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OBJECTIONS A LA DOCTRINE NOUVELLE

De quel œil un homme aussi étranger que l'était Pasteur à cet ordre d'études pouvait-il envisager les faits qui précèdent, en les étudiant avec la rigueur dont il était coutumier? De quel œil devaient aussi les regarder les médecins de l'époque, ayant à concilier avec le souci des progrès de leur science les traditions de l'École et le misonéisme si naturel au praticien? Des objections venaient naturellement à l'esprit. Elles restaient vagues chez les médecins, parce qu'ils n'avaient pas encore, en général, le sentiment des choses du laboratoire. Elles se formulaient plus nettement chez Pasteur, et voici à quoi elles pouvaient se ramener.

Tout d'abord le charbon apparaissait nettement comme une maladie contagieuse, inoculable, due à quelque chose qui, pris en quantité infiniment petite sur un animal malade, pouvait rendre malade ou tuer un animal sain, après une période d'incubation qui était évidemment une période de développement et d'envahissement de l'organisme. Mais qu'était ce quelque chose? Etait-ce la bactéridie charbonneuse, comme le disaient Delafond, Davaine et Koch? Était-ce un virus, comme le voulait la tradition créée par ce qu'on savait

delà variole, de la vaccine, de la clavelée, et même par ce qu'on croyait savoir de la morve?

La question ne nous semble pas très importante, à nous qui avons fait un choix, et qui, du reste, renseignés comme nous le sommes, pouvons donner, sans cesser de nous entendre, le nom de virus à la bactéridie charbonneuse elle-même. Mais, il y a 20 ans, le domaine des virus et celui des parasites restait séparé. M. Chauveau, qui avait fait des premiers une étude remarquable, définissait les maladies virulentes comme des maladies contagieuses qui n'ont pas le parasitisme pour cause ou pour agent de transmission.

Et cette distinction non seulement semblait fondée, mais imprimait à la recherche une direction déterminée. Un virus n'était cultivable que dans l'organisme d'un animal approprié. Il pouvait y entrer par diverses voies et y produire des manifestations variables suivant la porte d'entrée, mais il ne changeait pas pour cela de nature, et son entité, son unité fondamentale au milieu des formes différentes de la maladie qu'il communiquait, était le fondement de la doctrine. Sans doute on avait observé des variations depuissance, de virulence, quand un virus passait d'une espèce sur une autre, mais il y en avait aussi, et de bien plus grandes, sur la même espèce; les épidémies de variole étaient plus ou moins bénignes; la variole inoculée était d'ordinaire moins dangereuse que celle qui avait servi à l'inoculation. Toutes ces variations dans la gravitéde la maladie ou de l'épidémie semblaient inaccessibles à l'expérience et on les mettait sur le compte des circonstances extérieures, du froid, de la chaleur, des conditions météorologiques. Voilà à quoi on en était réduit par l'impossibilité de con-

naître le virus autrement qu'en culture sur un être vivant.

Si, au contraire, la bactéridie est un ferment, un parasite, la question change de face. On peut cultiver ce bacille en dehors de l'organisme, étudier ses propriétés, faire sa physiologie, rapprocher son rôle physiologique de son rôle pathologique, c'est-à-dire chercher quel retentissement ont ses fonctions normales sur les fonctions normales de l'animal qu'il envahit. La maladie résultant ainsi du conflit physiologique de deux êtres qui peuvent être étudiés séparément, son étude prenait une voie nouvelle. Il est bien clair que Pasteur ne songeait pas à ce moment aux variations de virulence chez les microbes, ni aux vaccinations. Mais il était si sagace que je ne répondrais pas que cette idée ne hantât son esprit, et je pourrais citer comme argument la rapidité avec laquelle il se jeta sur le premier fait explicable dans cet ordre d'idées. Nous le verrons à cette œuvre tout à l'heure. Pour le moment, la question essentielle à résoudre lui semblait celle-ci : l'agent essentiel du charbon est-il la bactéridie ou un virus qui accompagne cette bactéridie?

