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II

DECOUVERTE DES VACCINS

Les premières expériences sur le choléra des poules datent de 1879. Interrompues par les vacances, elles avaient été reprises à la rentrée, mais s'étaient heurtées de suite à un obstacle imprévu. Presque toutes les cultures laissées au laboratoire étaient devenues stériles.

Comme elles correspondaient toutes à des expériences en train, on avait essayé de les revivifier, et pour cela on leur avait emprunté des semences qu'on avait fait passer, soit par des bouillons de poule, soit par des poules. Beaucoup n'avaient pas donné de culture, avaient aussi respecté et laissé intacts les animaux inoculés, et on était au moment de tout jeter, pour tout recommencer à nouveau, lorsque Pasteur eut l'idée de faire inoculer une culture jeune et neuve, à ces poules qui avaient si bien supporté, du moins en apparence, les inoculations des cultures de l'été précédent.

A la surprise de tous, peut-être même à celle de Pasteur qui ne s'attendait pas à pareille réussite, presque toutes ces poules résistèrent, alors que des poules neuves et venant du marché succombaient dans les délais ordinaires, montrant ainsi que la culture inoculée était très active. Du même coup, le

choléra des poules passait au cadre des maladies virulentes et la vaccination était trouvée! Quel instinct secret, quel esprit de divination poussa Pasteur à frapper à cette porte qui ne demandait qu'à s'ouvrir. Voilà évidemment la part de ses lectures et de ses études antérieures, de cette rumination incessante qui se faisait dans son esprit, et de l'intervention, au milieu de ces obscurités, de cette faculté d'imaginer qu'il rappelait dans les lignes qui précèdent, écrites juste au moment où il se promenait en vainqueur dans le royaume de son rêve.

Il venait en effet d'établir entre certaines maladies microbiennes et les maladies virulentes une liaison que l'avenir devait étendre et affermir. Il y avait donc des maladies microbiennes qui ne récidivaient pas ! On pouvait donc préparer des vaccins garantissant contre une inoculation virulente ! Par prudence, Pasteur ne disait pas encore comment il obtenait ce vaccin. Il préférait mettre dans la Note où il annonce le fait précédent un autre fait non moins étonnant, c'est que ce vaccin, une fois produit, peut être reproduit indéfiniment par culture, avec toutes ses propriétés vaccinales, avec ce qu'on a appelé depuis son degré d'atténuation.

Si on peut dire, à la rigueur, que Pasteur avait pressenti le premier de ces faits, celui-ci était tout à fait imprévu. Il est, ou du moins il nous semble, tout à fait indépendant de l'autre, et il aurait pu ne pas exister que la vaccination subsisterait encore. Mais il n'en était pas moins précieux dans la pratique, et Pasteur, en le rencontrant, dut se rappeler l'histoire de Jenner, et même la revivre. Voici pourquoi.

On sait que Jenner, après avoir découvert que l'inoculation du cow-pox préservait de la variole et devenait un vaccin, avait eu des inquiétudes : il redoutait, à l'origine, d'être obligé de revenir à la vache et au cow-pox pour obtenir son vaccin, et cette perspective n'était guère faite pour lui plaire. Dans sa pensée, le cow-pox était inoculé à la vache par un vacher varioleux, se rencontrait seulement chez la femelle et sur les points touchés par le vacher, c'est-àdire sur les mamelles, représentait par conséquent la forme bovine de la variole humaine. S'il en était ainsi, il fallait des varioleux pour produire le cow-pox, et comme la vaccine supprimait en principe la variole, on se trouvait dans un cercle vicieux. Jenner chercha donc, avec une émotion dont on trouve la trace dans ses mémoires, à prendre sur l'homme la matière d'inoculation, le vaccin, de vacciner de bras à bras, et il y réussit. C'est là sa découverte capitale et son éternel honneur. Or, la même histoire se recommençait pour Pasteur à près d'un siècle de distance, et il y a même cette ressemblance nouvelle que la conservation absolue de la virulence ne se réalise ni pour le vaccin transporté de bras à bras, comme le croyait Jenner, ni pour le vaccin du choléra des poules, transporté de culture en culture, comme le croyait Pasteur. Dans les deux cas, il y a une dégénérescence, mais très lente, et qu'il a fallu des années pour apercevoir.

