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L'AGONIE

. . . Au Gethsémani, un soir.

L,es milles rumeurs, qui s'éveillent et palpitent à la fin du jour, se sont éteintes. Tout repose. Par instant, un vent léger effleure les oliviers endormis.

Pierre, Jacques et Jean suivent le Maître dans la profondeur du jardin. Sous les pâles clartés de lune, ils errent comme des ombres. Témoins jadis de sa transfiguration, ils vont l'être aussi de son agonie. L,à-bas, sur la colline radieuse, ils avaient été éblouis, accablés par la vision de tant de gloire, par la révélation que Jésus leur faisait de ses splendeurs divines. Ici, devant les défaillances de sa nature humaine, ils vont tomber de tristesse — dormientes prœ tristitiay nous dit S. L,uc.

I,a scène s'ouvre par cette parole navrante, qui sera désormais l'expression consacrée de la douleur morale : "Mon âme est triste jusqu'à la mort." L/agonie commence. Mais quoi? — Sa passion, le Christ n'a-t-il pas dit pourtant qu'il la désirait, qu'il en avait une soif extrême? N'a-t-il pas soupiré après son baptême de douleurs ? Pourquoi ces transes et ces sanglots maintenant qu'il va pouvoir

enfin réaliser son rêve et consommer dans le sang son œuvre rédemptrice ?

Je comprends ! Lorsque le Maître parlait avec enthousiasme de sa passion, elle était lointaine encore. C'est vrai, il la voyait dans tous ses détails, et cette vision mettait à sa bouche le pli de l'amertume, imprégnait ses traits de tristesse. Mais ce recul où elle lui apparaissait en atténuait l'impression. Puis, sa volonté supérieure, uniquement occupée de satisfaire à la justice de son Père, communiquait à ses sens mêmes une mystérieuse et surhumaine vertu.

A présent, c'est l'heure de la puissance des ténèbres. Quelques minutes à peine le séparent de sa passion. Quoi d'étonnant que toute sa chair en frémisse? D'autant que, par une disposition spéciale, pour que l'on ne puisse douter de son humanité, pour nous apprendre à souffrir, il laisse la vision lugubre exercer pleinement sa douloureuse influence, torturer sa sensibilité jusqu'à la dernière délicatesse. C'est la douleur toute pure qu'il veut; Il ne permet pas que son âme humaine reçoive d'en haut secours et consolation ni que sa volonté supérieure relève sa nature défaillante. Le doux Maître tombe la face contre terre ; Il s'écrie, dans un sanglot : " Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ! " Telle est la violence de sa douleur qu'elle lui fait suer le sang: première effusion régénératrice. Sa vie lui échappe. Il n'a plus qu'un souffle. C'est miracle qu'il n'expire pas. Pourtant, la puissance infinie triomphe de ses désirs humains, et le Christ se soumet à l'ordre éternel.

... L<e vent qui effleure les oliviers endormis rafraîchit son front brûlant, et son âme rassérénée retrouve la force d'achever l'œuvre du salut.

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