DISCUSSION AVEC POUCHET
Il ne faudrait pas croire que cette démonstration, si précise qu'elle fût, ait entraîné du premier coup toutes les convictions. Elle devint au contraire foccasion, ou plutôt le prétexte, de polémiques qui ne restaient pas toutes sur le terrain scientifique et dont ni la religion ni la politique n'étaient exclues. La doctrine de Pasteur contrariait certaines doctrines philosophiques ; elle parlait dans le même sens que la Bible. En politique, ou plutôt dans la politique du moment, c'était une doctrine conservatrice : on n'a jamais pu savoir pourquoi. Il n'en fallait pas plus pour soulever contre elle certains hommes et certains journaux. D'un autre coté, les savants, même les plus patentés, n'ont pas toujours l'esprit juste, ni préparé à tout comprendre. Bref, il y eut une levée de boucliers dont les hommes de ma génération n'ont pas perdu le souvenir. Maintenant que la poussière du combat est tombée, il est curieux de passer en revue les péripéties de la lutte, dont Pasteur a du reste porté tout le poids. Nous allons découvrir un Pasteur que nous ne connaissons pas encore, un polémiste vigoureux et parfois emporté, un polémiste avisé aussi, qui fait son
profit de ce que lui apprennent ses adversaires. Je passerai rapidement sur la longue discussion ouverte avec Pouchet d'abord, puis avec Pouchet, Joly et Musset. Ce n'est pas que cette discussion n'ait fait beaucoup de bruit dans son temps. Mais la science n'en a retiré aucune vérité nouvelle. Il faut pour obtenir une étincelle, le frottement du fer contre le silex. Ici il n'y avait que du fer et de l'amadou. Pouchet était un naturaliste érudit, consciencieux, animé du désir d'arriver à la vérité, mais poussé par la nature de son esprit en dehors des seules voies où on la trouve. Il se peint tout entier dans la seconde ligne de la préface de son Traité de Vhétérogénie, publié en 1859. « Lorsque par la méditation, dit-il, il fut devenu évident pour moi que la génération spontanée était encore un des moyens qu'emploie la nature pour la reproduction des êtres, je m'appliquai à découvrir par quels procédés on pourrait en mettre les phénomènes en évidence. » Je me figure que Pasteur, comme plus tardTyndall, dut lire ces quelques lignes avec stupéfaction. Ainsi, voilà un savant qui demande à l'expérience de lui prouver une vérité qu'il considère d'avance comme sûre, que dis-je, comme évidente, bien qu'elle ne lui soit arrivée que par la méditation ! Comme l'étrangeté d'esprit et l'étrangeté de langage sont ici bien d'accord! Tyndall a remarqué qu'il aurait fallu un frein bien puissant pour retenir un esprit si fortement prévenu. Or, non seulement Pouchet était incapable de subir celui qui sort d'une expérience bien faite, mais c'était un expérimentateur très médiocre, toutes les fois qu'il sortait du domaine de l'histoire naturelle et qu'il arrivait dans un laboratoire. On reste interloqué
devant quelques-uns de ses appareils. C'est ainsi par exemple qu'il n'hésite pas un instant à envoyer un courant de vapeur d'eau au travers d'un tube desséchant contenant de la pierre ponce imbibée d'acide sulfurique. Mais, à coté de ces défauts comme savant, il avait, comme vulgarisateur et polémiste, des qualités remarquables, des connaissances étendues, une hardiesse d'affirmation qui traduisait une conviction sincère, et une plume alerte qui écrivait sans se lasser.
A côté de lui, Joly, professeur de zoologie à la faculté des sciences de Toulouse, et Musset, chef d'institution dans la même ville, disparaissaient un peu. Moins grands métaphysiciens que Pouchet, ils semblaient tout aussi incapables que lui de savoir ce que c'est qu'une expérience bien faite. C'est Joly par exemple, qui pour prouver qu'il n'y a pas poussières vivantes sur le mercure, l'écume à la surface, introduit ce qu'il recueille dans de l'eau, dans de l'eau distillée, dit-il gravement, et s'étonne de ne voir rien apparaître dans le mélange, mêmel'œik armé du meilleur microscope ' ». Que répondre à de pareilles expériences?
