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LES PAYSANS SUÉDOIS of
terre nue et flétrie, point de feuilles et peint de fleurs; de loin en loin quelques maisons en bois, où le rougeuorge, apprivoisé par la faim, vient chercher d'un bec avide quelques restes d'épis, quelques grains perdus par les mains des fermiers.
Ces maisons champêtres sont pour la plupart bâties sur le même modèle, C'est un corps de logis carré, composé de poutres arrondies, superposées, calfeutrées dans les Jointures avec de la terre glaise ou de la mousse, affermies aux quatre angles par de larges entailles qui emboitent fortement une pièce dans l'autre, peintes en rouge très souvent sur toutes les faces, et recouvertes d'une toiture en bois où parfois on jette une couche de terre, qui, en été, se couvre de fleurs et de verdure. À droite et à gauche de cette habitation s'étendent deux ailes d'une construction tout aussi simple, lune servant de grange, l'autre d'écurie; au-devant s'étend une large cour, et le tout est fermé par un mur de elôturs où une barrière en branches de sapins. C'est là ee qu'on appelle un gord, vieux nom islandais qui signifie littéralement « demeure » et qui, dans les anciennes sagas, se trouve souvent appliqué à des villes importantes.
Ces maisons, situées, dans certains districts, à plusieurs lieues l'une de Pautre, renferment des ateliers complets de charronnage, de menuiserie et de serrurerie : 11 faut qu'elles se suffisent à elles-mêmes pendant une grande partie de l'année, et ilen est beaucoup où lon trouverait en plein exercice tous les métiers de nos villages.
La nécessité rend ingénieux, et le paysan du Nord
apprend, dans son isolement, à être tout ce qu’il doit étre pour satisfaire à ses besoins et à ceux de sa famille, cordonnier, tailleur, bourrelier, architecte, Nul paysan des provinces de France n'est, comme celui-ci, retiré dans son domaine. Il est là seul pendant de longs jours, de longs mois, eultivant ses terres, prenant soin de ses bestiaux, Parfois seulement, le dimanche il s'en va avec sa famille à l’église, et retrouve là d'anciens amis, des parents avee lesquels 11 passe la journée, Parfois aussi il se rend dans la ville la plus voisine de sa demeure, à un marché ou à une foire. L'hiver est la saison où il entreprend le plus souvent ses excursions, car alors il n'est point, comme en été, retenu par le travail des champs, et il parcourt rapidement, avec son léger traineau, les lacs revètus d’une couche de glace et les plaines couvertes de neige. IE faut voir une de ces habitations rustiques quand vient la fête de Noël, la plus urande fête de Suède, À cette époque solennelle, les parents, les amis ont coutume de se réunir, à quelque distance qu'ils se trouvent Fun de Fautre. Plusieurs jours d'avance, la maitresse de la maison a brassé ellemême la bière de choix, qu'on appelle éulæl, bière de Noël; elle a pétri des gâteaux d'orge et de froment et assaisonné avec habileté Le cochon de lait que, par un usage traditionnel, on sert pour cette Joyeuse fête chez la plupart des paysans. La maison est nettoyée avec soin et ornée avee une rustique simplicité, le plancher parsemé de petites branches de sapin qui répandent une
fraiche odeur; chaque meuble frotté, poli, luisant, et la grande table de ménage couverte d’une nappe rude
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mais sans taches. Entre les doubles fenêtres, dont peu de maisons en Suède sont dépourvues, on place sur des flocons de laine blanche des fleurs artificielles, comme pour associer les riantes couleurs du printemps au pàle aspect de l'hiver, et, tout autour des portes, le long des murailles, on suspend symétriquement de vertes guirlandes et des rameaux de sapin.
Puis, voici le jour de la réunion: dès le matin la barrière du gord est ouverte, la clochette des chevaux résonne au loin, les traineaux que l’on attend glissent, volent sur la neige seintillante, ils approchent de lhahitation. Is entrent dans la cour; avant qu'ils soient là, on à entendu Île eri d’une voix amie; et sous un épais bonnet de fourrure, entre les longs replis d’un manteau de peau d'ours, on distingue des veux, des traits connus. On accourt, on s’'embrasse : c'est un frère, marié à quelque vingtaine de lieues de là, et qui amène avec lui toute sa jeune famille; e’est un enfant chéri qui arrive du gymnase ou de l'université avec un honorable certificat de ses maitres etun congé de quelques jours: cest un ami qu'on n'avait pas vu depuis longtemps et qui vient célébrer avec ses amis l'heureuse fête de Noël, Le maitre de la maison conduit avec cordialité ses hôtes auprès du large poële où pétille un grand feu de branches de bouleau; la maitresse de la maison va, vient autour d'eux, désireuse de nouvelles, plus désireuse encore de prévenir leurs besoins, tantôt s'arrétant auprès d'eux et les interrogeant sur tout ce qui leur est arrivé depuis qu'elle ne les à vus; puis, courant à une armoire et déposant devant ses chers convives le Anæckbræd frai-
924 PASSE ET PRÉSENT chement pétri et le flacon d’eau-de-vie fortifiante, Puis le diner commence, diner simple et rustique, mais animé par de Joyeux propos et des chants populaires, dont la musique et les paroles se transmettent de génération en génération. La fête dure plusieurs jours, les convives s'en vont lun après l'autre, lentement et à regret; puis les braves habitants du gord retombent dans leur isolement.
