LA MALADIE DES MORTS-FLATS
J'ai laissé de côté, dans ce qui précède, tout le travail de propagande auquel se livrait Pasteur pour assurer et accélérer la confiance dans sa méthode. Visites, correspondances, lettres aux journaux, il ne négligeait rien ; il distribuait des graines saines et des graines malades, provoquait des jugements publics sur les résultats des éducations, les pronostiquant à l'avance, de façon à exciter l'attention et à piquer la curiosité, et chaque matin c'était uu courrier volumineux qu'on dépouillait avec émotion, souriant aux bonnes nouvelles, attentif aux mauvaises.
En 1867, Pasteur avait distribué par petits lots ses graines saines préparées en 1866, et le succès, nous le savions, avait été général. Pourtant, à mesure qu'arrivaient les lettres annonçant le résultat des éducations, nous trouvions notre maître de plus enplussoucieux.il nous tenait si loin de sa pensée que nous ne nous expliquions pas ses inquiétudes, jusqu'au jour où il nous apparut presque les larmes aux veux, tombant découragé sur une chaise et s'écriant : « 11 n'y a rien de fait ; il y a deux maladies ! »
Il voulait parler de cette maladie des morts-flats,
dont j'ai dit quelques mois plus haut. Il la connaissait depuis longtemps, depuis son premier séjour dans le Midi en 1865, où l'une des deux éducations qui avaient servi de point de départ à ses déductions était atteinte de cette maladie, en même temps que de celle des corpuscules. Mais les cas d'association étaient tellement fréquents, précisément parce que la maladie des corpuscules était très répandue, que Pasteur avait considéré les deux affections comme liées l'une à l'autre et devant disparaître ensemble.
Pendant les éducations de 1866, les deux maladies s'étaient un peu dissociées dans les faits et dans son esprit. Il avait parfois vu apparaître la seconde sur des éducations exemptes héréditairement de la première, et il se demandait si elles n'étaient pas indépendantes. Ses publications à cette époque portent la trace de ces préoccupations, qui n'étaient pas encore de l'inquiétude. Les cas de maladie des morts-flats avaient été rares, et avaient en outre apparu çà et là, sans préférences visibles, comme des accidents d'éducation imputables aux éducateurs.
Ce ne fut qu'aux essais précoces de 1867, et surtout aux grandes éducations, que la gravité de la menace apparut. Des lots de graine pure de corpuscules, élevés chez divers éducateurs, avaient à peu près péri chez tous de la maladie des morts flats, quelles que fussent les circonstances de lieu, de temps, de climat et d'éducation. Il ne pouvait plus être question d'accidents : c'était une disposition héréditaire qui se révélait, et on comprend qu'en voyant se renouveler ces échecs, en trouvant derrière la maladie qu'il croyait avoir vaincue une autre maladie redoutable, et sur laquelle il ne
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savait rien encore, Pasteur ait eu et montré une minute de désespérance. Le public à qui on ne fait voir que l'œuvre faite ignore les heures pénibles par lesquelles le savant, l'artiste ou l'écrivain ont d'avance payé la joie de leur succès.
Nous nous efforcions naturellement de réconforter de notre mieux le maître découragé. De ce que tout n'était pas fini, il ne fallait pas conclure qu'il n'y avait rien de fait, mais seulement qu'il fallait se remettre à la besogne. Nous étions jeunes, et nous avions confiance non en nous, mais en lui. C'étaient d'ailleurs des heures bien employées que celles où on le voyait aux prises avec ces questions difficiles, sans cesse en quête, tantôt trompé dans ses prévisions et hésitant, tantôt triomphant et marchant à grandes enjambées. Nous ne savions pas toujours où il voulait aller, car il parlait peu ; mais nous tâchions de deviner, jugeant d'après l'événement, et rectifiant nos idées sur ce qu'il nous était permis d'apercevoir des siennes.
