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LE CHOLERA DES POULES

« Parfois se déclare dans les basses-cours une maladie désastreuse qu'on désigne vulgairement sous le nom de choléra des poules. L'animal en proie à cette affection est sans force, chancelant, les ailes tombantes. Les plumes du corps soulevées lui donnent la forme en boule. Une somnolence invincible l'accable. Si on l'oblige à ouvrir les yeux, il parait sortir d'un profond sommeil. Bientôt les paupières se referment, et le plus souvent la mort arrive sans que l'animal ait changé de place, après une muette agonie. C'est à peine si quelquefois il agite les ailes pendant quelques secondes '. » Ces symptômes singuliers sont dus au développement d'un microbe que l'on peut isoler en cultures artificielles dans du bouillon de poule neutralisé. En ensemençant dans ce liquide une goutte de sang d'une poule morte du choléra, et en opérant comme il l'avait fait avec du sang charbonneux, Pasteur vit se développer de tout petits articles immobiles, d'une ténuité extrême, légèrement étranglés en leur milieu (fig. 22), et se rapprochant évidemment, beaucoup plus que la bacté-

1. Sur le choléra des poules. Compte rendu de l'Académie des sciences, 1880.

ridie et les autres bacilles, de ces granulations microscopiques auxquelles Chauveau avait attribué le rôle actif dans les humeurs virulentes de la vaccine, de la variole, et de la clavelée.

Fi,^. 22. Microbe du choléra des poules. Jeune | Vieux.

Ce microbe est tellement ténu que le dépôt qu'il donne au fond du matras est parfois presque invisible; il paraît à peine loucher aux aliments qu'on lui offre, et on peut se demander s'il change quelque chose au liquide de culture. «Essayons», se dit Pasteur; et il essaya, et il vit avec surprise que ce bouillon de culture, filtré au travers d'une cloison poreuse pour y être débarrassé de tous ses parasites, et réensemencé, ne donne plus de culture. La première l'a rendu impropre à une seconde, comme une première attaque d'une maladie virulente protège contre toute nouvelle atteinte

et voilà, déposée dans l'esprit de Pasteur, une semence qui était en bon terrain et ne devait pas rester stérile.

L'inoculation de ce microbe est d'ordinaire mortelle, mais il arrive parfois que la poule, après avoir été malade, semble guérir. Toutefois elle mange peu, sa crête se décolore, elle maigrit, et elle finit par succomber après des semaines ou des mois de langueur. Est-ce toujours de la même maladie? Oui, car le microbe qu'on trouve dans ses tissus tue, en culture, les poules auxquelles on l'inocule. Pourquoi netue-t-il pas dès lors la poule qui le porte? D'où vient cette immunité relative? Pasteur ne pouvait pas encore répondre à la question, mais il avait déjà le droit de se la poser. En attendant d'en trouver la solution, il signalait l'analogie de ces formes larvées du choléra avec les suites graves et souventinguérissables decertaines maladies virulentes, rougeole, scarlatine, fièvre typhoïde.

Voilà déjà bien des coups frappés à la porte de son esprit : ce n'est pas fini. La poule n'est pas le seul animal domestique pouvant servir d'habitat au microbe. Le chien, le cheval, beaucoup d'animaux de basse-coursontdans lemèmecas. Le lapin est particulièrementsensible,etPastourvitplus tard que la contagion peut se propager dans les terriers. Le cobaye résiste au contraire assez bien. Il succombe à des inoculations intra-veineuses, mais l'inoculation sous la peau ne produit guère qu'un abcès qui s'ouvre spontanément et guérit, sans que l'animal qui le porte ait semblé malade. Cet abcès est une sorte de culture pure du microbe, et si on inocule un peu de son contenu à des poules, « ces poules meurent rapidement, tandis que le cochon d'Inde qui a fourni le virus se guérit sans la moindre

souffrance. On assiste donc ici aune évolution localisée d'un organisme microscopique, qui provoque la formation du pus et d'un abcès fermé, sans amener de désprdres intérieurs, ni la mort de l'animal sur lequel on le rencontre, et toujours prêt néanmoins à porter la mort chez d'autres espèces auxquelles on l'inocule, toujours prêt même à faire périr l'animal sur lequel il existe à l'état d'abcès, si des circonstances plus ou moins fortuites venaient à le faire passer dans le sang ou dans les organes splanchniques.

« Des poules ou des lapins qui vivraient en compagnie de cobayes portant de tels abcès pourraient tout à coup devenir malades et périr sans que la santé îles cochons d'Inde parût le moins du monde altérée. Pour cela il suffirait que les abcès des cochons d'Inde. venant à s'ouvrir, répandissent un peu de leur contenu sur les aliments des poules et des lapins. Un observateur témoin de ces faits, et ignorant la filiation dont je parle, serait dans Pëtonnement de voir décimés poules et lapins sans cause apparente, et croirait à la spontanéité du mal; car il serait loin de supposer qu'il a pris son origine dans les cochons d'Inde, tous en bonne santé, surtout s'il savait que les cochons d'Inde sont sujets, eux aussi, à la même affection. Combien de mystères dans l'histoire des contagions recevront un jour des solutions encore plus simples que celle dont je viens de parler! Rejetons les théories que nous pouvons contredire par des faits probants, mais non par le vain prétexte que certaines de leurs applications nous échappent. Les combinaisons de la nature sont à la fois plus simples et plus variées que celles de notre imagination! »

Pour quelqu'un qui méditait Jenner, quoi de plus analogue que les faits qui précèdent à ce qu'on savait au sujet de ces apparitions en apparence spontanées, sur le cheval, sur la vache, sur les mains des vachers et vachères, de ces éruptions du horse-pox, du coio-pox, delà vaccine? Quoi de plus naturel que de voir dans la variole et la vaccine des manifestations diverses de la présence d'un même microbe, ou au moins de deux microbes voisins? Dans tous les cas, les idées de maladies microbiennes et de maladies virulentes se liaient de plus en plus. Pasteur vient déparier de l'imagination. 11 en avait beaucoup, et la laissait volontiers errer sur ce sujet. Il ne dédaignait même pas le rêve. « Je prends la liberté, disait-il un jour, de rappeler à mon confrère M. Blanchard que les illusions d'un expérimentateur sont une grande partie de sa force. Ce sont les idées préconçues qui lui servent de guide. De celles-ci beaucoup, le long du chemin qu'il parcourt, s'évanouissent. Mais, un beau jour, il reconnaît et il prouve que quelques-unes d'entre elles sont adéqua'es à la vérité. Alors il se trouve maître de faits et de principes nouveaux dont les applications, tôt ou tard, répandent leurs bienfaits1. » L'heure était venue pour lui d'entrer dans la grotte, enchantée et pleine de trésors.

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