L. THU ILLIER
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une série de virus d'activité décroissante en puisant à divers moments dans la culture origine à 42", 5. Ces bactéridies atténuées conservent leur virulence affaiblie dans les générations successives développées à 3o''-4o''; et à cette température elles donnent de nouveau des spores qui fixent cette virulence. On a donc ainsi toute une gamme de virus de plus en plus faibles, que l'on peut reproduire à volonté. Il n'y a plus qu'à choisir dans cette série une culture qui, inoculée aux animaux, leur donne une maladie passagère, mais suffisante pour leur conférer l'immunité.
Les individus d'une même espèce présentent des différences très grandes au point de vue de leur résistance au charbon; aussi, dans la pratique, on fait deux vaccinations à douze jours d'intervalle, la première avec un virus très faible, la seconde avec un virus plus fort, qui complète l'immunité.
La vaccination préventive contre le charbon est entrée d'un coup dans la pratique. La Société d'agriculture de Melun proposa à Pasteur une épreuve publique de la nouvelle méthode. Le programme en fut dressé le 28 avril 1881. Chamberland et moi nous étions en vacances; Pasteur nous écrivit de revenir aussitôt, et lorsque nous fûmes réunis au laboratoire, il nous donna lecture de ce qui avait été convenu. Vingt-cinq moutons seraient vaccinés et ensuite inoculés du charbon en même temps que vingt-cinq moutons témoins : les premiers résisteraient, les seconds mourraient du charbon. Les termes étaient précis, aucune place n'était réservée à l'imprévu. Comme nous remarquions que le programme était sévère, mais qu'il n'y avait plus qu'à l'accomplir puisqu'il était signé. Pasteur ajouta : •'< Ce qui a réussi sur quatorze moutons au laboratoire réussira aussi bien sur cinquante à Melun. »
Les animaux étaient réunis à Pouilly-le-Fort, près Melun, dans une propriété de M. Rossignol, vétérinaire, qui avait eu l'idée de l'expérience et qui devait la surveiller. « Surtout ne vous trompez pas de llacons, » disait
gaiement Pasteur, lorsque, le 5 mai, nous quittions le laboratoire pour aller faire l'inoculation du premier vaccin.
Celle du second vaccin fut pratiquée le 17 mai, et :haquejour Chamberland et moi nous allions visiter les 'animaux. Dans ces voyages répétés de Melun à Pouillyle-Fort, bien des réflexions venaient à nos oreilles, qui montraient que tout le monde ne croyait pas au succès. Agriculteurs, vétérinaires, médecins suivaient l'expéirience avec un vif intérêt, quelques-uns même avec pasfsion. En 1881, la science des microbes n'avait guère de partisans ; beaucoup pensaient que les nouvelles doctrines étaient funestes et regardaient comme une chance inespérée d'avoir attiré Pasteur et ses aides hors du laboratoire pour les confondre au grand jour d'une expérience publique. On allait donc en finir d'un coup avec ces nouveautés compromettantes pour la médecine et retrouver la sécurité dans les saines traditions et les pratiques anciennes un moment menacées!
Malgré toutes les passions qui s'agitaient autour d'elle, l'expérience suivait son cours. L'inoculation d'épreuve fut faite le 31 mai, et rendez-vous fut pris pour le 2 juin afin de constater les résultats. Vingt-quatre heures avant le terme décisif, Pasteur, qui avait couru avec une si parfaite confiance au-devant de l'expérience publique, se prit à regretter son audace. Pendant quelques instants sa foi chancela, comme si la méthode expérimentale pouvait le trahir.
Une tension trop continue de son esprit avait amené cette réaction, qui d'ailleurs ne dura guère. Le lendemain, plus assuré que jamais, Pasteur allait constater l'éclatant succès qu'il avait prédit. Dans la foule qui se pressait ce jour-là à Pouilly-le-Fort, il n'y avait plus d'incrédules, mais seulement des admirateurs.
