LA MALADIF. DES CORPUSCULES
Pour bien comprendre les émouvantes péripéties de cette lutte contre un fléau aussi redoutable que Tétait, à ce moment, la maladie des vers à soie, il faut quelques notions et quelques détails préliminaires. Tout le monde connaît, au moins en gros, les phénomènes principaux de la vie du ver à soie : sa naissance d'un œuf auquel sa ressemblance avec certaines semences de végétaux a fait donner le nom de graine, ses quatre mues ou changements de peau pendant lesqueis le ver cesse de manger, reste immobile, semble dormir sur sa litière, et se revêt, sous son ancienne peau, d'une peau nouvelle, souple et élastique, qui lui permet un nouveau développement. La quatrième de ces mues est suivie à deux ou trois jours de distance d'une période de voracité extrême pendant laquelle le ver augmente rapidement de volume et acquiert sa taille maximum : c'est la grande frèze. Puis, cette période terminée, le ver ne mange plus, a l'air inquiet, etsi on lui offre à ce moment des brindilles de bruyère le long desquelles il puisse monter, il se hâte d'y choisir une place commode pour y filer son cocon, espèce de prison soyeuse qui lui permet de subir
en paix sa transformation en chrysalide d'abord, en papillon ensuite. Dans ce cocon, le corps du ver, vidé de toute la matière soyeuse, se contracte et se couvre d'une tunique assez résistante, dans l'intérieur de laquelle tous les tissus semblent se fondre en une bouillie d'apparence homogène. C'est au milieu de ce magma que se forment et se différencient peu à peu les tissus du papillon.
Celui-ci n'a plus qu'un canal digestif rudimentaire, car il n'a plus besoin de manger : le ver a mangé pour lui. Il a des ailes, mais, dans nos races domestiquées, il n'a plus à s'en servir. 11 n'est destiné qu'à la reproduction de l'espèce, et l'accouplement se fait dès la sortie du cocon. La femelle pond ensuite un nombre d'œufs assez considérable, pouvant atteindre 600 ou 800 : cette graine pondue n'éclôt pas, dans les races qu'on appelle annuelles et qui sont les plus recherchées, l'année même de sa production. Elle attend le réveil de la végétation, le printemps de l'année suivante.
C'est seulement lorsqu'on veut avoir de la graine ou faire grainer qu'on attend ainsi la sortie du cocon, où la transformation du ver en papillon exige environ une quinzaine de jours. En y ajoutant les 35 à 40 jours que dure l'éducation du ver, et le temps nécessaire au grainage, on voit que l'évolution complète du ver à soie, de la graine à la graine, est d'environ deux mois. La période de vie industrielleest sensiblement plus courte. Quand on ne veut utiliser que les cocons, il ne faut pas attendre que le papillon, en sortant, les ait ouverts, et par là rendus impropres à la filature. On étouffe cinq ou six jours après la montée à la bruvère, c'est-à-dire
qu'on met les cocons dans une étuve à vapeur dans laquelle les chrysalides sont tuées par la chaleur. Dans ee eus. six semaines à peine séparent pour le sériciculteur le momenl où il voit éclore ses graines du moment où il porte ses cocons sur le marché, le moment où il sème de celui où il récolte. Gomme autrefois la récolte était à peu près sûre et assez lucrative, le temps des magnans était un temps de tête et d'allégresse, malgré les fatigues qu'il imposait, et le mûrier avait reçu le nom d'arbre d'or de la reconnaissance des populations qui en vivaient.