Examinés à ce point de vue, les résultats de Davaine et même ceux de Koch laissaient encore place à l'hésitation et au doute. Quand on inocule, comme le faisait Davaine, du sang charbonneux, on inocule, en même temps que la bactéridie, tous les éléments qui l'accompagnent dans le sang, et parmi ceux-ci, il peut y avoir une substance de la nature des virus, se développant en même temps que la bactéridie dans l'animal inoculé, et passant inaperçue, parce qu'on ne distingue pas, au mi croscope, les virus des granulations des liquides organiques. La bactéridie, qu'on voit et qu'on distingue,

semble alors se développer seule et être l'agent exclusif de la maladie, alors qu'elle n'est peut-être, comme on dit dans l'École, qu'un épiphénomène.

Les expériences de filtration naturelle du sang au travers du placenta, ou de filtration artificielle au travers d'une cloison poreuse, que Davaine présentait comme arguments en faveur du rôle exclusif de la bactéridie, démontraient seulement que ce rôle actif n'était pas dévolu à des éléments solubles. On sait, depuis Ghauveau, que les virus sont des corpuscules solides et figurés qui peuvent très bien ne pas traverser le placenta ou des diaphragmes de plâtre et qui, restant à la surface du filtre avec la bactéridie, sont inoculés en même temps qu'elle.

Koch avait fait des expériences plus probantes dans cet ordre d'idées. Il avait ensemencé dans une goutte de sérum une gouttelette de sang ou une parcelle de tissu charbonneux, et avait laissé la culture se faire. Puis, de cette première culture, il avait pris une semence pour une goutte nouvelle, et avait fait ainsi huit cultures successives, dont la dernière avait pu rendre charbonneux un animal sain. Mais là encore il y avait place pour un doute. Il n'était pas sûr que ce ne fût pas le virus apporté par le sang dans la première goutte qui, transporté et dilué dans la seconde, dans la troisième, etc., ait encore été assez abondant dans la dernière pour produire l'effet attribué à la bactéridie. Les expériences de Chauveau venaient de montrer que les virus pouvaient subir des dilutions notables, allant jusqu'au cent-cinquantième pour la vaccine, jusqu'au cinq-centième pour la morve, qu'on rangeait alors, comme nous l'avons dit, à côté de la variole et du cow-

pox. Pour éliminer l'influence de la dilution, cescultures de Koch n'avaient été ni assez nombreuses ni faites dans des volumes assez grands de liquides. Ajoutez à cela les résultats de P. Bert, qui ne laissaient pas que d'être embarrassants pour les partisans des doctrines nouvelles.

Toutes ces objections peuvent aujourd'hui nous paraître des subtilités. Il est certain que si quelqu'un nous apportait maintenant, pour une maladie quelconque, le faisceau de preuves qu'avaient fourni Davaine et Koch pour la maladie charbonneuse, personne n'élèverait le moindre doute sur leur signification. Mais pourquoi? C'est que les idées des savants et du public sont aujourd'hui orientées de ce côté. La girouette a tourné. Or cette girouette ne se déplace qu'avec peine et en grinçant. Davaine et Koch avaient eu beau souffler de tous leurs poumons, ils avaient réussi à l'ébranler, non à la déplacer. C'est Pasteur qui a surmonté toutes les résistances, en faisant disparaître tout ce qui servait de prétexte à l'immobilité et au repos.

Cette orientation définitive des esprits et des efforts était d'autant plus urgente que, depuis dix ans, la science se débattait contre les difficultés et les obscurités du sujet, et multipliait ses travaux et ses découvertes sans voir la lumière jaillir d'aucun côté. Les idées de Pasteur sur la fermentation n'avaient pas eu seulement un retentissement sur l'étude du charbon ; la préoccupation du rôle des microbes en pathologie était générale. Klebs en avait trouvé en 1865 dans la néphrite purulente; Rindfleischen 1866 dans la pyémie; vonRecklinghausen et Waldeyer en 1865 dans les abcès métastatiques. Klebs, en 1872, avait montré comment ils

pouvaient, en partant d'une blessure, pénétrer par les interstices du tissu conjonctif dans les lymphatiques ou dans les veines et, de là, aller peupler les abcès ou les thrombus des vaisseaux. Puis était venue la découverte des bactéries dans l'érysipèle, la pourriture d'hôpital, la fièvre puerpérale, la diphtérie et d'autres maladies.