Voici quatorze ans déjà que la vaccination charbonneuse subit l'épreuve de la pratique : partout où elle est appliquée, les pertes par le charbon sont devenues insignifiantes. Elle a été suivie de la vaccination contre le
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rouget des porcs, à laquelle notre pauvre camarade Thuillier a particulièrement travaillé. Mais ces résultats immédiats sont le moindre mérite des vaccinations pastoriennes; elles ont donné une confiance immense dans la science qui remportait de semblables succès et provoqué un mouvement irrésistible. Surtout elles ont inauguré cette série de recherches sur l'immunité qui nous amènent enfin à une thérapeutique efficace des maladies infectieuses.
La virulence est une qualité que les microbes peuvent perdre, ils peuvent aussi l'acquérir. Si nous rencontrions dans la nature cette bactéridie charbonneuse atténuée au point qu'elle ne tue plus aucun animal, assurément nous ne la reconnaîtrions pas pour le virus du charbon. Elle nous paraîtrait un microbe saprophyte. Il faut avoir assisté à toutes les phases de son atténuation pour savoir que ce bacille inoffensif est le descendant d'un virus redoutable. On peut cependant lui redonner la virulence qu'il a perdue en l'inoculant d'abord à un être extrêmement fragile, à une souris âgée d'un jour seulement. Cultivée dans le corps de cette souris si jeune, la bactéridie reprend de son aptitude parasitaire. Avec le sang de cette souris inoculons-en une autre un peu plus âgée : elle périra. En passant ainsi des souris plus jeunes à des souris plus vieilles, nous arrivons à tuer les souris adultes, les cobayes, puis les lapins, puis les moutons, etc —
Dans ces passages la virulence est allée en augmentant. Cet accroissement de virulence, que nous réalisons j expérimentalement, se produit sans doute dans la nature, et nous concevons très bien qu'un microbe d'ordinaire inoffensif pour une espèce animale puisse devenir meurtrier pour elle. Ne serait-ce pas ainsi qu'à travers les âges ont apparu les maladies infectieuses?
Qu'il y a loin de ces virus modifiables, si plastiques, pour ainsi dire, que l'expérimentateur les façonne à son gré, à la conception ancienne des entités virulentes! La note sur l'atténuation des virus et le retour à la virulence a été présentée à l'Académie des Sciences le 28 fé-
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lvrieri88i. Mieux qu'aucune autre, elle donne la mesure |de Pasteur et fait comprendre l'extraordinaire pénétration le son esprit.
Les recherches sur le charbon ne suffisaient pas à l'activité de Pasteur; dans le même temps il en commençait d'autres sur la rage. Cette maladie est une de celles qui font le moins de victimes parmi les hommes; si Pasteur l'a choisie comme sujet d'études, c'est d'abord parce que le virus rabique a toujours été regardé comme le plus subtil et le plus mystérieux des viras, et aussi parce que la rage est pour tout le monde la maladie effrayante et redoutée. Pasteur partageait l'horreur commune; il pensait que résoudre la question de la rage serait un bienfait pour l'humanité et un éclatant triomphe pour ses doctrines.
En 1880, les premières expériences furent entreprises. La rage est inoculable aux animaux, elle est donc accessible à l'expérimentation ; sans doute elle est causée par un microbe, et on ne doutait point que les méthodes qui avaient mis en évidence tant d'autres virus ne parvinssent aussi à montrer celui de la rage. Il n'en fut rien : non seulement on n'a pas encore pu cultiver le microbe rabique, mais on n'a pas réussi à le voir. Les investigations les plus patientes au microscope, les procédés de coloration les plus perfectionnés ont échoué jusqu'ici. Tl a fallu travailler sur un virus incultivable et invisible, et cependant on est arrivé à établir une prophylaxie de la rage après morsure dont les résultats dépassent de beaucoup les plus heureux qu'on ait jamais obtenus en médecine. Est-il un exemple plus saisissant de la puissance de la méthode expérimentale appliquée aux choses de la médecine?
