ABDICATION
Mignonne, tu m'as dit que trop souvent je rêve, Et qu'il ne peut te plaire, à toi, que, si souvent, L'imagination du bien-aimé s'élève Vers les sphères du songe au charme décevant.
Que t'importe, "pourtant?.... Ta sagesse croit-elle Que le cœur meurt, alors que l'esprit va si loin, Et que la région de l'Idéal soit telle Que, dès lors qu'on y monte, on n'en retourne point ?
Tu railles, chaque lois que je chante la brise Qui glisse entre les fleurs et leur prend des baisers ; Il te plaît bien, pourtant, quand je te dis, ma Lise, Que ton souffle léger parfume mes pensers 1
Tu ris si je m'exalte à parler de l'étoile, Fleur d'or éclose au ciel, vierge au regard charmant, Ou de la Lune, reine impassible et sans voile, Qu'un cortège d'amours suit de loin, lentement.
68 Fassions
Mais que t'importe, à toi ?... L'étoile au ciel scintille, La lune est belle : alors je chante ! mais aussi, Que de lois n'ai-je fait de ton regard, qui brille, Un phare où tend mon cœur à travers le souci !
Toi, tu ne comprends pas qu'à l'aube, sous les feuilles, Les gouttes de rosée éclatant sous ton doigt Deviennent, à mes yeux, des perles que tu cueilles Et que la muse file en couronne pour toi.
Et qu'importe, après tout, qu'elle ait pour moi des charmes La goutte d'eau qui luit, suspendue à la fleur ; Souvent, n'ai je pas dit, mignonne, qu'en tes larmes J'ai vu rire la joie, ou pleurer la douleur ?
Et tu m'as dit encore, en ta froide ironie, Que, lorsque les oiseaux gazouillent leur chansons, Tu ris de me voir fou de la vieille harmonie, La même, chaque jour, en les mêmes buissons ;
Oui ; mais qu'importe, enfant?.. Flûte et harpe touchantes Je les entends toujours pour la première fois ; Mais, aussi, n'est-ce pas que, toujours, quand tu chantes, L'on dirait que jamais je n'entendis ta voix ?
Et, de même, mignonne, ils sont vraiment profanes, Tes rires, quand, chassant les papillons dorés, Ou bien la libellule aux ailes diaphanes, Tu me vois prendre alors mes grands airs éplorés.