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CONFLIT DU MICROBE AVEC L ORGANISME

Pour bien comprendre l'histoire de ses efforts à partir de ce moment, et n'être pas trop frappé de leur caractère en apparence décousu, il faut se rappeler que Pasteur n'était pas médecin ni vétérinaire, et que l'histoire d'aucune maladie, en tant que maladie, ne l'intéressait beaucoup. Ce qu'il étudiait dans la bactéridie charbonneuse, ce n'était pas le charbon, c'était le mode de réaction du microbe vis-à-vis de l'organisme dans lequel il se développait. Toute cellule microbienne pouvant devenir pathogène, par quelque voie ou quelque moyen que ce fût, et l'éclairer ainsi sur le mécanisme de la lutte avec les cellules de l'organisme, était la bienvenue dans son laboratoire. C'est pour cela qu'il passait parfois si facilement et si rapidement de l'une à l'autre. C'est pour cela aussi qu'il était aussi indifférent sur leur morphologie. Un micrographe habile et convaincu étant venu un jour lui dire, avec toute espèce de précautions de langage, que tel microbe qu'il avait pris pour un coccus était en réalité un tout petit bacille, fut tout étonné de l'entendre répondre : « Si vous saviez combien cela m'est égal! » Peut-être poussait-il un peu trop loin cette insouciance du détail

anatomique. Mais sa règle était d'aller tout de suite au plus important et de dédaigner les broutilles.

Il avait deviné tout de suite, avec son flair prodigieux, qu'il avait pour résoudre ces problèmes une arme que n'avait eue aucun de ses prédécesseurs. Il pouvait, comme nous l'avons dit, étudier, dans des cultures pures, les propriétés physiologiques de la bactéridie ou d'un autre microbe, et les comparer à leur réaction pathologique. En d'autres termes, il pouvait fonder l'étiologie de la maladie, non seulement en établissant plus solidement qu'on ne l'avait fait une relation de cause à effet entre le microbe et l'affection, mais en rattachant chacun des symptômes de la maladie à la répercussion de la physiologie du microbe sur celle des tissus. Voilà le programme nouveau qu'il se met à réaliser instinctivement, peut-être sans se l'être proposé, entraîné par ses habitudes d'esprit et le courant de son laboratoire. Tout de suite, il fit une moisson de découvertes.

La bactéridie, par exemple, est aérobie comme l'avait vu Koch, et exige le contact de l'oxygène pour vivre. Elle va donc disputer ce gaz aux globules rouges, dès qu'elle arrive dans le sang, et par là, les rendre asphyxiques. Delà, évidemment, cette couleur noire du sang et des viscères au moment de la mort, qui est un des caractères les plus marquants de la maladie charbonneuse.

Ces globules du sang charbonneux sont en outre agglutinés et empilés en amas. Pourquoi? C'est à cause d'une sécrétion du bacille. Du sérum charbonneux filtré, mêlé avec du sang frais et sain, en agglutine les globules autant et plus que dans la maladie naturelle,

sans doute à cause d'une diastase que les bacilles ont sécrétée dans leur milieu de culture. Et voilà le premier exemple introduit dans la science d'une sécrétion microbienne produisant un des symptômes d'une maladie.

Le second, encore plus incisif, fut emprunté quel ques mois après à l'histoire du choléra des' poules. Un des symptômes les plus curieux de cette affection est la somnolence invincible dont sont atteintes les poules malades. Or, on provoque une somnolence toute pareille, quoique moins profonde, en inoculant à un animal sain une culture filtrée du microbe du choléra des poules. Le microbe est absent du liquide filtré, mais il y a laissé ses sécrétions, ce que nous appellerions aujourd'hui ses toxines, et il suffit de rappeler ce mot pour évoquer tout ce qui est sorti avec le temps de celle observation fondamentale de Pasteur que nous venons de rappeler.