^ rage se transmet parla morsure d'un animal enragé, parce que le virus est contenu dans la bave. Mais les inoculations faites avec la bave ne donnent point sûrement la maladie; même lorsqu'elles réussissent, celle-ci n'éclate qu'après une incubation souvent prolongée pendant des mois. Le premier progrès à réaliser était de
donner la rage à coup sûr; pour cela, il fallait renoncer à inoculer la bave, qui, à côté du virus rabique, contient un grand nombre de microbes communs pouvant entraver son action. Où donc trouver chez un animal enragé le virus à l'état de pureté? La rage est manifestement une maladie du système nerveux; peut-être le virus est-il dans les centres nerveux. L'expérience montre, en effet, que le véritable siège du virus rabique est le cerveau et la moelle épinière. L'inoculation de la substance de ces organes, prise chez un animal enragé, donne la maladie plus sûrement que la bave, parce que le virus y est plus abondant, et surtout parce qu'il y existe à l'état de pureté. Cependant il ne suffit pas d'avoir un virus rabique pur pour donner la maladie à tout coup. L'inoculation delà matière cérébrale rabique sous la peau n'est pas toujours suivie de la rage, et lorsque celle-ci éclate, elle n'apparaît le plus souvent qu'après une longue incubation. L'inoculation sous-cutanée est donc infidèle. L'idée vint alors, pour transmettre sûrement la rage, de déposer le virus dans les centres nerveux, puisque c'est là qu'il se cultive. Il fut décidé qu'on inoculerait un chien sous la dure-mère après trépanation.
D'ordinaire une expérience conçue et discutée était mise en train sans retard. Celle-ci, sur laquelle nous comptions cependant beaucoup, ne fut pas exécutée aussitôt; Pasteur, qui a dû sacrifier tant d'animaux dans le cours de ses bienfaisantes études, éprouvait une véritable répugnance pour la vivisection. Il assistait sans trop de peine à une opération simple comme une inoculation sous-cutanée, et encore, si l'animal criait un peu. Pasteur se sentait aussitôt pris de pitié et donnait à la victime des consolations et des encouragements qui auraient paru comiques s'ils n'avaient été touchants.
La pensée qu'on allait perforer le crâne d'un chien lui était désagréable. Il souhaitait vivement que l'expérience fût réalisée et il craignait de la voir entreprendre. Je le fis un jour qu'il était absent. Le lendemain, comme je lui rendais compte que l'inoculation intra-cranienne ne pré-
sentait aucune difficulté, il s'apitoya sur le chien : « Pauvre bête, son cerveau est sans doute lésé, il doit être paralysé. » Sans répondre, je descendis au sous-sol chercher l'animal et je le fis entrer au laboratoire. Pasteur n'aimait pas les chiens; mais quand il vit celui-ci, plein de vivacité, fureter partout en curieux, il témoigna la satisfaction la plus vive et se mit à lui prodiguer les mots les plus aimables. Pasteur savait un gré infini à ce chien de si bien supporter la trépanation, et de faire ainsi tomber tous ses scrupules pour les trépanations futures.
Ce premier chien trépané prit la rage caractéristique en quatorze jours. L'expérience, répétée à maintes reprises, donna le même résultat; on pouvait donc donner la rage à coup sûr et dans un temps relativement court; dès lors il était facile d'expérimenter.
L'inoculation du virus rabique par trépanation réussit aussi sur le lapin, et il est facile de transmettre ainsi la rage de lapin à lapin. Dans ces passages successifs le virus se renforce et la durée de l'incubation diminue jusqu'à n'être plus que de six jours. On réalise ainsi de véritables cultures intra-craniennes du virus rabique. Au lieu de faire, comme pour les autres virus, la culture dans des milieux artificiels, on fait celle du virus rabique dans la matière vivante. Ces cultures dans la substance nerveuse peuvent être modifiées comme les cultures du charbon ou du choléra des poules.
Les moelles rabiques, exposées à l'action de l'air, dans une atmosphère privée d'humidité, se dessèchent et perdent leur activité. Après quatorze jours le virus est affaibli à ce point qu'il est inoffensif aux doses les plus fortes.
