‹ Pasteur candidat au SénatChapitre 3 sur 10 · L. Pasteur · texte numérisé non relu

L. Pasteur

Membre de l’Institut.

Sur ces entrefaites, un journal de Dole attaqua directement Pasteur. Ce journal : Y Avenir du Jura , était inspiré par M. Jules Grévy, député, qui n’étant pas partisan de l’existence même du Sénat, pas plus d’ailleurs, à cette époque, que de celle de la Présidence de la République, en réclamait leur suppression. N’ayant pas voulu d’une candidature pour lui-même, il soutenait

celles de MM. Tamisier et Thurel.

Pasteur aussitôt répondit :

Lons-le-Saunier, le 22 janvier 1876.

A M. le Rédacteur en Chef de Y Avenir du Jura , Monsieur le Rédacteur,

Dans votre numéro du samedi 22 janvier, vous avez bien voulu consacrer quelques lignes à ma candidature au Sénat, que vous n’hésitez pas à « repousser » parce que j’ai déclaré, dans ma circulaire aux électeurs, que je ne suis point un homme politique et que je ne suis lié à aucun parti.

Combien ma manière de voir diffère de la vôtre ! Suivant moi c’est un des grands malheurs de la France qu’il y ait dans nos Assemblées tant d hommes politiques. Et puis il si facile de se dire homme politique alors même que des connaissances spéciales n’y donnent aucun droit. Qu’elle est funeste cette erreur que la Politique est tout dans les affaires du Pays ! Je dirai d’elle volontiers ce queTALLEYRAND disait de l’esprit : « qu’il sert à tout et ne suffît à rien. »

Avec un sentiment de bienveillance dont je vousremercie,

vous invitez les électeurs sénatoriaux du Jura à se garder d’enlever M. Pasteur à ses travaux.

Demandez à mes amis ce qu’il leur a fallu d’efforts pour me déterminer à poser ma candidature. Oui, la Science est mon culte et ma vie, et, si je ne m’étais senti animé du désir de la servir au Sénat, comme j’espère la servir encore dans mon laboratoire, si Dieu me prête vie, je n’aurais jamais cédé à leurs pressantes sollicitations.

Oserez vous donc me démentir si j’ajoute que la Science, dans notre siècle, est l’âme de la prospérité des nations et la source vive de tout progrès? Sans doute la Politique, avec ses fatiguantes et quotidiennes discussions, semble être notre guide. Vaine apparence ! Ce qui nous mène, ce sont quelques découvertes scientifiques et leurs applications.

Voulez vous consentir à entamer avec moi une discussion sur ce point capital, et je me fais fort de vous prouver que si, dans notre malheureuse France, depuis trente et quarante ans, les Gouvernements et les grands corps de l’Etat ne s’étaient pas désintéressés des institutions propres à faire fleurir les Sciences, l’Allemagne eut été vaincue dans la dernière guerre. Ignorez vous donc que tandis que la politique nous énerve par ses divisions insensées qui font la joie satanique de nos ennemis, la vapeur, la télégraphie et tant d’autres merveilles transforment les sociétés modernes.

Oh ! je vous en supplie, si vous aimez la France d’un véritable amour, souhaitez qu’il y ait dans notre pays beaucoup de candidatures autorisées, sans autre couleur politique que celle du respect des lois delà Constitution sous la sauvegarde de l’illustre Maréchal qui préside à la République.

J’aime ma Patrie et je l’ai servie de toutes mes forces : voilà le cri de ma conscience et de ma proclamation que vous taisez et que votre impartialité vous fera reconnaître et glorifier.

Dites avec moi à tous les électeurs du Jura que le devoir de tout bon citoyen est d’aider le pays à trouver dans l’expérience qu’il fait de la République le relèvement de sa grandeur et de sa prospérité.

Répétez leur surtout que, s’ils m’honorent de leurs suffrages, j’irai représenter en leur nom au Sénat la Science dans sa pureté, sa dignité et son indépendance.

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