Malheureusement la sériciculture était atteinte depuis vingt ans par un mal cruel, inexplicable, dont les allures singulières, les manifestations multiples et changeantes déconcertaient la raison et déjouaient les efforts les mieux combinés en apparence pour le combattre. Une éducation de vers avait-elle, par exemple, très bien réussi, de manière à exciter l'admiration de tout le pays environnant: au lieu de la faire étouffer, pour li 1er les cocons et en faire de la soie, on la consacrait au graiiiage , dans l'espoir tout naturel d'en tirer de la graine exe îllente. Eli bien ! il arrivait que presque toujours cet espoir était déçu et que, l'année suivante, les vers sortis de cette graine, au lieu de grossir rapidement comme leurs ascendants, en conservant jusqu'à la fin une égalité parfaite, acquéraient lentement les tailles les plus diverses. Beaucoup périssaient dans les premiers âges, et ceux qui avaient traversé heureusement la quatrième mue ne semblaient guère pouvoir aller au delà; ils se rapetissaient, semblaient se fondre i peu et finissaient par disparaître presque tous en ne donnant qu'une récolte nulle ou insignifiante. L im-
ETUDES SUR LES MALADIES DES VERS A SOIE lui
possibilité bientôt constatée par de pareils insuccès de faire delà graine avec nos belles races françaises avait engagé de nombreux commerçants à aller chercher au loin des semencesplus saines; mais la maladie semblait faire avec eux le tour du monde, et leurs graines exotiques, après avoir réussi une ou deux années en France, étaient frappées de stérilité aussi bien chez nous que dans les pays dont elles étaient originaires
Parle fait de sa production dans les éducations qui paraissaient devoir être les plus robustes, la maladie semblait être épidémique; par le fait de sa marche lente, mais régulière, de notre pays vers les régions les plus reculées de l'Europe et de l'Asie, elle semblait présenter au plus haut degré le caractère contagieux : et cependant d'autres faits, non moins nombreux, et non moins probants en apparence, venaient témoigner qu'elle n'était ni épidémique ni contagieuse. Pour n'en citer qu'un, que Pasteur avait appris au début de ses études, et qui l'avait un peu troublé, on avait vu, dans l'éducation d'un mélange de deux graines, l'une à cocons blancs, l'autre à cocons jaunes, la première périr presque complètement, tandis que l'autre donnait une récolte très satisfaisante.
L'incertitude n'était pas moins grande si l'on cherchait à étudier la maladie en elle-même, sans se préoccuper davantage de son caractère nosologique. Ainsi de Quatrefages. après en avoir fait une étude soigneuse, avait cru pouvoir la caractériser par l'existence, à l'intérieur et surtout sur la peau du ver, de taches très petites, simulant un semis de poivre noir, et avait éi(; ainsi conduit àlui donner le nom de pébrine. Mais l'expérience montrait que des vers pouvaient
être tachés sans être malades, et inversement que des vers non tachés ne donnaient pas nécessairement de la bonne graine. Voulait-on pénétrer plus avant dans l'étude de la maladie, on se trouvait en présence des résultats contradictoires obtenus par divers physiologistes. Ainsi, Lebert et Frey avaient établi qu'à l'intérieur de tous les vers et de tous les papillons malades, existait en abondance un parasite spécial, visible seulement au microscope , le corpuscule, observé pour la première fois par Guérin-Menneville, et dont l'importance au point de vue pathologique avait été entrevue par Cornalia. Mais à en croire un autre savant, Filippi, ces corpuscules existaient normalement dans tous les papillons.
Un progrès réel avait pourtant été réalisé le jour où Osimo avait découvert les corpuscules dans les œufs du ver à soie, et où Vittadini, après avoir reconnu que leur nombre augmentait dans une ponte au fur et à mesure qu'on se rapprochait de l'époque de l'éclosion, avait fondé, sur l'examen microscopique de la graine, un moyen de distinguer la bonne delà mauvaise. Le corpuscule est bien en effet, comme nous allons le voir, la cause de la maladie, et une graine qui en renferme ne peut jamais donner de cocons; mais ces deux faits n'étant pas démontrés, l'incertitude existait sur la valeur théorique du procédé. Quant ;ï la pratique, il donnait trop souvent, comme bonnes des graines détestables, et lorsqu'il en condamnait une, c'était au nom de principes trop incertains pour que l'éducateur fût blâmable de ne tenir aucun compte des conseils de la sience.