Un chien qui reçoit cette moelle de quatorze jours, puis le lendemain de la moelle de treize jours, puis celle de douze jours et ainsi de suite jusqu'à la moelle de zéro jour, ne prend pas la rage, mais il est devenu réfractaire contre elle. Inoculé dans l'œil ou dans le cerveau, avec le virus le plus fort, il reste bien portant. Il est donc possible de donner, en quinze jours, l'immunité à un
animal contre la rage. Or les hommes mordus par des chiens enragés ne prennent d'ordinaire la rage qu'un mois et même davantage après la morsure. Le temps de l'incubation pourra être utilisé à rendre la personne mordue réfractaire.
L'expérience faite sur des chiens mordus ou inoculés réussit au delà de toute espérance. On se rappelle comment, avec l'appui de MM. Vulpian et Grancher, elle fut étendue à l'homme. Plus de seize mille personnes ont /^ subi aujourd'hui le traitement antirabique ; la mortalité ) de ces personnes traitées est inférieure à un demi pour cent.
La découverte de la prophylaxie de la rage a soulevé partout un véritable enthousiasme. Elle a plus fait pour la popularité de Pasteur que tous ses travaux antérieurs. En retour d'un semblable bienfait, le grand public voulut manifester sa reconnaissance d'une façon digne de lui et de celui qui en était l'objet ; c'est alors que fut ouverte la souscription qui a permis la fondation de l'Institut Pasteur.
Il semble que les résultats acquis dans l'étude de la rage se soient présentés naturellement à l'expérimentateur et comme dans un ordre logique. Il faut avoir participé à cette étude pour savoir quel labeur opiniâtre elle a nécessité pendant plus de cinq années. Pasteur y a déployé cette ténacité qui vient à bout de tout. Que de fois, en présence de difficultés imprévues, alors que nous ne savions qu'imaginer pour en sortir, ai-je entendu Pasteur nous dire : « Refaisons la- même expérience, l'essentiel est de ne pas quitter le sujet. »
Après les études sur la rage, la santé de Pasteur ne fit plus que décliner. Il a mieux supporté le travail obstiné de la période de recherches que les émotions du triomphe. Pasteur accueillit volontiers les démonstrations que la reconnaissance universelle lui a prodiguées, non par un vain amour de la louange, mais à cause de l'honneur qui en revenait à son pays, à la science et aux siens.
Les manifestations sans nombre dont il a été l'objet à
cette époque excitaient sa sensibilité jusqu'à provoquer f ses larmes. Dès que les' inoculations préventives furent ] appliquées à l'homme, tout repos fut perdu pour lui. I Chaque mordu lui apportait une préoccupation nouvelle. La vue des enfants blesssés surtout lui causait des émotions qu'il ne dominait pas. Lorsque survenaient les cas désespérés contre lesquels aucune méthode ne peut rien, Pasteur souffrait toutes les souffrances de ses malades. Chaque visite qu'il leur faisait était pour lui une torture, et il ne pouvait s'empêcher de les visiter. Il fallut l'emmener hors de Paris. Il était en Italie lorsque se produisirent contre la méthode antirabique ces attaques qui ont fait tant de bruit à l'époque et qui sont si oubliées aujourd'hui. Il les ressentit à distance et en fut vivement affligé. De ce jour, Pasteur dut renoncera la vie de laboratoire; pour un travailleur tel que lui, l'inaction c'étaitla tristesse. Seules les visites de ses collaborateurs et la compagnie de ses petits-enfants étaient capables de lui rendre quelque gaîté. L'inoubliable cérémonie de son Jubilé, en décembre 1892, en lui montrant quelle place il tenait dans l'estime des savants et dans la vénération des peuples, lui fit éprouver une émotion profonde. Puis Pasteur ne vécut plus que par l'amour des siens ; il fallait les soins et toute l'affection dont il était entouré pour prolonger sa faiblesse. Mais, jusqu'à la fin, sa pensée était dans les laboratoires, avec ceux qui faisaient tous leurs efforts pour que la maison qui porte son nom restât digne de lui.