Mais sur tous ces points les doutes étaientencoreplus légitimesqu'àproposducharbon.etloinde se corroborer les unes les autres, ces diverses découvertes en arrivaient presque à se contrarier. Au lieu d'apporter l'ordre, elles semblaient apporter la confusion. C'est ainsi que, contrairement à la logique apparente des choses, on trouvait dans des pus de même nature et de même provenance des microbes très variés, et, en revanche, des formes presque impossibles à différencier dans des maladies très distinctes, comme la variole, la diphtérie et le choléra. D'une manière générale, les microbes découverts dans les maladies se ressemblaient beaucoup : il n'y avait guère à avoir une physionomie reconnaissable que la bactéridie charbonneuse, à cause de ses dimensions et de ce qu'on la trouvait dans le sang, et le spirille de la fièvre récurrente, découvert en 1873 par Obermeier, qui passait aussi dans le sang au moment du summum de l'accès fébrile, et que sa forme spiroïde mettait à part. Tous les autres microbes se ressemblaient comme formes, dimensions, propriétés, et c'était là un argument dont ne manquaient pas de se prévaloir ceux; qui résistaient à la contagion des idées nouvelles.

Enfin, ce qui achevait de jeter le trouble dans les esprits, c'est qu'on ne trouvait pas de bactéries dans des maladies de nature évidemment contagieuse. Après

avoir opposé les virus aux microbes, on demandait maintenant : pourquoi n'y a-t-il pas de microbes dans toutes les maladies virulentes? Toutefois cette question venait de recevoir un commencement de réponse : un simple perfectionnement de technique avait montré des microbes là où on soupçonnait leur existence, mais où on ne les voyait pas.

Leur découverte était facile dans le charbon, où ils passent dans le sang, même avant la mort. Il est plus difficile, même pour le charbon, de les suivre dans les organes. On n'avait pour cela que des méthodes assez imparfaites : le traitement du tissu par la potasse, comme le conseillait Davaine, ou par l'acide acétique, comme le faisait von Recklinghausen. On ne saurait être trop reconnaissant à C. Weigert de l'immense service qu'il a rendu en 1875 en enseignant à colorer les bactéries par les couleurs basiques d'aniline, et à les rendre ainsi visibles dans les tissus. Deux ans après, Koch faisait faire un nouveau progrès à la technique en enseignant à regarder au microscope les images de structure , qui n'apparaissent que dans une lumière douce et un éclairage ménagé, et les images de coloration, qu'il faut regarder surun fond largement lumineux.

On voit, par ce court exposé, que la science était mûre, qu'elle était en outre outillée pour de nouvelles découvertes. Que lui manquait-il? La foi, la conviction qu'elle ne se leurrait pas en entrant dans ces voies nouvelles, et qu'il y avait vraiment des maladies microbiennes. C'est cette démonstration qu'à donnée Pasteur.

A la question : est-ce un virus? est-ce un microbe? Pasteur était heureusement en meilleure posture que qui que ce fût pour répondre en 1877. De ses Eludes sur la bière, de ses luttes avec ses contradicteurs, il sortait outillé, avec une technique toute faite, avec la connaissance et le maniement des espèces microbiennes. 11 pouvait, pour résoudre tous les problèmes, ne puiser que dans son propre fonds, et il le montra tout de suite.

D'anciennes expériences lui avaient appris que le sang d'un animal sain, pris tel qu'il circule dans les veines et exposé à l'air privé de germes, ne se putréfie pas aux plus hautes températures de l'atmosphère, et ne donne naissance à aucun organisme. Il lui parut donc probable, car il ne savait rien alors des'essais de culture de Delafond et de Koch, que le sang d'un animal charbonneux, ensemencé dans un milieu convenable, le peuplerait seulement de bacilles charbonneux qu'il pourrait ensuite conserver indéfiniment purs dans des cultures successives, comme il savait le faire pour la levure et les autres ferments.