Le même Osimo, en 18o9, avait essayé de pousser
la science et la pratique dans une autre direction. Il avait conseillé de joindre à l'examen des œufs celui des chrysalides, et de rejeter les pontes de celles qui se trouvaient par trop corpusculeuses. C'était cette fois beaucoup se rapprocher de la vérité, comme nous le verrons tout à l'heure. Mais ce conseil, donné à la légère et sans appui expérimental, avait été suivi et expérimenté, à la légère aussi, par Cantoni qui, après avoir élevé des graines provenant de papillons non corpusculeux, avait vu les vers devenir corpusculeux pendant l'éducation, ce qui prouvait, avait-il conclu, que « l'examen microscopique des papillons était malheureusement aussi inutile » que les autres remèdes.
Heureusement, de toute cette histoire du passé, de ce mélange de vrai et de faux, Pasteur ne savait rien en commençant ses études. A sa plainte de n'être pas au courant de la question, Dumas avait répondu un jour : « Tant mieux! vous n'aurez d'idées que celles qui vous viendront de vos propres observations ! » Cette réponse n'est pas toujours un paradoxe, mais il faut savoir choisir à qui on la fait.
Le premier soin de Pasteur, arrivant dans le Midi, fut de chercher ce fameux corpuscule, qu'il n'avait jamais vu. 11 n'eut pas de peine à le rencontrer. Aux environs de la petite ville d'Alais, dans laquelle il s'était installé, toutes les éducations, déjà à leur fin, étaient infectées. Vers et papillons malades présentaient des corpuscules par milliers. Quelques rares vers, d'apparence saine, n'en présentaient pas du tout. Ce qui semblait surtout ressortir de ce premier examen rapide, c'était l'exactitude de la relation signalée par de Quatrefages entre l'existence des corpuscules et la présence à la surface de la peau des taches noires de la pébrine. Tous les vers pébrinés présentaient en nombre énorme des corpuscules. Mais ce fait, alors même qu'il eût été plus assuré qu'il ne l'était réellement, ne disait pas grand'chose. En continuant un peu à l'aventure ses recherches, Pasteur rencontra un jour un de ces faits imprévus qu'il est si utile et si dangereux de trouver sur sa route, quand on débute dans une recherche quelconque. Us ont une physionomie de sphinx, et ils posent en effet nettement la question : devine, ou tu seras dévoré. Pasteur n'a pas deviné, et
n'a pas été dévoré, c'est ce qui fait l'intérêt de l'histoire.
Près de la magnanerie dans laquelle il s'était installé, il y avait deux éducations de vers à soie, deux chambrées : l'une achevée et montée à la bruyère, l'autre sortant de la 4e mue. La première avait très bien marché. Les vers avaient monté avec ensemble, et s'étaient montrés si vigoureux qu'on se préparait à consacrer tous les cocons au grainage. La seconde avait trahie, et présentait une mauvaise apparence : les vers étaient languissants, mangeaient peu, ne grossissaient pas. Finalement, la suite prouva que ces apparences n'étaient pas trompeuses : la récolte en cocons y fut presque nulle.
Or, en examinant au microscope les chrysalides et les papillons de l'éducation qui avait bien marché, on y trouvait partout des corpuscules, tandis qu'il n'y en avait qu'exceptionnellement dans les vers de la mauvaise chambrée. Et ce n'était pas là un fait exceptionnel, car, en cherchant aux environs, Pasteur trouva une foule d'exemples analogues.
Qu'était-ce à dire? Corpuscules et maladie des vers à soie étaient donc deux choses distinctes. On pouvait s'être très bien porté et comporté, comme les vers de la première éducation, et donner cependant des chrysalides corpusouleuses? On pouvait se porter très mal, comme les vers de la seconde, et ne pas contenir de corpuscules? Nous savons aujourd'hui que si Pasteur n'en trouvait pas, c'est qu'il les cherchait mal, ou encore qu'il confondait, dans son inexpérience, deux maladies, l'une où le corpuscule a un rôle, l'autre où il n'en a point. Mais cela, Pasteur ne le savait pas, ne l'ayant découvert que plus tard. Et, en attendant, la
question se posait à lui, troublante et impérieuse: que conclure de l'observation qui précède?