I Ces travaux sur le charbon^ ^'^t]ËilHiiti2B-^"~--^'ii-^-iJL^ rouget des porcs, la rage. Pasteur les a accomplis en TuoiTrs d'ê'dix ans, de 1876 a 1885, avec 1 aide de quelques
collaborateurs seulement, de M. Joubert d'abord, de MM. Chamberland, Thuillier et Roux ensuite. Ces années passées au laboratoire de la rue d'Ulm, pendant cette période de découvertes, restent présentes à mon esprit comme les meilleures de ma vie. Pour être plus prêts du travail, maître et disciples habitaient à l'Ecole Normale. Pasteur était toujours le premier arrivé; chaque matin, à
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huit heures, j'entendais son pas hâté et un peu traînant ébranler une dalle mal scellée, devant la fenêtre de la chambre que j'occupais à une extrémité du laboratoire. A peine entré, un morceau de carton et un crayon à la main, il allait à l'étuve noter l'état des cultures et descendait au sous-sol voir les animaux en expérience. Puis nous faisions les autopsies, les ensemencements, les examens microscopiques. Il faut avoir vu Pasteur à son / microscope pour se faire une idée de la patience avec j laquelle il examinait une préparation. D'ailleurs, il regardait chaque chose avec le même soin minutieux, rien ii/échappait g^son^ œj l de myope, et nous disions, en pîai-'* santant, qu'il voyait croîtfeTés'lTiicr'oBes dans les bouillons. Ensuite, Pasteur écrivait ce qui venait d'être "^observé. Il ne laissait à personne le soin de tenir les cahiers d'expérience, il consignait lui-même les rensei- 1 gnements que nous lui donnions dans tous les détails. ( Que de pages il a couvertes ainsi, de sa petite écriture I irrégulière et serrée, avec dessins en marge et renvois, le/ tout enchevêtré, difficile à lire pour qui n'avait pas rha-\ bitude, mais tenu cependant avec un soin extraordinaire. \ Rien n'était enregistré qui ne fût bien constaté ; une fois i les choses écrites, elles devenaient pour Pasteur d'incon- \ testables vérités. Lorsque, dans nos discussions, reten- j tissait cet argument : « c'est ^sur le cahier »^ aucun de I nous ne songeait à répliquer.
Les notes prises, on convenait des expériences à faire : Pasteur se tenant debout, à son pupitre, prêt à écrire ce qui serait décidé, Chamberland et moi en face de lui, adossés à une vitrine. C'était le moment important de la journée; chacun donnait son avis, et souvent une idée, confuse tout d'abord, se dégageait dans la discussion et finissait par conduire à une de ces expériences qui dissipent tous les doutes. Parfois nous n'étions pas d'accord et les voix s'échauffaient; mais, avec Pasteur, qui passait cependant pour autoritaire, on pouvait dire librement toute sa pensée ; je ne l'ai jamais vu résistera une bonne raison.