Cette distinction entre les deux maladies, telle qu'elle venait de s'imposer, était un premier pas et des plus importants dans l'étude de la seconde : elle permettait de ne laisser au compte de chacune d'elles que ce qui lui appartenait. Au début de ses recherches, nous l'avons vu, Pasteur avait mis à la charge de la maladie des corpuscules des effets dus à la maladie des mortsflats. Maintenant, lalumière pénétrait dans des coins obscurs, on s'expliquait beaucoup de difficultés et de contradictions apparentes, et même en faisant le récolement des souvenirset des cahiers d'expériences, et en distrayant de l'ensemble tout ce qui se rapportait à la maladie des
morts-flats, celle-ci se trouvait avoir de ce fait un dossier déjà assez volumineux.
Le point le plus frappant de son histoire était son caractère évidemment héréditaire. Elle sévissait, avonsnous dit, sur certains lots de graines, parfois partagés entre plusieurs éducateurs, élevés de ce fait dans les conditions les plus variées, et qui, malgré cela, se trouvaient frappés à la même période, au même âge du ver, comme s'ils avaient tous apporté avec eux un germe de destruction. Le cas le plus fréquent était qu'après la 4e mue, pendant cette période de voracité qu'on appelle la grande frèze, alors que les vers sains escamotent pour ainsi dire la feuille qu'on leur donne, on voyait les vers malades rester indifférents à la provende, se promener sur la feuille sans l'entamer, la fuir même, et avoir l'air de chercher un coin tranquille poury mourir. Mort, le ver tantôt se ramollissait et tombait en pourriture, tantôt il restait ferme, dur, et il fallait le toucher pour s'apercevoir que c'était un cadavre. D'autres fois encore, quand la maladie ne l'attaquait que plus tardivement, il montait à la bruyère, mais péniblement, tissait lentement son cocon, parfois ne le terminait pas, le laissait à l'état de peau, et y mourait sans s'y transformer en chrysalide ou en papillon.
En se remémorant les conditions dans lesquelles s'était faite l'éducation des graines qui avaient montré cette prédisposition héréditaire à la maladie des mortsflats, Pasteur se rappela tout à coup que l'une d'elles ne l'avait pas complètement satisfait au moment de la montée. Les vers s'étaient montrés mous, avaient traîné à ce moment. Pasteur recueillait ici le bénéfice de cette surveillance constante et pénétrante
qu'il portait sur tout. En un an. il était devenu un excellent magnanier. S'il observait bien, il savait aussi conclure, et tout de suite il pensa que les graines affectées de cette sensibilité héréditaire vis-à-vis des morts-flats devaient provenir de ces éducations en apparence bien réussies, qu'il faisait grainer parce que les vers ne contenaient pas de corpuscules, mais où ils avaient, en montant à la bruyère, cette torpeur particulière qu'il avait parfois observée. Comme dans la maladie des corpuscules, le mal n'avait pas tué les générateurs, mais n'en menaçait pas moins leur descendance.
Sur cette idée, à l'instant, oubliant son découragement, il se met à l'œuvre. Il y avait encore dans le voisinage quelques éducations atteintes de la maladie des morts-flats. Il prit les cocons qu'elles avaientfournis, s'assura de l'absence des corpuscules, et les fit grainer. Cette graine fut élevée aux essais précoces de l'année suivante, et, dès le 20 mars 1868, il pouvait annoncer à Dumas que, sur sept lots ainsi choisis sur sept éducations distinctes, six avaient échoué à divers âges, surtout à la quatrième mue, de la maladie des mortsflats.
« Plus de doute, par conséquent, ajoutait-il1, la maladie des morts-flats peut être héréditaire et frapper une chambrée, indépendamment de toutes les conditions sur le mode d'éclosion de la graine, sur l'aération de la chambrée, sur le trop grand froid ou la trop grande chaleur que les vers ont à supporter, conditions qui peuvent sans doute provoquer d'une manière acciden-