Pour conclure, il était cependant prudent d'attendre ce que deviendraient les cocons de la mauvaise chambrée. En les étudiant en effet jour par jour, au fur et à mesure de leur formation, Pasteur vit que le nombre des corpusculeux y augmentait de plus en plus. Parmi les vers, les corpuscules étaient rares. Dans les chrysalides, surtout dans les chrysalides âgées, les corpuscules étaient fréquents. Enfin, pas un seul des papillons n'en était privé, et ils y étaient à profusion.
La question semblait donc s'éclairer, car comment interpréter cette double observation autrement qu'en disant : 11 y a une maladie qui peut affaiblir le ver en l'absence du corpuscule, mais dont le corpuscule est le témoin tardif. Les deux chambrées ont souffert de cette maladie, mais la première n'a été atteinte que lorsque les vers étaient voisins du cocon et a pu bien marcher, tout en étant un peu malade. Dans la seconde, la maladie a plus fortement sévi sur le ver, et c'est pour cela qu'elle a été languissante et a presque échoué.
Cette interprétation, nous le savons aujourd'hui, est inexacte, et elle était par suite périlleuse. Son danger est qu'elle conduisait à une conclusion pratique, que Pasteur n'hésita pas à tirer. Du moment que le corpuscule apparaissait ainsi comme le témoin d'une maladie avancée, il est clair qu'il valait mieux s'adresser, pour avoir de la graine, à des papillons non corpusculeux qu'à des papillons corpusculeux. Les premiers pouvaient être malades, mais ils l'étaient depuis moins longtemps et probablement moins gravement.
(( Dire que la maladie doit être regardée comme affectant de préférence la chrysalide et le papillon est seulement dire qu'à cet âge elle se manifeste plus apparente et aussi sans doute plus dangereuse pour sa postérité. » Et c'est ainsi que Pasteur, partant d'une idée fausse, mettait de suite le cap sur une méthode degrainage qui devint théoriquement et pratiquement encore meilleure lorsque l'idée fausse qui l'avait inspirée fut remplacée par une idée vraie. Car le corpuscule devenant, comme il l'est réellement, la cause unique et non plus l'effet ou le témoin de la maladie, son élimination n'en était que plus profitable, et c'est ainsi que l'erreur conduit parfois à la vérité. Mais il ne faudrait pas trop se fier à cet exemple.
Quoi qu'il en soit, Pasteur se trouvait conduit, par sa façon de voir les choses, à la même méthode de grainage qu'Osimo, etil est curieux de constater avec quelle fermeté, après quinze jours seulement de séjour sur les lieux, il indique, le 26 juin 1865, au comice agricole d'Alais1, et répète, le 25 septembre suivant, devant l'Académie, les conditions d'une bonne méthode de grainage. « Ce moyen consistera à isoler, au moment du grainage, chaque couple mâle et femelle. Après le désaccouplement, la femelle, mise à part, pondra ses graines ; puis on l'ouvrira, ainsi que le mâle, afin d'y rechercher les corpuscules. S'ils y sont absents et également dans le mâle, on numérotera cette graine qui sera conservée comme graine absolument pure, et élevée l'année suivante avec des soins particuliers. Il y aura des graines malades à divers degrés, d'après l'abondance plus ou moins grande des corpuscules
i. Etudes sur la maladie aes vers à soie, t. II, p. 159.
l'.is HISTOIRE D'UN ESPRIT
dans les individus mâle etfemelle qui les ont fournis 1 ». C'est, dans l'ensemble, le retour au procédé Osimo, essayé et jugé inefficace par Cantoni, comme nous l'avons dit tout à l'heure. Pourquoi avait-il échoué tandis qu'il aurait dû réussir ? Peut-être parce qu'il n'avait pas été essayé avec la confiance, avec la foi nécessaires, parce que Cantoni n'a pas suffisamment préservé ses vers d'une contagion nouvelle dont il a confondu les effets avec ceux de l'hérédité. Quand on suit une idée en l'air, il faut bien aller au hasard, et le moindre échec décourage. L'idée de Pasteur avait, au Contraire, une base expérimentale, et on pouvait se fier à lui quand il suivait une idée venue de l'expérience. 11 avait d'ordinaire bien vite fait de démêler si elle était vraie ou fausse.
