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MALADIES MICROBIENNES ET MALADIES VIRULENTES

Quelle idée pouvait-on se faire, vers 1880, de ce que nous entendons aujourd'hui par virulence? Si on consent, pour répondre à cette question, à se placer au point de vue de nos connaissances actuelles, la réponse est facile. On avait constaté des variations de virulence considérables dans diverses maladies microbiennes, mais on ne savait pas si ces maladies avaient ou non le caractère des maladies virulentes, c'est-à-dire celui de ne pas récidiver sur le même individu. Pour les maladies virulentes véritables, la variole, la vaccine, les variations constatées de virulence étaient faibles, et mises, comme nous l'avons vu, sur le compte des circonstances extérieures, ce qui revient à dire qu'elles étaient inexpliquées.

Ce point de vue nous dit bien les difficultés de la question, mais ce n'est pas celui auquel il faut se placer. Il faut se demander ce qu'on pouvait penser à l'époque sur les relations des maladies microbiennes avec les

maladies virulentes. Eli bien! on ne pensait rien. C'étaient deux territoires séparés par un bras de mer sur lequel il n'y avait pas de pont. De l'un des continents on pouvait bien de temps en temps apercevoir l'autre, et se repérer sur lui, mais ils semblaient tous deux isolés et également impénétrables.

Pour Pasteur seul, l'homme des grands horizons, ils étaient en contact quelque part. La lecture attentive des travaux de Jeûner et de ses continuateurs avait laissé une trace profonde dans l'esprit du maître, et, en rapprochant incessamment dans sa pensée les enseignements des livres et ceux du laboratoire, il s'était fait une impression générale que je voudrais résumer en m'appuyant non seulement sur mes souvenirs, mais aussi et surtout sur ceux de ses collaborateurs à cette mémorable époque.

Au sujet de la variation de la puissance offensive des microbes, on n'avait guère que les curieux résultats obtenus par Coze et Feltz en 186Î), confirmés depuis par Davaine au sujet de la bactéridie charbonneuse, et surtout au sujet de la maladie de Leplat et Jaillard. Le virus augmentait de force en passant par l'organisme. Le sang du premier animal inoculé n'était mortel pour un second qu'à la dose, par exemple, d'un dixième de goutte; il le devenait peu à peu, par suite de passages successifs, à la dose de un centième, un millième, un millionnième de goutte. Ce fait était le seul de son espèce. Il était éminemment curieux et suggestif. Il l'eût été davantage s'il n'avait pas fallu, pour le réaliser, le concours de l'organisme, au travers duquel tout s'obscurcit. On songeait si peu à le rapporter à sa véritable origine, le microbe lui-même, que lorsque Pasteur,

dans son étude sur le vibrion septique, rencontre des cultures qui se montrent inégalement actives quand on les inocule à des animaux, sa première pensée est qu'il y a deux ou plusieurs vibrions septiques inégalement virulents, que les cultures séparaient d'une façon plus ou moins complète. Il a cherché longtemps dans cette voie sans issue. Ce n'est qu'en constatant qu'un simple artifice de culture, le remplacement du bouillon Liebig par du sérum sanguin un peu chargé de coagulums fîbrineux, élevait subitement la virulence d'un vibrion dont vingt, trente générations s'étaient montrées affaiblies, qu'il a accepté l'idée que ces variations dépendaient d'un vibrion unique et de son milieu de culture.

C'était un grand pas de fait; mais, au delà, il n'y avait plus rien, et, pour voir plus loin, il fallait regarder du côté des maladies virulentes. Celles-ci présentaient des faits analogues à ceux de Coze et Feltz et de Davaine. On savait qu'il y avait des épidémies de variole bénignes et d'autres meurtrières, que la sévérité était variable dans le cours d'une même épidémie, et diminuait en général à mesure que celle-ci tirait vers la fin. On savait, par la pratique delà variolisation, fréquente avant Jenner, que l'inoculation d'un cas bénin de variole donnait d'ordinaire une variole encore plus bénigne; mais ce n'était pas toujours le cas, et le variolisé mourait parfois.

La vaccine apportée par Jenner avait été une merveilleuse découverte, mais avait encore épaissi le voile derrière lequel se cachaient les maladies virulentes. Avec elle les variations de virulence n'étaient plus guère à redouter. Après avoir décru d'une façon évidente en passant de la vache à l'homme, la virulence vaccinale

se maintenait assez constante de bras à bras, pendant une longue suite de générations. Mais s'il y avait quelque chose d'immuable dans la gravité delà maladie ou sa période d'évolution, il y avait en revanche de larges variations dans la durée de l'immunité qu'elle conférait. De sorte qu'en résumé, les notions qui nous semblent aujourd'hui les plusliées, les plus cohérentes, étaient à ce moment éparses, disparates, et personne ne cherchait à les rapprocher.

C'est ici que Pasteur retrouvait le bénéfice de ses éludes antérieures et de faits qu'il connaissait seul. n'en ayant publié qu'une partie, et encore sous cette forme un peu dogmatique, mais générale et sans détails, qu'il affectionnait alors. Je parle de cette étude sur le ckoîéra des poules dont je n'ai encore dit qu'un mot, et que j'ai réservée pour ce chapitre, parce que c'est la maladie dont les analogies avec les maladies virulentes sont les plus manifestes. Nous allons voir. en effet, que ce choléra est tantôt épidémique et meurtrier, tantôt chronique et inoffensif comme la variole : que, comme le cow-pox transporté de la vache à l'homme, il peut, porté de la poule au cobaye, devenir une maladie artificielle et fixée, conservant indéfiniment son caractère.

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