UN MICROBE BANAL PEUT ETRE PATHOGENE
Le vibrion septique, avons-nous dit, est répandu partout. Il y en a presque constamment des milliards dans le canal intestinal de tous les animaux. On en trouve constamment dans la terre, et, dans des rechercherches sur l'étiologie du charbon que nous retrouverons tout à l'heure, Pasteur put s'assurer qu'on a grandes chances de faire mourir septique un cobaye ou un lapin en lui inoculant de l'eau de lavage d'une terre quelconque.
Voilà donc un germe banal, et nous découvrons d'un autre côté qu'il est très dangereux, et peut amener une maladie mortelle quand il pénètre par effraction dans les tissus. Gomment n'y arrive-t-il pas plus souvent, et pourquoi la maladie qu'il provoque n'est-elle pas inscrite au rôle des maladies régnantes. Cette question était embariassante, et les partisans de la spontanéité des maladies auraient pu en triompher. « Vous voyez bien, auraient-ils pu dire, qu'il faut autre chose que le microbe pour nous rendre malades, puisque nous trouvons ici sisouvent le microbeetsirarementla maladie? » Pasteur sentait bien qu'il prêtait le flanc à la controverse, qu'on n'accepterait pas facilement cette notion d'un microbe
banal devenant pathogène dans de certaines conditions etàde certaines heures, et c'est pour cela qu'à la fin de sa note à l'Académie de médecine, il accumule les exemples et les preuves de ce fait. Cette note, qui semble un peu décousue, ne prend d'unité que lorsqu'on l'envisage à cette lumière.
Sa manœuvre est la suivante : montrer sur le vibrion septique que le retour de la spore à la vie et à la virulence ne dépend pas de ces questions obscures de force vitale ou de résistance vitale que la médecine invoque si volontiers, mais estunequestiontrès simple deprésence ou d'absence d'oxygène. Puis, quand il a ainsi aplani la voie, y lancer un peu pêle-mêle, et pour y faire bande, les autres faits analogues de microbes des eaux et du sol pouvant devenir pathogènes. Maintenant que nous connaissons son plan de campagne, voyons comment il le réalise.
Tout d'abord demandons-nous si « les corpuscules germes du vibrion septique, quoique formés dans le vide ou clans le gaz carbonique pur, n'auraient pas besoin, pour renaître à la vie, de faibles quantités d'oxygène. La physiologie ne connaît pas aujourd'hui de germination possible hors du contact de l'air. Eh bien! néanmoins, l'expérience prouve que les germes du vibrion septique sont absolument stériles au contact de l'oxygène, quelle que soit la proportion de ce gaz; mais c'est à la condition, toutefois, qu'il y ait un certain rapport entre le volume de l'air et le nombre des germes, car les premières germinations, enlevant l'air qui est en dissolution, peuvent devenir une protection pour les germes restants, et c'est ainsi qu'à la rigueur le vibrion septique peut se propager, même en présence
de faibles quantités d'air, bien que cette propagation soit irréalisable si l'air afflue. »
Bien entendu, s'il y a à côté du vibrion septique des bactéries banales aérobies, celles-ci, en se développant, vont lui préparer les voies. C'est ainsi que les germes sedéveloppent dansle canal intestinal, d'ordinaire privé d'oxygène, et Pasteur retrouvait ici ce rôle des associations bactériennes que nous avons visé dans le courant de ce livre et qu'il connaissait si bien.
Préoccupé comme il l'était des applications à la médecine, il ne pouvait pas, au point où il en était, ne pas écrire les lignes suivantes, dont nous retrouverons le bénéfice à la fin de ce paragraphe :
« Une observation thérapeutique curieuse se présente. Que l'on suppose une plaie exposée au contact de l'air et clans des conditions d'état putride pouvant amener chez l'opéré des accidents septicémiques simples, je veux dire sans autre complication que celle qui résulterait du développement du vibrion septique. Eh bien, théoriquement dumoins, le meilleur moyen auquel on pût recourir pour empêcher la mort consisterait à laver sans cesse la plaie avec une eau commune aérée, ou à faire affluer à sa surface l'air atmosphérique. Les vibrions septiques adultes, en voie de scissiparité, périraient au contact de l'air; quant à leurs germes, ils seraient tous stériles. Bien plus, on pourrait faire arriver à la surface de la plaie l'air le plus chargé de germes de vibrions septiques, laver la plaie avec une eau tenant en suspension des milliards de ces germes, sans provoquer pour autant la moindre septicémie chez l'opéré. Mais que, dans de telles conditions, un seul caillot sanguin, un seul fragment de chair morte se loge
dans un coin de la plaie à l'abri de l'oxygène de l'air, qu'il y demeure entouré de gaz acide carbonique, ne fût-ce que sur une très faible étendue, et aussitôt les germes septiques donneront lieu, en moins de 24 heures, aune infinité de vibrions se régénérant par scission, capables d'engendrer une septicémie mortelle à bref délai. »
Et tout de suite, à la faveur de la porte qu'il a ouverte, il fait passer une série d'autres exemples pareils. Voici, par exemple, dans les eaux communes les plus diverses, un autre vibrion, à la fois aérobie comme la bactéridie charbonneuse, anaérobie comme le vibrion septique, dont l'inoculation amène chez le cochon d'Inde des collections purulentes ou des abcès, c'est-à-dire un état pathologique très différent de celui que provoquent la bactéridie charbonneuse ouïe vibrion septique. Son aptitude à provoquer la formation du pus est telle qu'il en fournit encore quand on l'inocule après l'avoir tué par l'action de la chaleur et qu'il se comporte comme un corps inerte. Celui-ci doit vous intéresser, vous autres médecins, semblait dire Pasteur, car on peut obtenir avec lui ces fameux abcès métastatiques qui vous intriguent tant depuis Ilippocrate. En l'inoculant dans les veines, mort ou vivant, de façon à ce que la circulation le répartisse dans les tissus, on voit le poumon, le foie et divers organes se remplir en 24 heures d'une multitude infinie d'abcès métastatiques à tous les degrés de leur évolution. Quoi d'étonnant à ce qu'un organe malade, et qui vide ses parasites dans un vaisseau, puisse faire la même chose chez un être vivant.