Cette vie d'isolement et cette nécessité de pratiquer à la fois plusieurs métiers et de pourvoir par euxmêmes à tous leurs besoins, donnent aux paysans de la Suède un caractère marqué de fierté et d’indépendance. Très polis envers l'étranger qui les traite avec évard, ils se redressent de toute leur hauteur devant celui qui oserait les rudover. Il + à quelques années, un Anglais qui se rendait de Malmæ à Stockholm injuria un paysan qui lui servait de postillon, et menaca de le frapper. Gelui-et üra tranquillement de sa poche une lanière de euir, saisit d'un bras vivoureux les deux mains de son turbulent voyageur, les lui Hia fortement sur Ja poitrine, puis remonta sans mot dire sur son siège, et continua sa route, Arrivé à la station de poste, il raconta ce qui s'était passé, et PAnglais resta garrotté comme une bête malfaisante. À chaque relais on prenait serupuleusement dans son sac de voyage le prix du trajet qu'il venait de faire, puis on le conduisit ainsi jusqu'à Gothembourg, où il s'arrêta, très las d'une telle facon de pérégriner, et probablement très amendé, J'ai moi-même éprouvé plusieurs fois combien il est imprudent d'irriter lamour-propre des paysans suédois, Un
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jour entre autres, Je me trouvais à quelques milles de Gèfle, très désireu, d'arriver de bonne heure dans cette ville, où j'espérais trouver des lettres de France. Le postillon n'allant pas au gré de mon impatience, je voulus fouelter ses chevaux. Après quelques paroles un peu vives échangées de part et d'autre, 1l descendit de son siège et se mit en mesure de dételer ses chevaux, menacant de me laisser seul avec ma voiture au beau mileu de Ja route. IE fallut bien me soumettre et me résigner à ne voir la jolie ville de Gefle qu'à l'heure où mon rebelle postillon voudrait bien n'y faire entrer, C'est qu'on ne voyage pas en Suède comme en France ou en Allemagne. [n'y a là que deux diligences : l'une qui va en sept jours de Helsingfors à Stockholm; l'autre qui fait trois fois par semaine le trajet de Stockholm à UEpsal. Hors de ces routes privilégiées, 11 faut avoir sa voiture à soi, ou louer de relais en relais la bondkârra, petite charrette découverte, fort dure et fort peu récréative..….. À des distances de einq à six lieues, sur le bord du chemin s'élève une maison en poutres servant à la fois de station de poste, d’auberge et désignée sous le nom de gæstgifwaregord. Le propriétaire de cette maison est tenu d'avoir dans son écurie trois où quatre chevaux de réserve, que les paysans de la commune lui fournissent, s'il en est besoin, à tour de rôle, Ni les chevaux du maitre de poste sont déjà en route lorsqu'on arrive au relais, il faut dépécher un varcon de ferme à la recherche des chevaux de réserve,
qui quelquefois errent à deux ou trois tieues de là; je laisse à penser la patience qu'on doit avoir avec un tel
96 PASSÉ ET PRÉSENT système, pour peu qu'on soit pressé d'arriver au terme de sa route, Ivy a, il est vrai, un moyen d'abréger ces délais : c'est de se faire précéder d'un courrier, où forbud, qui commande les chevaux pour une certaine heure ; mais si ce forbud n'a pas une très grande avance, comme €est lui qui éprouve les retards, 1Pest bientôt rejoint par ceux qui lexpédient, puis les chevaux que lon a commandés ne doivent rester à la station que deux heures après celle qui a été déterminée, Passé ec délai, le maitre de poste est libre de les renvoyer paitr dans les ehamps, et le voyageur qui a éprouvé dans son trajet quelque retard inattendu à lagrément de payer son courrier, de payer une indemnité pour les chevaux qui ont slationné inutilement pendant deux heures, et enfin d'attendre encore qu'on lui ramène ces mêmes chevaux. Mais la tixe de la poste est st modique, qu'en vérité on ne peut exiger pour un tel prix un service
plus actif, On paye par cheval et par mille suédois (c'est
à-dire environ deux lieues et demie de France) seize skellings de banque (52 sols), et le postillon ne coûte rien où presque rien; c'est un garçon de ferme, un enfant, quelquefois une Jeune fille, qui part grave ment avee un morceau de pain dans sa poche, pour faire ses huit à dix lieues, par La pluie, par neige, de jour ou de nuit, n'importe; et si à la sta tion on lui donne quelques sols, il se courbe jusqu’ terre et remercie du fond de l'âme. J'ai vu parfois deux, Lrois paysans se mettre sur une même charrette, attelée
d'un seul cheval, et faire ainsi, pour quelques centimes |
chacun, un trajet de plusieurs lieues. Évidemment le
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service des relais de poste n'est pas en Suède, comme en France, un service lucratif et enviés c'est une corvée à liquelle nul paysan ne peut se soustraire, et ilest facile de concevoir qu'on apporte moins d'empressement à faire une corvée qu'à remplir une charge avantageuse, I ne faut pas oublier de noter que les paysans de Suède
| prennent une part directe à la législation de l'Etat, et
que tel campagnard rustique qui arrive à vous avec son
Luros pantalon de toile écrue, sa veste bleue, et vous
amène deux chevaux qui doivent vous conduire au
“relais voisin, est peut-être un honorable membre de la
: diète, un représentant de l'ordre des paysans, élu à
l'unanimité par plusieurs districts, un orateur dont les discours, dictés par Pintelligence des choses et Le simple
: bon sens, l’emportent quelquefois sur les plus élégantes
harangues des députés de la noblesse et du clergé,
serve les autres vertus de ses ancètres :
Avec sa fierté héréditaire, ce peuple de Suède à conil est brave et loval, fidèle à sa parole, hospitalier et d'une probité
austère, Jai vécu plus de deux années en Suède, jai
hesersé seul, avec un postillon, des forêts de deux