Un peu avant midi, on venait appeler Pasteur pour le déjeuner; à midi et demi, il descendait au laboratoire et le plus souvent, à notre retour, nous le trouvions immobile, près d'une cage, ne se lassant pas d'observer un cobaye ou un lapin intéressants. Vers deux heures, Mme Pasteur l'envoyait chercher, car il aurait oublié d'aller aux académies et aux comités dont il était membre. Alors nous employions l'après-midi à faire les expériences convenues, nous interrompait seulement pour permettre à Chamberland de fumer un£^pipe~TTê ivTâître aVâTtliorreur 3u tabac ^T'îtcJïïs ne fumions qu'en
s'ô'h' à'bseriœl Past'eùr'revenait vers^nq heuresTu s informait tout de suite de ce qui avait été fait et prenait des notes ; son cahier à la main, il allait vérifier les étiquettes collées sur les cages, puis il nous disait les communications intéressantes entendues à l'Académie et causait des -/îravaux en cours. C'est à ce moment que Pasteur s'olP" [ vrait le plus volontiers, surtout si on le provoquait par \ des objections ; alors son œil si clair prenait un éclat j plus vif encore ; sa parole, un peu lourde au début, s'ani- / mait peu à peu et devenait entraînante. Il développait / les idées les plus profondes et les plus inattendues, il \ proposait les expériences les plus audacieuses. Cet expé- \ rimentateur rigoureux avait une imagination puissante; Vpour lui rien d'absurde a priori. Mais ses élans lesplûs" 'enthousiastes le conduisaient toujours à une expérience à faire, et finalement il ne retenait que ce qui restait démontré. Son ardeur était si communicative qu'après l'avoir entendu les projets d'expérience se pressaient ; dans l'esprit. Quand nous le mettions sur le sujet de ses y premiers travaux, il s'exprimait en poète sur la dissy- / métrie moléculaire et ses relations avec les forces dissymétriques de la nature. Ces jours-là, Pasteur oubliait l'heure du dîner ; il fallait que Mme Pasteur le fît appeler deux ou trois fois, ou vînt le chercher elle-même, alors il partait en riant et nous disait : « Vous êtes cause que je serai grondé. »
Le laboratoire était très fermé ; on n'}^ pénétrait qu'après
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avoir sonné à la grande porte, constamment close. Les visiteurs ne dépassaient guère l'antichambre; quand M. Pasteur travaillait, il n'était pas accueillant, même] pour ses amis ; l'interrompre, c'était le rendre malheureux. Je le vois se retournant vers le fâcheux, agitant la main comme pour le renvoyer et disant d'un ton suppliant et désespéré : « Non, pas maintenant, je suis trop occupé.» Il éiait,.cepeiîdant le plus s.ijrnple et le plus abordable des., hommes, mais il ne comprenait pas qu'on pût déranger un savaTTfqui mef à jour des notes de laboratoire. Lorsque C liaïn b efTanH et moi poursuivions une expérience inté- j ressante, il montait la garde autour de nous, voyait arriver / de loin, à travers la porte vitrée, les camarades qui I venaient nous demander, et il allait lui-même les recevoir ( pour les éconduire. Ces boutades de Pasteur montraient ^ si narvement son unique préoccupation du travail qu'elles I nTont jamais fâché personne. ■—- •-- -
On à reproché à Pasteur Sfe n'avoir pas ouvert largement son laboratoire à des élèves qui auraient répandu ses idées et ses méthodes, on a même dit qu'il aimait à tenir secrets ses procédés de recherches. Rien n'est plus injuste; dans ses communications, Pasteur a semé à pleines mains les idées nouvelles et chacun a pu en faire son profit. Il a donc été un maître incomparable; il n'a avancé aucun fait sans donner des renseignements pour le contrôler; mais au lieu de se perdre dans des détails inutiles et d'exposer lourdement des dispositifs d'appareils que tout le monde peut imaginer aisément, il se borne à préciser les conditions nécessaires et suffisantes. Le laboratoire de la rue d'Ulm n'était pas disposé pour recevoir de nombreux chercheurs, il y avait tout juste assez de place pour Pasteur et ses aides'. D'ailleurs Pasteur ne travaillait à l'aise que dans le silence et le recueillement; près de lui il n'admettait que ses colla-
I. Dans le laboratoire réservé à Tagrégé préparateur, plusieurs ont été admis à travailler, notamment M. Denys Cochin, Plus tard, lorsque fut aménagée l'annexe de la rue Vauquelin, M. Pasteur s'empressa d'y recevoir le docteur Strauss, puis le docteur Grancher.