Voici encore, et toujours dans les eaux communes
ou dans l'air, d'autres vibrions anaérobies qui, introduits dans les tissus, ne s'y développeront pas pour des raisons diverses : parce que, pour l'un d'eux, la température normale du corps est trop élevée; parce que, pour l'autre, les tissus sains sont trop bien irrigués d'oxygène. Mais diminuez par un moyen quelconque cette résistance vitale qui, remarquez-le, n'a rien d'abstrait dans mes discours, et représente toujours une force concrète. Vous verrez ces microbes, inactifs jusque-là, prendre possession de l'organisme, associer leurs actions et leurs efforts, donner des septicémies purulentes ou des infections purulentes septiques. Et voilà les ennemis dont nous sommes menacés de tous les côtés dans la vie ordinaire, auxquels nous sommes encore plus exposés quand le chirurgien intervient, et amène ou répare des lésions des tissus. « Cette eau, cette éponge, cette charpie avec lesquelles vous lavez ou vous recouvrez une plaie, y déposent des germes qui, vous le voyez, ont une facilité extrême de propagation dans les tissus, et qui entraîneraient infailliblement la mort des opérés dans un temps très court si la vie, dans ces membres, ne s'opposait à la multiplication de ces germes. Mais, hélas! combien de fois cette résistance vitale est impuissante, combien de fois la constitution du blessé, son affaiblissement, son état moral, ies mauvaises conditions du pansement n'opposent qu'une barrière insuffisante à l'envahissement des infiniment petits dont vous l'avez recouvert, à votre insu, dans la partie lésée. Si j'avais l'honneur d'être chirurgien, pénétré comme je le suis des dangers auxquels exposent les germes des microbes répandus à la surface de tous les objets, particulièrement dans les hôpitaux, non
seulement je ne me servirais que d'instruments d'une propreté parfaite, mais après avoir nettoyé mes mains avec le plus grand soin et les avoir soumises à un flambage rapide, ce qui n'expose pas àplus d'inconvénients que n'en éprouve le fumeur qui fait passer un charbon ardent d'une main dans l'autre, je n'emploierais que de la charpie, des bandelettes, des éponges préalablement exposées dans un air porté à la température de 130 à 150 degrés; je n'emploierais jamais qu'une eau qui aurait subi la température de 110 à 120 degrés. Tout cela est très pratique. De cette manière, je n'aurais à craindre que les germes en suspension dans l'air autour du lit du malade; mais l'observation nous montre chaque jour que le nombre de ces germes est pour ainsi dire insignifiant à côté de ceux qui sont répandus dans les poussières à la surface des objets ou dans les eaux communes les plus limpides. Et d'ailleurs rien ne s'opposerait à l'emploi des procédés antiseptiques de pansement; mais, joints aux précautions que j'indique, ces procédés pourraient être singulièrement simplifiés. Un acide phénique non concentré, et par conséquent sans inconvénient par sa causticité pour les mains de l'opérateur ou pour sa respiration, pourrait être avantageusement substitué à un acide phénique caustique. » Et c'est ainsi que, sans phrases, en élevant à peine son ton de voix, en suivant seulement avec une attention à la fois rigoureuse et patiente le fil de sa pensée, Pasteur poussait les chirurgiens à perfectionner les méthodes de pansements apportées par Lister, et qui avaient été pourtant une si grande découverte. Ces méthodes s'inspiraient d'une idée inexacte que Pasteur avait partagée, nous l'avons vu, mais dont il se déta-
chait de plus en plus : c'était qu'il fallait surtout redouter l'air comme agent convoyeur de germes. Dans cette mémorable note, voici que Pasteur accusait les éponges, la charpie, et sans vouloir le dire, le chirurgien luimême.
Faire accepter aux illustres praticiens, ses collé gués à l'Académie de médecine, cette idée qu'ils étaient responsables des accidents arrivés à leurs opérés, et que lorsqu'ils avaient dans leur service uu cas de mort par infection purulente, ou même seulement un cas de fièvre opératoire, c'était leur faute, voilà une tâche que Pasteur n'avait pas osé assumer, et qu'il a pourtant accomplie, parce que ceci devait tuer cela, et qu'il n'y avaitqu'à abandonneràlui-même le germe déposé dans celte note pour le voir tout envahir et tout bouleverser autour de lui. La chirurgie moderne est sortie tout entière de la note dont nous venons de tracer les lignes générales.
« Il y a quelques semaines, disait Pasteur en la terminant, un des membres de la Section de médecine et de chirurgie de l'Académie des sciences, M. Séclillot, après avoir longuement médité sur les enseignements d'une brillante carrière, n'hésitait pas à déclarer que les succès comme les revers en chirurgie trouvaient une explication rationnelle dans les principes sur lesquels repose la théorie dite des germes, et que celle-ci donnerait lieu à une chirurgie nouvelle, déjà inauguréepar un célèbre chirurgien anglais, le docteur Lister qui, un des premiers, en a compris la fécondité. Sans aucune compétence professionnelle, mais avec la conviction de l'expérimentateur autorisé, j'oserais répéter ici les paroles de notre éminent confrère. »