Au laboratoire, nousnous délections de leursdétails, mais le maître ne savait pas rire. Là où il eût été sage de répéter avec philosophie : « Nous n'avons pas le cerveau fait de même », il s'indignait de voir la vérité méconnue, contestée par de pareils arguments, et de rencontrer jusqu'à l'Académie des sciences des confrères qui hésitaient entre lui et ses adversaires. Il oubliait que la science n'est pas univoque, et qu'on peut être un très bon esprit sans rien comprendre à une
1 Examen critique du mémoire de M. Pasteur (Acad. des sciences de Toulouse, 13 mai 1863.)
démonstration mathématique ou à la valeur d'une preuve expérimentale. Heureusement, Pasteur avait pour lui ceux de ses confrères qu'il appelait encore ses maîtres, bien qu'il eût déjà conquis la maîtrise luimême, Balard et Dumas.
Balard aimait la science. Il avait commencé par en faire de très bonne lui-même, et sa découverte du brome, faite dans son officine de pharmacien à Montpellier, l'avait mis hors de pair. Il suffisait de le voir dans un laboratoire, maniant un appareil ou faisant une réaction, pour s'apercevoir qu'il était chimiste jusqu'au bout des doigts. Mais il avait une certaine indolence naturelle, et il s'était montré de suite satisfait de sa part de gloire. A la science qu'il aurait pu faire luimême, il préférait celle qu'il trouvait toute faite dans les laboratoires où il fréquentait. Tout en ayant chaque jour l'intention de revenir dans le sien, le lendemain matin, de bonne heure, il cédait au désir d'aller voir ce qui se passait dans ceux de ses amis. Là, il voulait tout regarder, savoir tous les détails, et on lui disait tout, d'abord parce que c'était un esprit ouvert et une âme généreuse, puis, parce qu'il eût été difficile de lui cacher quelque chose. Il mettait, dans ses interrogations, à la fois tant de finesse et de bonhomie! Il admirait de si bon cœur quand on lui présentait une démonstration bien nette! Et puis, on était parfois récompensé de sa confiance. Il vous suggérait une idée, vous révélait une méthode. C'est lui qui avait imaginé, avec les ballons à col de cygne dont nous avons parlé au chapitre précédent, de montrer à la fois qu'il y a des germes arrêtés dans le col, et que le liquide n'a pas perdu sa puissance génésique, en amenant dans le col une goutte du
liquide de l'intérieur. On la voit se troubler et se peupler, alors que le liquide du ballon reste inaltéré. Toutes ces expériences sur la génération spontanée ravissaient d'aise Balard, et le laboratoire s'animait, dès qu'il y entrait, de sa joie expansive.
Dumas, plus majestueux, et qui à ce moment était une puissance, venait plus rarement. Il ne tenait du reste pas à voir les choses de si près. Il les jugeait de haut et n'en était pas moins un très bon juge. Aussi Pasteur ne laissait-il tomber aucune de ses paroles. C'était un peu malgré ses conseils qu'il avait abordé cette question des générations spontanées, et il n'est pas douteux qu'en les donnant, Dumas avait manqué de perspicacité, tant cette étude était dans la logique de l'esprit et des travaux de Pasteur. Mais l'élève tenait son maître au courant de ses progrès; il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il rapportait au laboratoire quelque phrase approbatrice.
Il avait besoin de ces encouragements, car, décidément, il ne prenait pas son parti de la petite guerre que les partisans de la génération spontanée poursuivaient devant l'Académie et dans les journaux. Mais ce bouillonnement intérieur ne l'empêchait pas d'être un fin manœuvrier. Il laissa donc se produire, sans trop protester, les affirmations les plus hasardeuses, se contentant de relever de temps en temps les points faibles des expériences qu'on opposait aux siennes. Il ne voulait pas suivre ses adversaires sur leur terrain, sentant que c'était dangereux, et qu'on pourrait ainsi l'attirer où on voudrait: il attendait patiemment de les voir arriver sur le sien. Aussi, le jour où, à la suite d'expériences faites sur la Maladetta, ils affirmèrent que
« partout où ils prendraient un litre d'air, dès qu'ils le mettraient en contact avec un liquide putrescible, renfermé dans un matras hermétiquement clos, constamment celui-ci se remplirait de germes vivants », ce jour-là, Pasteur se hâta de saisir cette affirmation à la volée. L'expérience de la Maladetta, faite en apparence dans les mêmes conditions que les siennes, les contredisait absolument. 11 demanda à l'Académie des sciences de nommer une commission devant laquelle chacun des adversaires répéterait son expérience, et qui dirait de quel côté était la vérité.