j borateurs; la j)résence d'une p,ersoriEie-4trarigère^ ii ses tv occupations suffisait à troubler son tray.^ii. Un jour que" r^nous^étions allés voir Wûrtz à l'École de Médecine, nous trouvâmes le grand chimiste au milieu de ses élèves, dans son laboratoire plein d'activité, comme une ruche bourdonnante. « Comment, s'écria Pasteur, pouvez-vous travailler au milieu d'une agitation pareille? — Cela excite les idées, répondit Wurtz. — Cela ferait fuir les miennes, » reprit Pasteur. """^ " — '^ ''■
Pasteur imaginait constamment des expériences, il notait ses projets sur les feuilles d'un petit carnet ou sur des morceaux de carton qu'il conservait soigneusement. Resté inhabile de la main gauche depuis l'attaque de paralysie dont il fut atteint en 1868, il confiait l'exécution des expériences à ses aides; expérimentateur irréprochable lui-même, il se montrait très difficile vis-à-vis des autres. Pour lui, il n'y avait point d'expérience /impossible : quand nous faisions observer que celle qu'il / nous demandait présentait des difficultés particulières : l « C'est votre affaire, disait-il, arrangez-vous comme vous / voudrez, pourvu qu'elle soit faite et bien faite. » Et il / s'assurait toujours qu'elle était bien faite; il en démêlait
le fort et le faible avec une admirable sagacité. 1 Une communication de Pasteur à l'Académie des Sciences ou à l'Académie de Médecine était un événement; c'est qu'il ne publiait rien qui ne fût achevé. I Chacune de ses notes ne comprend que quelques pages ^des Comptes rendus^ mais elle contient la substance de I centaines d'expériences. Aussi on peut les lire et les relire, on y trouve toujours quelque chose à prendre; souvent une simple phrase indique une voie nouvelle, et plusieurs de celles qui sont ainsi signalées n'ont pas encore été parcourues. Pasteur est tout entier dans ses écrits : son imagination s'y révèle par la profondeur et l'audace des généralisations, la rigueur de son esprit par la justesse des vues et la fermeté des conclusions, son enthousiasme par l'émotion du langage.
Avant d'écrire. Pasteur lisait et relisait les cahiers
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d'expériences, puis il dictait à l'un de nous ou le plusj souvent à Mme Pasteur. Il gardait le manuscrit quelquefois pendant des semaines, le retou^iajvt sans cesse^ quand il était satisfait, il nous elTclonnait connaîS^nce, et en discutait les termes avec nous; sojiiùiQt il recevait les observ.ations avec impatience, mais il en tenait toujours compte si elles étaient jusîes. Mme Pasteur recopiait de sa belle écriture, si facile à lire : jamais Pasteur n'aurait remis à l'imprimerie un manuscrit chargé de ratures; s'il modifiait quelques passages, il collait sur les lignes du papier gommé, taillé à la dimension, et écrivait à nouveau. Pendant tout ce travail de rédaction, la question traitée se développait singulièrement, et nous, les collaborateurs du Maître, qui savions à quel point les expériences l'avaient laissée, nous étions émerveillés de la voir grandie et transformée dans la note définitive.
Les idées de Pasteur étaient trop nouvelles pour n'être pas combattues; d'ailleurs Pasteur ne craignait pas la lutte; ses discussions à l'Académie des Sciences sont restées célèbres; celles qu'il a soutenues à l'Académie de Médecine étaient plus passionnées encore. Bien dês \ médecins, en effet, et non des moins en vue, virent \ d'abord. avec stupeur, puis avec indignation, ce Chimiste' ' 15ouleverser avec taût d'àssûfàhcë les" doctrines médijCal-es. Etudier les maladies dans un laboratoire avec des |appareils de chimie, c'était' pour eux un contre-sens •meÏÏîcal. De son côté", Pasteùr7 persuadé qu'il apportait la vérité, aurait cru faire une mauvaise action en ne la soutenant pas de toutes ses forces. De là ces chocs dont ont retenti les âges héroïques de la bacferîoTogié'; chaque" Sfecôïïv'é'rte de Pastè'ûr 'â " été imposée de vive force; quand il désespérait de convaincre ses collègues, pardessus leur tête il s'adressait au public de jeunes médecins qui suivaient les séances.
Devant les contradictions il manquait de sérénité, et comme il était sûr de ce qu'il avançait, il proposait volontiers la nomination de commissions académiques
devant lesquelles il voulait amener ses adversaires comme au tribunal.