I. Comptes rendus 'le l'Académie des sciences, t. T. XI. 25 -< pt . 186S.
Dans l'espèce pourtant, Pasteur continua |à se tromper pendant toute l'année 1866, par suite d'un défaut de technique qu'il faut relever. Il avait eu à cœur d'appliquer lui-même sa méthode de grainage pour se procurer des matériaux d'étude pour l'année suivante. Il avait donc cherché aux environs d'Alais des chrysalides et des papillons aussi sains que possible. Mais le pays était bien infecté : de plus, les éducations y étaient très avancées, et pour la plupart livrées à la filature. C'est à grand'peine qu'il put se procurer quelques cocons provenant d'une éducation en apparence assez saine et assez bien réussie. Il les rapporta à Paris pour les faire grainer.
Dans le passage que je viens de transcrire, Pasteur dit qu'on ouvre le mâle et la femelle pour y chercher les corpuscules. C'est qu'en effet, à ce moment-là, on enlevait avec des ciseaux une partie de la peau de l'abdomen : on étalait ce lambeau sur la lame de verre, on raclait un peu du tissu adipo-cellulaire qu'il emporte avec lui, et on examinait ce fragment après l'avoir étalé sous la lamelle. Ce n'est que plus tard qu'on s'est mis à broyer le papillon dans un mortier pour
étudier une goutte de la bouillie au microscope. Ce mince détail a une très grande importance. Le second procédé est le seul à peu près sur. Le premier expose au contraire fréquemment à méconnaître la présence des corpuscules, et on va voir ici combien tout se tient dans une recherche. La méthode adoptée par Pasteur est fille de son idée fausse du moment. Si Pasteur avait considéré ces corpuscules comme des parasites, il aurait sûrement conclu qu'il pouvait y en avoir ici et non là, et qu'il fallait les chercher autrement qu'en un point. Mais il était convaincu que le corpuscule, signe tardif d'une maladie préexistante, était un produit de transformation, ou, pour employer l'expression médicale, un produit de régression des cellules des tissus. Or, dans cette hypothèse, il devait y en avoir partout. La méthode de recherche, imparfaite parce qu'elle était née d'une idée fausse, trompa Pasteur et l'enfonça davantage dans son idée. Sur les huit couples rapportés d'Alais et qu'il étudia à Paris, il crut en trouver un où le mâle présentait peu de corpuscules, et où la femelle n'en avait pas. En réalité, elle en contenait aussi, comme le montra le résultat des éducations, où quelques corpuscules apparurent non chez les vers et les chrysalides provenant de cette graine, mais chez les papillons. Cette apparition, spontanée en apparence, des corpuscules dans une éducation qui semblait devoir en être exempte, confirma naturellement Pasteur dans son opinion au sujet de l'origine intérieure du corpuscule. Et c'est ainsi qu'un mode d'examen inspiré par une idée fausse conduit parfois à la confirmation de cette idée fausse, et c'est ainsi encore que, pendant toute la campagne de 1806, Pasteur persiste à assimiler le cor-
puscule aux globules de pus ou même aux globules sanguins. Il ne revint formellement à ridée de parasitisme qu'après une expérience de Gernez que nous retrouverons en son temps.
En résumé, à ce moment, quelqu'un qui aurait jugé superficiellement aurait pu conclure que Pasteur n'apportait rien de nouveau. Il partageait l'erreur de Filippi, de Vittadini, de Cornalia sur l'origine du corpuscule : sa méthode de grainage, proposée par Osimo et ensuite par Cornalia, avait échoué entre les mains de Gantoni et de Bellotti. Il fallait y regarder de près pour voir que Pasteur apportait dans cette étude une autre idée que ses prédécesseurs. Cette idée était de tenter des expériences d'éducation comparatives sur des œufs sains et sur des œufs malades. La méthode de grainage qu'il recommandait, si médiocre qu'elle fût au point de vue théorique, si mauvaise qu'elle pût être, d'après les résultats de Cantoni, au point de vue industriel, était pourtant suffisante pour assurer entre les graines ces différences originelles dont il fallait examiner l'influence. « Le procédé de sélection auquel m'avaient conduit mes premières recherches me semblait, dit Pasteur f, avoir une importance plus scientifique qu'industrielle? » Il s'est trouvé que ce procédé contenait la solution industrielle du problème, mais s'il ne l'avait pas contenue, il y aurait conduit, car Pasteur introduisait l'expérience dans une question où il n'y avait eu jusque-là que de l'empirisme.