Ce fut en vérité un épisode curieux et fertile en enseignements, ainsi qu'on va le voir. Mis en demeure de refaire leur expérience de suite, MM. Pouchet, Joly et Musset commencèrent par demander d'attendre l'époque des chaleurs. L'exigence était singulière : la chaleur de l'étuve remplace parfaitement la chaleur solaire, et si la doctrine de la génération spontanée est vraie en juillet, elle doit être vraie en décembre. La commission réussit pourtant à amener en juin devant elle tous ses justiciables. Nous étions arrivés du laboratoire de l'École normale avec tout ce qu'il fallait pour répéter les expériences en litige : Pouchet, Joly et Musset étaient venus seuls et sans armes. Il fut bientôt évident qu'ils n'avaient aucune envie de se battre. Après avoir essayé d'un certain nombre de moyens dilatoires, ramenés sans cesse à la question par le ton sévère de Dumas, et par la voix un tantinet gouailleuse de Balard, ils finirent par déclarer qu'ils faisaient défaut et se retirèrent.
La partie était gagnée, car Pasteur était sur de ses expériences, qui réussirent une fois de plus entre les
mains de la commission, ainsi qu'en témoigne un incisif rapport de M. Balard inséré dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences. Quelqu'un qui nous aurait dit alors que cette partie si brillamment gagnée était nulle, nous aurait bien surpris. Et pourtant il en était ainsi. Pasteur avait raison; mais Pouchet, Joly et Musset avaient raison aussi, et si au lieu de se retirer, ils avaient recommencé leurs expériences, ils auraient fortement embarrassé la commission, et Pasteur à ce moment n'aurait su que leur répondre.
Il est en effet très exact que si on ouvre sur un point quelconque du globe des ballons remplis de décoction de foin, comme le faisaient Pouchet, Joly et Musset, il arrive souvent que tous les ballons se troublent et se remplissent d'êtres vivants. En d'autres termes, avec cette infusion, les expériences de Pasteur avec Veau de levure ne réussissent pas, et on est conduit à admettre que l'air qui rentre dans tous les ballons y apporte des germes,
Disons tout de suite que les germes n'y sont pour rien, et qu'on obtiendrait le même résultat en remplissant les ballons d'air stérilisé par la chaleur. C'est que les germes existent déjà dans l'infusion. Ils ont résisté à l'ébullition, comme c'est le cas pour un grand nombre. Ils sont restés inertes ensuite tant que ce ballon, fermé pendant l'ébullition, est demeuré vide d'air. Ils se développent quand Pair est rentré, grâce à son oxygène. Mais cela, Pasteur ne le savait pas encore, Pouchet, Joly et Musset ne le savaient pas non plus, mais s'ils ignoraient l'explication, ils avaient observé le fait, et s'ils avaient été plus expérimentateurs, plus hommes de laboratoire, s'ils avaient mieux étudié les
conditions de la réussite, ils auraient accepté la bataille, et l'auraient gagnée, ou du moins chacun fût resté sur ses positions.
Peut-être eût-il mieux valu que les choses aient pris cette tournure, et que la Commission académique ait eu à constater que tout le monde avait raison, au lieu de terminer ses travaux par un bulletin de victoire. 11 y aurait eu chez Pasteur quelque déception, mais il n'était pas homme à bouder devant la vérité, et des notions qui ne sont entrées que dix ans plus tard dans la science y eussent pris place tout de suite, au grand avantage de tous. Il nous faudra en effet attendre la contestation du D' Bastian, en 1876, pour les retrouver. Mais l'épisode n'en est pas moins curieux, quand on songe que l'erreur passagère de Pasteur a eu aussi son bon côté et ses avantages. On voit bien ici de quelle série de jugements sans cesse revisés se fait le progrès incontestable de la science. Il faut croire à ce progrès, mais n'accorder jamais qu'une confiance limitée aux formes qu'il revêt successivement. On va parfois à la vérité par l'erreur, et aussi à l'erreur par la vérité.