ORIENTATION VERS LA PATHOLOGIE
Je me souviens encore du jour où Pasteur, rentrant au laboratoire, me dit avec un peu d'émotion dans la voix : « Savez-vous ce que M. Dumas vient de me demander? D'aller dans le Midi étudier la maladie des vers à soie. » Je ne sais quelle fut ma réponse; probablement celle qu'il avait faite lui-même à son illustre maître: Il y avait donc une maladie des vers à soie? Il y avait donc des pays qu'elle ruinait? Cela se passait si loin de Paris! Et puis nous étions si loin de Paris, au laboratoire!
Quoi qu'il en soit, Pasteur était arrivé à un des tournants de sa vie. Depuis longtemps, il pressentait que toutes les idées nouvelles qu'il avait introduites dans la science pouvaient avoir des conséquences pour la physiologie et la pathologie des animaux supérieurs. Les deux notions de fermentation et de maladie étaienl depuis longtemps connexes, comme nous l'avons vu à propos des générations spontanées. Mais cette con-
nexité était devenue plus étroite depuis que c'étaient des cellules vivantes qui présidaient aux actions de fermentation. Gardons-nous pourtant de croire que la logique des idées de Pasteur le conduisit, dès ce moment-là, où nous le voyons si naturellement aujourd'hui, c'est-à-dire à conclure que la maladie pouvait résulter du développement, dans les tissus normaux, d'un être vivant microscopique, cause de la maladie. Gela, c'était l'idée simple, celle à laquelle on n'arrive d'ordinaire qu'après avoir fait le tour d'idées beaucoup plus compliquées. En fait, comme nous allons le voir, Pasteur n'y est arrivé pour ainsi dire que malgré lui, et après deux ans d'études.
Il était, il semble, plus disposé à croire à ce moment que la maladie, quelle qu'elle fût, pouvait, en modifiant les humeurs, préparer le terrain pour tel ou tel microbe, qui était alors, suivant les cas, soit l'effet, soit le témoin visible de la maladie, soit le point de départ d'une maladie nouvelle. Nous verrons plus tard que ces notions ne sont pas aussi exclusives de la première qu'on pourrait le croire au premier abord. Dans tous les cas, elles concluaient à une répercussion du microbe sur son hôte, et c'est à cause de cette conséquence que Pasteur s'attachait depuis si longtemps à signaler les relations entre la physiologie des ferments et celle des animaux supérieurs. C'est ainsi que nous l'avons vu rapprocher le globule sanguin du ferment acétique qui, comme lui, peut prendre de l'oxygène à l'air, et le porter, doué d'une activité pins puissante, sur la matière combustible.
Mais quand il s'agissait d'aller plus loin et d'entrer vraiment en contact avec les animaux supérieurs, Pas-
teurse sentait hésitant. Il n'était pas physiologiste. Vainement nous étions allés ensemble écouter les cours de Cl. Bernard, où il prenait fiévreusement des notes. Il aurait fallu se faire une âme nouvelle, et il n'en avait ni le temps ni la patience. L'insistance de Dumas venait de le placer brusquement en face d'une épreuve qu'il souhaitait et qu'il redoutait à la fois, et si, au premier abord, sa défiance de lui-même l'avait fait hésiter, au fond, l'attrait de l'inconnu et une certaine voix intérieure lui criaient d'accepter.
Aussi son parti fut bientôt pris. Après s'être donné une connaissance hâtive de l'organisation générale des larves d'insectes en faisant disséquer devant lui un ver blanc ou une larve d'oryctes nasicornis, après avoir assisté à quelques séances d'une Commission impériale de sîriciculture dont il sortait plus découragé qu'éclairé, après avoir fait une lecture rapide des derniers livres publiés sur la matière, il partait pour le Midi. C'était au commencement de juin : les éducations de vers à soie étaient presque à leur terme. Il aurait pu arguer de cela pour se donner du temps et remettre ses études à l'année suivante. Mais son maître, M. Dumas, avait parlé : il était en outre plus pressé qu'il ne le pensait lui-même d'entrer dans ce monde nouveau, et il voulut se mettre de suite à l'œuvre.
Il y a consacré six ans qu'il ne sera peut-être pas inutile de raconter en détail, et cela pour deux raisons. La première est que rien ne peut être plus curieux que de voir Pasteur aux prises avec une question compliquée, touffue, commençantpar s'y tromper, parvoirleschosesà rebours, ramené constamment à la vérité par l'expérience, et finissant par débrouiller toutes les obscurités.
Je ne connais pas de plus bel exemple d'investigation scientifique. La seconde raison est que c'est la première étape du maître dans une voie où il a trouvé l'immortalité. Les autres découvertes ne lui avaient donné que la gloire. Enfin, je voudrais pouvoir ajouter, comme troisième raison, que cette période de sa vie est celle dont il est le plus facile d'écrire l'histoire, tant à cause des souvenirs quelle a laissés à ceux qui l'ont aidé dans ses travaux, que des documents qu'il a publiés lui-même.
11 n'avait pas le droit de garder sur cette partie de ses recherches le silence olympien dont il aimait à s'entourer jusqu'au jour où son œuvre lui semblait mûre pour la publicité. Il n'en disait pas un mot, même au laboratoire, où ses préparateurs ne voyaient que l'extérieur et le squelette de ses expériences, sans rien de la vie qui les animait. Ici, au contraire, il avait l'obligation de parler dès qu'il avait trouvé quelque chose, de provoquer le jugement public et celui de la pratique industrielle sur toutes ses découvertes de laboratoire.
Dure nécessité que celle de travailler ainsi sous les yeux de tous, avec une attache officielle, en présence d'un péril menaçant qu'on est chargé de conjurer ! Être envoyé pour combattre un incendie, et ne pas savoir ce que c'est que le feu. et n'avoir pas de pompes! Il fallait être Pasteur pour accepter et bien porter une pareille responsabilité. En tout cas, nous devons à cet état de choses une foule de documents : rapports à l'Académie des sciences, au ministre de l'Agriculture, lettres à M. Dumas, communications aux journaux de sériciculture, et nous pouvons nous servir de tous ces écrits signés de Pasteur pour reconstituer l'histoire de
sa pensée. Il nous a autorisé lui-même à les consulter en les insérant à la fin du second volume de ses Études sur la maladie des vers à soie. « J "aurais pu, dit-il, me dispenser de reproduire intégralement ces publications, puisque le premier volume renferme l'expression définitive de mes idées actuelles; mais j'ai pensé qu'elles pouvaient offrir de l'intérêt sous le rapport historique el comme exemple de la marche progressive des idées dans un sujet difficile et de longue haleine, au fur et à mesure que l'observateur multiplie ses expériences. « Rassemblons des faits pour avoir des idées », disait Buffon. Il n'est pas sans utilité de montrer à l'homme du monde ou au praticien au prix de quels efforts la science conquiert les principes les plus simples et les pius modestes en apparence l. »
Nous allons voir que Pasteur n'a rien à perdre à cette étude attentive de la marche de son esprit. Il a pu s'égarer parfois dans sa recherche, comme nous l'avons dit, se laisser tromper par de fausses lueurs, mais il est toujours revenu dans la vraie voie, et c'est précisément cette lutte avec l'erreur toujours imminente qui fait l'intérêt de cette étude.