Son plan de campagne pour les éducations de 1866 était donc tout tracé. Après avoir obtenu des graines de
ses différents couples de papillons plus ou moins corpusculeux, il devait essayer ces graines d'abord aux essais précoces, ceux qu'on fait en mars et avril sur de petits échantillons, avec des feuilles de mûrier cultivé en serres, puis aux grandes éducations de mai et de juin. L'éducation, avec les mêmes soins et dans les mêmes conditions, de ces graines d'origine diverse devait donner, au sujet de l'influence des corpuscules du père ou de la mère sur le résultat de l'éducation industrielle ou de l'éducation pour graines, des renseignements qui ne pouvaient manquer d'être précieux, quelle que fût, du reste, la vraie signification du corpuscule luimême. En marchant avec cette lumière, Pasteur vit en effet apparaître tout de suite un certain nombre de faits de la plus haute importance.
Le premier, n'est qu'en gros les lots de graine se comportaient d'autant plus mal à l'éducation industrielle, c'est-à-dire donnaient d'autant moins de cocons, que leurs générateurs étaient plus chargés de corpuscules. Cela suffisait pour établir, entre l'existence ou le nombre des corpuscules et la présence de la maladie, le lien de fait qui était le premier besoin de la méthode nouvelle.
Un second point, c'est que des graines issues de papillons corpusculeux n'étaient pas de ce fait destinées à échouer, et pouvaient aller jusqu'au cocon en donnant des rendements acceptables. Tel était, par exemple, le cas pour les graines venues du Japon qui, bien que corpusculeuses, étaient pourtant recherchées des éducateurs. Cette race, robuste, semblait mieux résister à la maladie régnante. Tel était aussi le cas pour quelques éducations de races françaises. Mais aucune de
ces éducations, même celle qui était le mieux réussie pour le rendement en cocons, ne pouvait donner de bonne graine, attendu que tous les papillons étaient fortement corpusculeux. Ceci expliquait comment on échouait parfois en élevant des graines provenant d'une éducation bien réussie. Le succès de cette éducation ne prouvait rien pour la graine. Il fallait en outre le contrôle du microscope. Et on retrouvait ainsi la prescription de la méthode pastorienne de grainage, qui ressortait singulièrement affermie de cette première épreuve.
Enfin, un autre fait capital est que, même dans les éducations les plus corpusculeuses, là où la mortalité avait été la plus grande sur les vers ou sur les chrysalides, on trouvait toujours des papillons non corpusculeux, pouvant donner de la graine meilleure que celle dont ils provenaient eux-mêmes. Ceci était de la plus haute importance au point de vue pratique. Parmi les objections faites dès l'origine à Pasteur, avait en effet figuré celle-ci : Si la maladie est bien caractérisée par la présence et l'abondance des corpuscules, comme vous le dites et comme vous le prouvez, elle est bien étendue, bien générale, et dès lors comment faire pour trouver la graine nécessaire, nous ne disons pas à la régénération, mais à la simple conservation des races françaises et italiennes, bien supérieures au point de vue du rendement et de la qualité de la soie aux races japonaises qui les remplacent peu à peu dans tous les pays séricicoles. A cela, Pasteur pouvait répondre : mais voici des cocons d'une race française que je suis venu chercher dans un des pays les plus infectés! Regardez-les, étudiez-les au microscope, vous verrez
qu'ils promettent des produits encore plus beaux pour l'an prochain. Faites donc comme moi : que chacun se procure sa graine comme je le fais pour moi-même. Si vous me dites que le microscope vous fait peur, et que son maniement ne vous semble pas facile, apprenez ceci, c'est qu'il y a chez moi une petite fille de huit ans qui s*en tire très bien.