Nous n*en avons pas encore fini avec cette Note du 16 juillet 1877, à laquelle nous avons emprunté les faits qui précèdent. Il y a des espèces animales qui sont réfractaires au charbon. Tels sont les oiseaux. Cependant le sang d'oiseau, retiré de l'organisme, est un excellent terrain de culture pour la bactéridie. Pourquoi résiste-t-il dans ranimai"? Parce que«lesangvivant, en pleine circulation, est rempli d'une multitude infinie de globules qui ont besoin pour vivre et pour accomplir leur fonction physiologique, de gaz oxygène libre : on peut dire que les globules du sang sont des êtres aérobies par excellence. Lors donc que la bactéridie charbonneuse pénètre dans un sang normal, elle y rencontre un nombre immense d'individualités organiques prêtes

à ce qu'on appelle quelquefois, dans un langage imagé, la lutte pour la vie, prêtes en d'autres termes à s'emparer pour elles-mêmes de l'oxygène nécessaire à l'existence des bactéridies ' ».

Nous voyons ici apparaître la formule et les idées de Darwin, mais singulièrement précisées. Quoi de plus vague que le mot lutte pour la vie? Mais lutte pour l'oxygène, voilà qui invile à l'expérience, et Pasteur repart de suite.

Des bactéries banales, ensemencées avec labactéridie dans de l'urine neutre ou alcaline, l'empêchent de se développer en prenant plus rapidement qu'elle possession du terrain, et en l'affamant d'oxygène. Elles peuvent, par le môme mécanisme, arrêter son évolution dans un animal. « On peut introduire à profusion dans cet animal la bactéridie charbonneuse sans que celui-ci contracte le charbon. 11 suffit qu'au liquide d'inoculation on ait associé des bactéries communes. » Et voilà le premier exemple de cette bactériothérapie, sur laquelle Gantani est revenu depuis et qui n'a pas dit son dernier mot.

L'interprétation de ces faits a changé, et on sait maintenant qu'elle est moins simple, mais l'idée de lutte pour l'existence n'en était pas moins introduite en pathologie sur le terrain du conflit cellulaire : elle y est restée.

I. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 16 juillet 1877.

LE VIBRION SEPTIQUE

Cette idée permettait d'éclairer aussi l'histoire du passé. Nous avons vu que MM. Leplat et Jaillard avaient contesté les interprétations de Davaine, en montrant qu'un animal, inoculé avec du sang charbonneux et putride, mourait rapidement avec des symptômes analogues à ceux du charbon, mais sans présenter de bactéridies dans le sang, de sorte que pour eux la bactéridie dans le charbon n'était qu'un épiphénomène. A cela, Davaine avait répondu que la maladie communiquée par Leplat et Jaillard n'était pas le charbon, et en différait par sa durée d'incubation et beaucoup d'autres symptômes. Il avait raison, mais les esprits exigeants, et il faut toujours qu'il y en ait de pareils dans les sciences, avaient le droit de trouver ses raisons insuffisantes. Il pouvait se faire, après tout, que la maladie de Leplat et Jaillard fût le charbon véritable, et la maladie de Davaine, un charbon modifié par la présence de la bactéridie. L'intervention de ce microbe pouvait bien changer les symptômes, modifier l'évolution de la maladie, et lui permettre d'aborder d'autres espèces animales.

Comment échapper à cette objection, qui revenait à

examiner les mêmes faits par l'autre bout de la lorgnette? 11 y aurait eu un moyen : faire l'étiologie de la maladie de Leplat et Jaillard. Mais à cela, Davaine avait échoué, malgré ses efforts. Il avait trouvé le bacill e

Fig. 21. — Vibrion septique dans la sérosité abdominale, et dans le sang. Dans la sérosité, les formes sont variables. Dans le sang, ce sont de longs fils, peu nombreux et difficiles à voir au milieu des globules.

charbonneux dans le sang : c'était dans le sang qu'il cherchait avec obstination, pour la seconde maladie. Etil n'y trouvait rien. S'il avait eu l'idée de regarder dans les tissus, il eût trouvé par myriades les êtres qu'il cherchait. La sérosité abdominale en particulier en est

pleine, c'est presque une culture pure du microbe (ftg. 21), tandis que dans le sang les articles sont rares, plus allongés, difficiles à retrouver au milieu des globules ; ils y arrivent en outre tardivement, et Davaine ne les y avait pas vus. Et voilà comment on peut passer, sans la voir, à côté de la plus belle découverte !