Tant de courage et d'opiniâtreté ralliaient des partisans à sa doctrine, mais il restait des opposants irréductibles qui revenaient sans cesse à la charge. Rien d'étonnant à ce que Pasteur et eux ne pussent s'entendre. Ils étaient imbus de cet esprit médical fait à la fois de scepticisme et de respect des traditions. Lui avait la loi novatrice et l'assurance que donne la méthode expérimentale. Il s'indignait qu'on pût rester hésitant devant une expérience démonstrative.
Il quittait ces séances tout ému; MM. Vallery-Radot, Chamberland et moi, nous l'attendions souvent à la sortie : « Avez-vous entendu, nous disait-il, à des expériences ils répondent par des discours! » Nous revenions à pied à la rue d'Ulm, et son irritation tombait peu à peu; aussitôt il parlait de faire encore des expériences^polTr apporter plus de lumière, car les contradictions l'excitaient à de nouvelles recherches. Elles ont donc été utiles ces séances tumultueuses de l'Académie de Médecine, puisqu'elles ont été comme un stimulant pour l'activité de Pasteur.
La passion de Pasteur pour la science l'emportait quelquefois à des sorties d'une naïveté bien amusante. Pour lui, un homme qui faisait une mauvaise expérience ou un faux raisonnement était capable de tout. Un jour qu'il nous lisait au laboratoire un travail qui lui paraissait particulièrement mauvais, exaspéré, il s'écria : « je ne serais pas étonné que celui qui écrit de semblables choses battît sa femme. » Comme si battre sa femme eût été le comble du dérèglement scientifique!
La grande force de Pasteur, c'est q.ii'il pouvait^sans s^^ lasser, tenir sa pensée concentrée sur le même objet. Il sïir\ralt son idée sans se laisser distraire et il y rapportait tout; ainsi, d'une conversation avec les personnes même les plus étrangères à la science, il savait tirer quelque chose d'utile pour ses recherches. De lui aussi on peut dire qu'il a fait ses découvertes en y rétléchissant tou-
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jours. Sa pensée opiniâtre s'attachait aux difficultés et finissait par les résoudre, comme la flamme intense du chalumeau constamment dirigée sur un corps réfractaire finit par le fondre.
Dans ces moments de grande préoccupation, Pasteur restait sileo.ci.e.uXj même auL,.^ilîêu des siens. Rîen ne pouvait effacer les plis obstinés de sa figure jusqu'à ce~ que lâ~solution fût trouvée. Alors son visage s'illuminait, ët~cet honimë concentré laissait débordé? sajoic, expliquait ce qu'il avait inventé et ce qu'il en espérait. Les proches de Pasteur étaient associés à sa vie scientifique, ils subissaient le contre-coup des préoccupations et participaient aux satisfactions du savant. On ne peut se rendre compte de la carrière de Pasteur si "on ne connaît as saTàmîïIe.'et surtout Mme Pasteur. Dés les premiers oursoe la vie commune, Mme Pasteur devina ce qu'était l'homme qu'elle venait d'épouser; elle s'attacha à écarter de lui les difficultés de la vie, prenant à son compte les soucis de la maison, afin qu'il conservât toute la liberté de son esprit pour ses recherches. Mme Pasteur a aimé son mari jusqu'à comprendre ses travaux. Le soir, elle écrivait sous sa dictée, provoquait les explications, car elle s'intéressait vraiment aux facettes hémiédriques et aux virus atténués. Elle s'était bien aperçue que les idées deviennent plus claires quand on les expose, et que rien ne porte plus à imaginer des expériences nouvelles que de raconter celles qu'on vient de faire. Mme Pasteur a été non seulement une compagne incompàrab'î'e' pour Plisléur, elîè a été son meilleur collaborateur. ''"'^'" 1 'T*'œuvre "(ïe'^PàSteur est admirable, elle montre son l génie, mais il faut avoir vécu dans l'intimité du Maître \pour connaître toute la bonté de son cœur.