, 4h! la pré- | cieuse vaisselle, en simple faïence. Aucune rarissime

porcelaine de Meissen ou de Sèvres n'a été gardée avec autant de soin, Cinq essiettes pour cinq hommes! Ki

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l'on venait à casser une de ces assiettes, quel embar. as! Quelle perte irréparable! On s'en est servi chaque jour pendant vingt mois et l’on n’a rien brisé,

Pour les longues heures de loisir en hiver et dans les mauvais temps, M. Raynal cherche une occupation, et, après y avoir bien songé, rédige un programme d’études, qui, dans un conseil universitaire, aurait produit de longues dissertations, et qui, dans la petite communauté, est immédiatement adopté.

On a tiré du navire un volume du Paradis perdu de Milton et une Bible. De ces deux livres, chaque dimanche, le capitaine lira à haute voix quelques pages.

Le Norvégien et le Portugais n'ayant point été à l’école, il est convenu qu’on leur donnera des leçons de lecture et d'écriture. En revanche, le Norvégien enseignera à ses compagnons son idiome, et M. Raynal enseignera le français.

La langue des scaldes et la langue des trouvères, professée sur les rocs sauvages des Auckland, c’est un fait qui mérite d’être noté dans l’histoire de la philologie.

A l'occupation sérieuse M. Raynal veut joindre k distraction. Avec des lambeaux de journaux, qu'il découpe et qu'il revêt d'une colle de farine, il fabrique un jeu de cartes; avec quelques planchettes, un damier.

Malgré toutes ces ingénieuses combinaisons, les pauvres gens souffrent. Îls souffrent des jours sombres, des longues nuits, de leur régime alimentaire, parfois de leur disette. Ils souffrent de leur captivité sur cette terre désolée. Ils souffrent en songeant à leurs amis, à leur famille, à leur pays natal, leur paradis perdu.

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A la cime d’une colline ils ont arboré un étendard, espérant que ce signal serait vu de quelque navire et attirerait vers eux des marins compatissants.

Mais les semaines, les mois s’écoulent, et nulle voile n'apparaît à l'horizon, et ils n’osent plus attendre auun secours.

Dans ce mortel abandon, M. Raynal forme un hardi projet : il veut construire un bateau pour sortir de cette le et atteindre la côte de la Nouvelle-Zélande. Après avoir silencieusement couvé son idée en ses rêves solitaires, il la communique à ses compagnons, et, bien qu'elle leur semble difficile à réaliser, ils l'acceptent avec enthousiasme et veulent immédiatement se mettre à l'œuvre, Ils coupent des arbres; ils vont au navire uracher des boulons, des chevilles, des plaques de cuivre. M, Raynal façonne ses outils, organise un atelier de charpenterie et une forge.

Après un long et vigoureux travail, il est forcé de reconnaître qu’il n’a point les matériaux ni les ustenles nécessaires pour accomplir son entreprise telle qu'il l'avait conçue. Mais il peut consolider, agrandir h chaloupe de façon à pouvoir la mettre à la voile en mer, et ce dernier projet sera exécuté en quelques mois.

La frêle embareation est exhaussée, bordée, pontée, alfeutrée, On y plante deux mâts. On y plice la boussole du Grafton, et la voilà prête à fendre les flots.

Un matin, par une bonne brise, M. Raynal, le capiline Musgrave, le matelot norvégien, s’embarquent ‘vec une provision de chair de phoque. L’Anglais et le lortugais, n'ayant point envie de naviguer sur cette

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coquille de noix, restent à terre, affligés de l’aggravation de leur isolement, mais convaincus que leurs braves compagnons ne les oubliercat pas et viendront les cher. cher avec un bâtiment plus large et plus solide.

Les braves compagnons ont bien failli ne tenir aucune de leurs promesses, ne revoir aucur rivage.

Ils ont été assaillis par une tempête dans laquelle à chaque minute ils croyaient périr. Enfin ils sont arrivés, épuisés, mourant de fatigue, dans lun des îlots de ha Nouvelle-Zélande.

Là ils sont reçus avec une sympathique émotion, conduits dans de bonnes demeures, ravivés par toutes sortes de délicates attentions.

Ils racontent leurs aventures, et une souscription el aussitôt organisée pour équiper un bâtiment qui in chercher leurs camarades dans le désert des Auckland.

Ainsi ont été sauvés les cinq honnêtes naufragés.

Mais plus d’un grave lecteur dira peut-être : Tout cela est un roman, une nouvelle imitation de Daniel de Foé. Nous avons eu le jeune Robinson, le Robinson suisse, le Robinson des glaces : voici maintenant le Robinson de l'hémisphère austral.

Non, non, cher lecteur, ce récit n’est point un roman: c’estune réelle et véridique histoire, dont l'exactitude est de point en point attestée par le capitaine Musgrave, par le journal qu'il a publié peu de temps après sa délivrance".

Le héros de cette histoire, M. Raynal, est rentré dans son pays et1l a trouvé son port. Le port de ce vaillant voya-

1. Castaway on the Aucklan.' isles from the private journal of captain Th. Musgrave. À vol. Londres, 1866.

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