Pasteur, pour qui tout était prétexte à une observation microscopique, ne la laissa pas échapper, et se jeta avec son ardeur ordinaire dans l'étude de ce microbe nouveau. Là aussi, une moisson de faits l'attendait.

Celui-ci d'abord. Cette bactérie est banale. La maladie qu'elle provoque est identique à celle que Signol avait produite, deux ans avant, par l'inoculation du sang des veines profondes d'un animal sain, asphyxié depuis lo ou 20 heures. Dans ce cas, la bactérie est arrivée dans le sang en venant du canal intestinal, qui en recèle souvent des millions, mais où elle reste inoffensive. Après la mort seulement, elle franchit la barrière que ce canal lui oppose, et peut arriver dans les organes et dans le sang.

C'était la même bactérie qui existait dans le sang charbonneux et putride de Leplat et Jaillard : comme la maladie qu'elle provoque est à évolution plus rapide que le charbon, elle prenait le pas sur la maladie charbonneuse chez les animaux auquels on inoculait ce sang, et on ne voyait qu'elle. Davaine avait donc raison. Les animaux de Leplat et Jaillard ne mouraient pas du charbon, et Pasteur pouvait dire de quoi ils mouraient.

Enfin, c'était probablement encore cette bactérie qui avait causé l'illusion de P. Bert. Le sang dont il croyait avoir tué lesbactéridies par l'oxygène, et dont l'inocu-

lation donnait le charbon sans microbes, était très probablement un sang contenant la bactérie de Signol, protégée par son état de spores contre l'action de l'oxygène, et apportant chez l'animal inoculé la maladie dont elle est l'agent.

Ainsi disparaissaient d'un coup de baguette les plus grosses des objections adressées à l'étiologie nouvelle du charbon. Mais ce n'était pas tout. Pasteur s'était hâté de soumettre la bactérie nouvelle, qu'il a rendue célèbre sous le nom de vibrion septique, à cette étude physiologique qui avait si bien réussi pour la bactéridie. Il s'aperçut de suite qu'on ne pouvait la cultiver qu'à l'abri de l'air, qu'elle était essentiellement anaérobie.

Donc, conclut-il avec la sûreté que lui donnait sa longue pratique, donc elle est ferment, et en effet, dans les milieux de culture, elle donne des dégagements gazeux, formés d'acide carbonique, d'hydrogène, et d'un peu d'hydrogène sulfuré qui rend le mélange odorant. Comment ne pas rapprocher de suite ce fait de cet autre que, chez l'animal mort de la maladie septique, de septicémie, on trouve du ballonnement, des poches gazeuses dans le tissu cellulaire des aines ou des aisselles, et des bulles spumeuses dans la sérosité qui s'écoule de tous les points du corps, dès qu'on fait l'ouverture du cadavre. L'animal répand une odeur caractéristique sur la fin de sa vie. Ses parasites, peutêtre chassés par cette production d'hydrogène sulfuré, quittent la peau pour se réfugier à l'extrémité de ses poils. Bref, la septicémiepeut être appelée une putréfaction sur le vivant.

Une fois découvert le caractère anaérobie du vibrion

324 HISTOIRE D'UN ESPIUT

septique, toute une série de déductions logiques se présentait de suite.

« En exposant un liquide chargé de vibrions septiques au contact de l'air pur, on devait tueries vibrions et supprimer toute virulence. C'est ce qui arrive. Qu'on place quelques gouttes de sérosité septique, étalée en très mince épaisseur dans un tube couché horizontalement, et, en moins d'une demi-journée, leliquide deviendra absolument inoffensif, alors même qu'il était, au début, à ce point virulent, qu'il entraînait la mort par l'inoculation d'une très minime fraction de goutte.

