Voyage autour du monde, t. Il, p
Buffon, après avoir compulsé les relations de voyages qui parlaient de lorang-outang et relaté lautopsie d'un de ces quadrumanes faite par un médecin anglais, en vient à formuler ainsi ses conclusions :
« Si limitation, qui semble copier de si près la pensée, en était le vrai signe, l’orang-outang se trouverait à une plus grande distance des animaux et plus voisin de l’homme. Mais l'intervalle qui l’en sépare n’en est pas moins immense, et la ressemblance de la forme, la conformité de l’organisation, les mouvements qui paraissent résulter de ces similitudes, nt ne le rapprochent de la nature de l'homme, ni même ne lélèvent au-dessus de celle des animaux. »
Cependant le nom d’orang-outang signifie homme sauvage. Cette définition encourage nos nouveaux ethnographes dans lingénieuse idée que l'homme descend de cet animal.
L'île de Bornéo est le pays de lorang-outang. Les indigènes, les Dvaks, ces féroces pirates, lui donnent un petit nom insignifiant : #êas, et, quoiqu'ils parlent avec admiration de sa force, ils ne s'imaginent pas du tout qu'il est de la race de leurs ancêtres. Leur ignorance ne leur permet pas de s'élever à cette haute conception.
Dans les forèts de Bornéo M. Wallon a été à la chasse au mias. Îl en a pris un tout jeune, qu'il a essayé d’élever, mais qui est mort au bout de quelques mois, I en a tué plusieurs et les a mesurés, Les femelles arrivées
à leur pleine croissance ont trois pieds six pouces de hauteur; leurs bras, six pieds et demi de longueur. la
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taille des mâles, du sommet de la tête jusqu'au talon, est de quatre pieds deux pouces, leurs bras sont longs de plus de sept pieds.
Le mias est rare à Sumatra, totaleïñent inconnu dans les autres iles; mais on en voit un grand nombre sur les côtes de Bornéo. Il recherche principalement les terres marécageuses et les forêts inexplorées.
« Là de cime en cime, sans descendre à terre, il voyage, dit M. Wallon, avec la même facilité que l’In dien dans les prairies de l'Amérique, et PArabe dans le désert,
« C'est chose curieuse de le voir cheminer sur les rameaux des arbres, dans lattitude inclinée qui lui est inposée par ses courtes jambes et ses long: bras. I saisit avec ses deux mains une branche comme pour en reconnaitre la consistance, puis s'y pose tout entier el en atteint uneautre. [ne s’avance n1 par sauts ni par bonds, et ne parait nullement pressé, mais poursuit tranquillement sa marche dans l'espace aérien, comme le bücheron dans le sentier de la forêt. Ses longs et forts bras lui sont très ntiles pour grimper au sommet des arbres les plus élevés, pour cueillir les fruits des branches sur lesquelles il ne peut se poser, pour ramasser les feuilles et les ramilles avec lesquelles il fait chaque soir son lit à trente ou quarante pieds au-dessus du sol. A cette hauteur il est moins exposé à l'action du vent, et l'atmosphère est plus tempérée. Si, par hasard, elle est humide, il se façonnera une couverture avec des fousères. Tout étant ainsi bien arrangé, il se couche sur son flexible sommier et y reste indolemment Jusqu'à ce
que le soleil ait séché la rosée de la nuit. Par cette mollesse il ressemble à beaucoup d'hommes, mais il n'a point les soucis financiers du ménage. Près de lui, dans cette féconde contrée, chaque jour la table est mise ct le déjeuner servi. Près de lui, chaque jour, sont les feuilles naissantes, les bourgeons, sa nourriture hahituelle ; plus loin, dans les plantations, les fruits dont il se délecte et qu'il gaspille affreusement dans sa sauvagerie d’orang-outang. Le dourian, que surtout il convoite, le dourian avec son épaisse et rude écorce recouverte d’épines aiguës comme le cactus, effraye sa gourmandise. Il parvient cependant à briser cette cruelle enveloppe et à savourer le noyau.