L'expérience montra qu'il en est ainsi, et que cette

bactéridie se multiplie abondamment dans l'urine rendue neutre ou un peu alcaline. Dès lors, le problème était résolu. Qu'on fasse en effet une série de cultures de cette bactéridie en prélevant chaque fois une goutte de la culture précédente pour l'ensemencer, par exemple, dans 50 c. c. d'urine nouvelle. La dilution est d'un millième après la première culture, d'un millionnième après la seconde, d'un milliardième après la troisième, etc. Au bout d'une dizaine de cultures, elle tombe à un chiffre tel que la goutte de sang primitive, celle qui a fourni la première semence, a été pour ainsi dire noyée dans un océan. Tout ce qu'elle apportait avec elle et à quoi on pourrait être tenté d'attribuer un rôle dans la production du charbon, globules rouges, globules blancs, granulations de quelque forme et de quelque nature que ce soit, ou bien se sont détruites en changeant de milieu, ou bien se sont disséminées dans cet océan et y sont devenus introuvables. Seule, la bactéridie a échappé à la dilution, parce qu'elle se multipliait dans chacune des cultures. Or, une goutte de la dernière culture tue aussi sûrement un lapin ou un cobaye que le ferait une goutte de sang charbonneux. C'est donc à la bactéridie qu'appartient la virulence. Voilà une première conclusion solidement établie, échappant à l'objection qu'on pouvait faire à la conclusion correspondante de Koch, parce que Pasteur, à ce moment, savait faire sûrement une série indéfinie de cultures successives, tandis que Koch ne le savait encore pas. Voilà l'avantage de la technique.

Ce premier pas fait, nous pouvons nous demander comment agit la bactéridie. Sécrète-t-elle un poison soluble qui se répandrait autour d'elle dans le liquide,

comme il se répandrait sans doute dans les tissus d'un animal envahi pour le rendre malade et pour le tuer? Non, car le liquide de culture, filtré sur un diaphragme poreux, et inoculé en telle quantité qu'on voudra à un lapin, le rend à peine malade. Cette fois, c'était l'expérience de Davaine, mais faite dans des conditions probantes, parce qu'on opérait non sur un liquide complexe comme le sang, mais sur une culture artificielle de bactéridies.

Enfin, il reste l'hypothèse que la bactéridie fabriquerait elle-même un virus sous forme de granulations figurées, qu'elle répandrait dans le liquide ou dans les tissus, et qui seul serait actif. Cette hypothèse accepte la bactéridie : elle n'a pour objet que de rapprocher les microbes des virus, tandis que le courant actuel est au contraire de rapprocher les virus des microbes. Mais n'importe! A cette objection, Pasteur et Joubert ont répondu qu'on ne voit rien qui rappelle les granulations virulentes dans un liquide de culture de la bactéridie, examiné aux plus forts grossissements. Il n'y a que des filaments à contours nets, flottant au milieu d'un liquide parfaitement limpide. On a le droit de trouver que cette réponse est insuffisante. On ne voit rien non plus dans la sérosité citrine de quelques pustules de clavelée, et on sait pourtant qu'elle est virulente. Il pourrait se faire, en toute rigueur, qu'il existe un virus, dans le sens qu'on attribuait autrefois à ce mot, produit par la bactéridie et l'accompagnant dans toutes ses cultures. Mais l'essentiel est qu'il ne se reproduit pas en dehors d'elle et que, par conséquent, quel que soit le mécanisme de son action, la bactéridie est la cause unique de la maladie charbonneuse.

Voilà la démonstration que donnait, avec une netteté et une concision tout à fait merveilleuses, la note du 30 avril 1877 '. On a dit à l'époque et répété depuis qu'elle était inutile, et que la démonstration qu'elle apportait était déjà faite et acceptée par beaucoup de savants. Oui, mais elle ne l'était pas de tous, et ceux qui l'acceptaient étaient incapables de l'imposer aux autres. Quelques-uns avaient la foi, personne n'avait l'assurance ou la certitude. Désormais, il y avait un point de départ assuré et une méthode de travail : on allait donc pouvoir marcher, et Pasteur avait hâte d'arriver avant les autres.

1. Pasteur et Joubert, Charbon et septicémie. Comptes rendus de V Académie des sciences, 1877.

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