« 11 y a plus : tous les vibrions qui remplissent à profusion le liquide sous forme de fils mouvants se détruisent et disparaissent. On ne trouve, après l'action de l'air, que de fines granulations amorphes, impropres à toute culture, non moins qu'à la communication d'une maladie quelconque. On dirait que l'air brûle les vibrions.

« S'il est terrifiant de penser que la vie puisse être à la merci de la multiplication de ces infiniments petits, il est consolant aussi d'espérer que la science ne restera pas toujours impuissante devant de tels ennemis, lorsqu'on la voit, prenant à peine possession de leur étude, nous apprendre, par exemple, que le simple contact de l'air suffit parfois pour les détruire1. »

Le pas que nous venons de faire en avant semble jeter un peu de trouble sur ce que nous savons déjà. Comment la septicémie peut-elle exister, si l"air détruit les vibrions? Comment le sang, conservé au contact de l'air, peut-il devenir ou se conserver septique ?Comment

4. La Théorie des germes et ses applications à la Médecine et à la Chirurgie. Lecture faite à l'Acad. de Médecine, le 38 avril 1878.

Leplat et Jaillard, qui n'avaient aucune idée de la vie anaérobieetdesprécautionsqu'elle exige, obtenaient-ils, presque à tout coup, la septicémie chez leurs animaux? C'est que tout ce que nous avons dit est vrai pour les vibrions en voie de développement, mais ne l'est plus pour les spores. Celles-ci ne se forment pas au contact de l'air. Il ne s'en est pas produit dans la sérosité étalée en mince épaisseur sur laquelle nous venons d'opérer tout à l'heure. Mais mettons la même quantité de sérosité dans un tube étroit que nous tiendrons debout, et laissons de même agir l'oxygène. Tout va changer. Les vibrions de la surface mourront en absorbant l'oxygène et, par là, protégeront ceux des profondeurs, qui aurontle temps dese résoudre en germes. Ceux-ci, une fois formés, ne craignent plus l'air, et le liquide, que l'oxygène avait rendu inoffensif tout à l'heure, reste ici virulent, parce qu'au lieu d'être contenu dans un tube couché, il est contenu dans un tube vertical.

Pasteur, qui croyait n'avoir jamais accumulé trop de preuves en faveur de son opinion, se souvint ici qu'on contestait encore l'étiologie animée de certaines maladies virulentes. 11 avait un bel argument à ajouter à ceux qu'il avait déjà donnés à propos du charbon. Il le fait avec le même esprit de finesse que dans l'analyse délicate de tout à l'heure.

« Ce qu'on doit rechercher dans l'espèce, dit-il, c'est la preuve qu'à côté de notre vibrion, il n'y a pas une virulence indépendante, propre à des matières liquides ou solides, qu'enfin le vibrion n'est pas seulement un épiphénomène de la maladie dont il est le compagnon obligé » (l. c). Or voici deux liquides primitivement identiques, exposés à l'air pendant le même

temps. L'un est resté virulent, l'autre ne l'est plus.

Ils renfermaient à l'origine et renferment encore tous deux des éléments solides et d'autres en solution. A quelle espèce d'éléments appartient la virulence? Il est évident que les éléments liquides sont restés les mêmes dans les deux cas. On ne peut imaginer aucune action de l'air qui ne se soit produite de la même façon sur les liquides des deux tubes. Seuls les éléments solides, et il n'y en a pas d'autres que les vibrions, sont devenus des spores résistantes dans un cas, des granulations inoffensives dans l'autre. C'est donc à ces éléments seuls qu'il faut rapporter la virulence.

Nous n'avons pas fini. Nous venons de démontrer que la spore est laforme de résistance aérobie du vibrion anaérobie. Comment va-t-elle repasser àl'état de vibrion? Ce qui revient à dire, puisqu'elle est répandue partout, dans quelles circonstances redevient-elle dangereuse? Nous allons voir avec quel éclat Pasteur répond à cette question.

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