«Le mias ne descend à terre que dans les temps de sécheresse, lorsque les feuilles des arbres ne contiennent plus assez d’eau pour le désaltérer, Mais, sur terre et dans les bois, les animaux se retirent devant lui. Le crocodile et le python seuls osent l’attaquer. De ses mains de fer 1l saisit les mâchoires du crocodile et les déchire; il prend le python par le milieu du corps, ct lui casse la tête contre un arbre cu sur un rocher, »
M. Low cite un autre curieux exemple de cette force étonnante. Un Dyak dont l’enclos était sans cesse raagé vint la nuit faire le guet, résolu de se délivrer par un bon coup de lance de son imprudent voisin. Bientôt
le mias arrive et s’installe au milieu d'une plantation de cannes à sucre. À la faveur de l'obscurité, le Dyak s'approche et lui enfonce son fer dans le corps. Au mème instant il aperçoit à quelques pas de distance un ours, et devant ce nouvel ennemi se retire. Le singe
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de cette force sans cesse r'üse délivrer par oisin. Bientôt ne plantation urité, le Dyak le corps. Au s de distance tire, Le singe
A TRAVERS L'ARCIHIPEL INDIEN 005 blessé se retourne, voit aussi l’ours, lui attribue sans doute le coup qu'il a reçu et se précipite sur lui avec fureur. Le lendemain, le Dyak avait la satisfaction de trouver dans son champ l’ours étranglé par le singe, et le singe mort de sa blessure".
Au nord de la Nouvelle-Guinée, dans les petites iles d’Aru, sont les paradisiers, ces patriciens, ces magnifiques seigneurs du monde des oiseaux. Longtemps ils ont été dépeints de la facon la plus fantaisiste.
Ils arrivaient en Europe empaillés, mutilés, quelquelois à l’état de squelettes. On erut qu'ils n'avaient point de pattes et point d’intestins, qu'ils se tenaient toujours en l'air et ne vivaient que de lumière et de rosée. On apprit par quelques navigateurs que ces singuliers oiseaux disparaissaient au temps de lincubation, et lon dit qu'ils allaient nicher dans le paradis terrestre : de là leur nom d'Avis paradisiaca.
Le chevalier Pigafetta, qui en 1519 partait avee Magellan pour faire le tour du monde, raconte que le souverain d'une des Moluques lui donna pour le roi d'Espagne deux paradisiers-morts, mais intacts. Il les décrit tels qu'il les a vus, et il ajoute : « On prétend que cet oiseau vient du paradis terrestre, et on l'appelle bolondinata », c'est-à-dire oiseau de Dieu*.
Mais, soixante ans après la publication de ce récit de voyage, le célèbre naturaliste Aldovrando dit dans son traité d’ornithologie que -Pigafelta s'est trompé, tout
1, Savarak, its habitants and productions.
2, Premier voyage autour du monde, p. 187.
306 PASSE ET PRÉSENT le monde sachant que les paradisiers n'ont point de pattes!
M. Wallon peut parler de ces attrayants oiseaux à coup sûr. I a été les chercher dans leur pays. I les à observés pendant de longues semaines ; illes a vus petits et grands, morts et vivants, dans toute leur splendeur. Il se plait à décrire la grûce de leurs formes, l'éclat de leur vêtement, et je crois que toute leur corporation poserait volontiers devant un tel dessinateur. Omnia vanilas. Jusqu'où va la vanité? Qui pourrait le dire? À certaines heures, des douzaines de paradisiers se réunissent dans une clairière et sautillent et tournoient en battant des ailes et en agitant leurs deux lonvues plumes semblables à deux rayons de soleil. Ils savent qu'ils sont beaux et ils se plaisent à admirer leur beauté,
Hélas! dono infelice di belleisa, à dit Filicaia. C'est pour la magnificence de leurs plumes qu'ils sont si recherchés. Les montagnards des Moluques les tuent avec des flèches dont la pointe est garnie d’une sorte de beurrelet, non pas pour leur épargner une blessure sanglante, mais pour ne pas les défigurer, Puis ils les portent sur la côte aux chefs des villages, qui les achetent au plus bas prix pour les revendre avec un notable bénéfice aux marchands des villes, qui en tirent encore
un meilleur lucre en les revendant aux capitaines de navires européens, lesquels les font payer cher à nos modistes.