DISTRIBUTION DES GERMES DANS I. AIR
Il y avait en faveur de la génération spontanée un dernier argument auquel il n'avait pas encore répondu. C'est l'expérience que nous avons signalée plus haut, dans laquelle Gay-Lussac avait vu du moût de raisin, resté jusque-là inerte, entrer en fermentation dès qu'on l'avait mis en contact avec quelques bulles d'air extérieur. On en avait conclu, avec quelque apparence de raison, qu'il y avait dans chaque bulle d'air de quoi mettre en train toutes les fermentations ou putréfactions qui peuvent prendre naissance au contact de l'air dans les liquides les plus variés. C'était il est vrai, une interprétation un peu large donnée à une expérience qui n'avait été faite que deux fois, et n'avait réussi qu'une. Mais si elle s'accordait bien avec l'hypothèse de la génération spontanée, qui voyait dans l'oxygène la cause unique d'apparition de la vie, elle ne pouvait s'accommoder avec la théorie des germes. Il semblait difficile qu'il y en eût assez dans chaque bulle d'air pour peupler les liquides les plus divers des microbes les plus variés.
Quel degré de créance et de généralité pouvait-on attribuer à l'expérience de Gay-Lussac"? C'était là ce que personne ne savait, et ce que Pasteur dut étudier.
C'est cette partie de son travail qui a le plus frappé l'attention, non pas que ce soit la meilleure : elles se valent toutes : mais c'est la plus intelligible, et les expériences y sont aussi simples que probantes. Pasteur reprend ses ballons à col droit et effilé. Il fait bouillir l'infusion organique qu'ils contiennent, et au moment où la vapeur se dégage après avoir chassé tout l'air intérieur, par l'extrémité ouverte du col, on ferme celle-ci en fondant le verre au moyen d'un chalumeau. Le ballon est ainsi à peu près vide d'air quand il est refroidi.
On porte alors vingt ou quarante de ces ballons là où on veut étudier l'air, et on en brise le col à l'aide d'une longue pince, après avoir eu la précaution de passer le col et la pince dans la flamme d'une lampe à alcool, pour tuer tous les germes qui auraient pu s'y déposer. On fait en outre l'opération en tenant le ballon aussi élevé que possible au-dessus de sa tête, de façon à éviter l'influence de la poussière des vêtements. Quand on a brisé le col, on entend un sifflement : c'est l'air qui rentre. ^On referme ensuite le ballon à la lampe, et on reporte les ballons à l'étuve.
Dans les uns, l'air qui est entré renfermait des germes féconds, et l'infusion se peuple d'êtres divers. Dans les autres, l'air ne renfermait rien, et l'infusion reste stérile. Or, il y a toujours des ballons qui restent intacts, bien que chacun ait reçu 200 à 300 c. c. d'air extérieur. Dire qu'il y a des germes dans l'air n'est donc pas dire qu'il y en a partout, ni même qu'ils y sont très nombreux : c'est dire qu'il y en a ici et qu'il n'y en a plus là, qu'on en trouve davantage dans un lieu bas et humide, favorable aux végétations cryptogamiques; qu'on ne trouve moins dans un air en repos,
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comme celui des caves de l'Observatoire; qu'ils seront d'autant plus rares qu'on s'éloigne davantage de la terre cultivée, qu'on monte plus haut sur une montagne ; qu'il y en aura à peine au milieu des glaciers de la Suisse où aucun végétal ne peut vivre. Pasteur a ouvert un grand nombre de ballons dans ces airs variés, il a toujours trouvé des ballons stériles et en nombre d'autant plus grand que l'on était mieux fondé à admettre la pureté de l'air au point étudié.
Toutes les recherches faites depuis ont confirmé la vérité de celte conclusion. L'air est beaucoup moins peuplé qu'on ne le suppose, beaucoup moins même que ne le supposait Pasteur. On fait aujourd'hui avec sécurité, à son contact, soit dans les laboratoires, soit dans les salles de chirurgie, des opérations qu'on n'eût pas osé entreprendre en 1862, hanté comme on l'était par le souvenir de ces germes de l'air sur lesquels Pasteur venait d'appeler si fortement l'attention. Il a fallu du temps pour se remettre de eet éblouissement, et y voir plus juste. Nous verrons Pasteur travailler lui-même à remettre les choses au point, et à faire passer au dernier plan l'air que son travail sur les générations spontanées avait mis au premier. Simultanément, la science chirurgicale évolue. A Lister, à Jules Guérin, qui s'étaient préoccupés surtout d'éviter les contagions atmosphériques, succède la chirurgie actuelle qui, négligeant l'air, porte surtout son attention et ses précautions sur les liquides et les solides, sur les personnes et les choses, et c'est ainsi que peu à peu nous entrons en possession de la vérité. Ce travail sur les générations spontanées a ouvert des horizons dont nous ne connaissons pas encore toute la profondeur.