NOUVEAUX EXEMPLES DE CONFLITS PHYSIOLOGIQUES
Dans cette revue rapide de l'œuvre étiologique de Pasteur, j'ai naturellement laissé de côté quelques détails qui m'ont semblé secondaireset quelques notions qui n'auraient constitué que des répliques à des notions déjà connues. Pasteur étudiait ou faisait étudier sous ses yeux tous les microbes qu'il pouvait rencontrer, pour peu qu'ils fussent ou parussent pathogènes. Comme je l'ai dit, ce qui l'intéressait, c'était le conflit pathologique des propriétés physiologiques du microbe et des cellules des tissus, et de cela il cherchait partout des exemples.
Comme le laboratoire n'était pas un hôpital, on n'y voyait guère de malades. 11 fallait profiter des indispositions du personnel. Je fus, juste à ce moment, poursuivi parune poussée de furoncles, et le premier mouvement de Pasteur, lorsque je lui en présentai un, fut de le piquer, ou plutôt de le faire piquer, car il n'aimait guère opérer lui-même, et d'y prendre une goutte de sang pour faire un ensemencement qui réussit. Un deuxième furoncle donna le même résultat, et c'est ainsi que fut découvert le staphylocoque qui, depuis, est si connu. N retrouva le même microbe, formé de petits
granules agglomérés, dans le pus d'une ostéomyélite infectieuse que M. Lannelongue avait soumise à son examen, et le voilà de suite qui, avec une belle audace, déclare que l'ostéomyélite et le furoncle sont deux formes d'une même maladie, et que l'ostéomyélite, qui est une suppuration de la moelle, est le furoncle de l'os. Assimiler une maladie grave, et qui se passait dans la profondeur des tissus, à une maladie superficielle et en général légère! Confondre la pathologie interne et la pathologie externe! Je me ligure que lorsqu'il émit cette opinion devant l'Académie de médecine, les médecins et chirurgiens présents à la séance durent le regarder avec surprise et inquiétude par-dessus leurs lunettes. Et pourtant il avait raison, et cette assertion, hardie en ce moment, était une première victoire du laboratoire sur la clinique.
Une seconde devait bientôt suivre : « Dans les infections purpérales, le pus de l'utérus, celui du péritoine, les caillots des veines renferment un microbe à grains arrondis se disposant en files. Cet aspect en chapelets est surtout manifeste dans les cultures. Pasteur n'hésite pas à déclarer que cet organisme microscopique est la cause la plus fréquente des infections chez les femmes accouchées. Un jour, dans une discussion sur la fièvre puerpérale à l'Académie de médecine, un de ses collègues les plus écoutés dissertait éloquemment sur les causes des épidémies dans les maternités. Pasteur l'interrompt de sa place : « Ce qui cause l'épidémie, ce n'est rien de tout cela! c'est le médecin et son personnel qui transportent le microbe d'une femme malade à une femme saine! » Et comme l'orateur répondit qu'il craignait fort qu'on ne trouve
jamais ce microbe, Pastenr s'élance vers le tableau noir et dessine l'organisme en chapelets de grains en disant : « Tenez, voici sa figure! » Sa conviction était si forte qu'il ne pouvait s'empêcher de l'exprimer fortement. On ne saurait se rendre compte aujourd'hui de l'état de surprise, de stupéfaction même, dans lequel il metlait médecins et élèves lorsque, à l'hôpital, avec une simplicité et une assurance qui semblait déconcertantes chez un homme qui entrait pour la première fois dans un service d'accouchement, il critiquait les méthodes de pansement et déclarait que tous les linges devaient passer au four à stériliser. Bien plus, il émettait la prétention de pouvoir désigner, par l'examen des lochies, les femmes qui auraient des accès de fièvre puerpérale, et il assurait que chez une femme trèsinfectée, il mettrait le microbe en évidence dans le sang du doigt. Et Pasteur le faisait comme il le disait. Malgré la tyrannie de l'éducation médicale qui pesait alors sur les esprits, quelques élèves étaient entraînés et venaient au laboratoire pour voir de plus près ces méthodes qui permettaient des diagnostics si précis et des pronostics si sûrs ' ».
Je ne citerai plus qu'un dernier fait, qui forme en quelque sorte trait d'union avec ce qui va suivre. Dans le cours de cette chasse aux microbes qui a été si fructueuse, Pasteur rencontra une bactérie qui ne réussit pas à se développer sous la peau, parce que la température du corps humain est pour elle un peu trop élevée. Aussitôt sa pensée se reporte sur la bactéridie charbonneuse qui ne peut se développer chez les
1. L'Œuvre médicale de Pasteur, par le Dr E. Roux, Agenda du chimiste, 1896.
oiseaux, et il se demande si cela ne tiendrait pas à la température trop élevée de ces animaux, toujours voisine de 42". Qu'arriverait-il si on refroidissait de quelques degrés une poule inoculée? La réussite de l'expérience fut immédiate. Une poule dont on plonge les pattes et l'arrière-train dans l'eau à 25°, de façon que la température de tout son corps descende à 37-38°, température des animaux susceptibles de prendre le charbon, périt de cette maladie à laquelle elle est réfractaire quand elle est normale. La retiret-on de l'eau et la réchauffe-t-on au moment où apparaissent les premiers symptômes de l'envahissement des tissus, elle triomphe de tous ses parasites et revient à la santé. Plus tard Gibier fit l'expérience inverse, en donnant le charbon aux grenouilles, réfractaires parce que ce sont des animaux à sang froid dont la température est trop basse. Il suffit de les habituer peu à peu à vivre dans l'eau chaude pour les rendre capables de succomber au charbon quand leur température s'est élevée. L'interprétation de ces deux faits est moins simple que ne le supposait Pasteur, et nous allons les retrouver tout à l'heure à propos des variations de virulence. Je ne les cite que comme une nouvelle preuve de la préoccupation de tout ramener autant que possible sur le terrain de la physique et de la chimie, de faire, à la lumière de ces deux sciences, l'étude des propriétés physiologiques du microbe, et d'opposer ces propriétés aux propriétés physiologiques des tissus.
Si libre d'esprit qu'on soit, on est toujours un peu le prisonnier de son éducation et de son passé. 11 est clair que Pasteur penchait naturellement du côté de la
chimie, et il n'a pas manqué de gens pour le lui reprocher. A ce reproche il a toujours dédaigné de répondre. 11 pensait sans doute que ce n'était pas la peine, et qu'il fallait se contenter de plaindre ceux qui croyaient qu'un problème vital peut être autre chose qu'un problème physico-chimique. C'est ce qui apparaîtra encore mieux dans l'étude que nous allons faire de la virulence.