Quoi qu'il en soit, un inonde nouveau s'était ouvert qu'il fallait se hâter de parcourir. C'est ce que Pasteur a fait avec une maîtrise incomparable, sans cesse guidé, il est vrai, par les notions qu'on avait alors sur les maladies virulentes, mais ayant, pour éclairer chacun de

ses pas, ces méthodes de culture des virus qui lui appartenaient tout entières. Je n'ai pas l'intention de refaire à sa suite l'étude du choléra des poules, je voudrais seulement en signaler les traits principaux, ceux qui méritent de rester dans la mémoire parce qu'ils nous disent, dans un cas particulièrement simple et bien étudié, ce que c'est qu'une maladie virulente.

Inoculons quelques gouttes d'une culture récente du microbe du choléra des poules dans un des gros muscles pectoraux d'une poule, ou bien injectons-les dans son sang, ou bien encore déposons-les sur ses aliments, sur du pain ou de la viande: nous verrons, au bout d'un temps variable avec la voie de pénétration, apparaître chez elle les symptômes de la maladie. L'animal perd l'appétit, devient somnolent, se hérisse en boule et meurt parfois en 24 heures, entièrement envahi par le microbe, qu'on trouve dans son sang et dans tous ses organes.

Au lieu d'inoculer une culture jeune, recommençons la même expérience avec une culture plus vieille, datant de quelques semaines. Nous aurons encore une maladie accusée par l'inappétence, la somnolence et la forme en boule; mais la poule ne mourra pas. Après quelques jours de malaise plus ou moins profond, elle reprend toutes les apparences de la santé. 11 y a eu pourtant développement du microbe, puisqu'il y a eu maladie et, en effet, quand cette maladie est en cours, on peut le retrouver au point d'inoculation et dans tous les tissus. Mais cette fois il ne l'a pas emporté et la poule a repoussé l'attaque.

Ce choléra bénin a-t-il joué pour elle le rôle de la variole bénigne ou de la vaccine chez l'homme? Oui,

car cette poule est désormais insensible à l'inoculation du micrococcus le plus jeune et le plus virulent. Elle est vaccinée contre le choléra.

Continuons cette étude qui nous a déjà tant donné. Puisque la vieillesse de la culture diminue la puissance d'action sur l'organisme, empruntons notre semence d'inoculation à une culture très vieille, voisine du moment où toute vie y disparaît. Le microbe, encore vivant, peut encore peupler un bouillon où on l'ensemence. Il y met seulement quelque lenteur, mais vie et virulence ne sont pas synonymes pour lui, car il est absolument incapable alors de se développer dans le corps d'une poule, et de lui communiquer aucune maladie, même la plus légère. Ici, c'est l'organisme qui l'emporte et tue sur place le microbe inoculé. Celui-ci, malgré son origine spécifique, ressemble alors en tout à ces milliers d'espèces de micrococcus qui se rencontrent partout à la surface du corps, remplissent le canal intestinal, et se montrent toujours inoffensifs. C'est pourtant ce même microbe qui, trois semaines auparavant, tuait dix poules sur dix. Un virus n'est donc pas cette entité, n'a donc pas cette unité admise par les anciens médecins. Il est en perpétuelle évolution, en état de variation continue, et cela par les causes les plus naturelles.

Reprenons, maintenant, cette dernière poule qui n'a souffert en rien de l'inoculation de notre virus mourant, et essayons de lui inoculer le virus virulent, elle se comporte vis-à-vis de lui exactement comme une poule neuve. Elle meurt ou elle est du moins fort malade, d'autant plus malade et d'autant plus exposée à la mort qu'elle a moins souffert de l'inoculation

ÉTUDE DES VIRUS ET VACCINS 3o3

antérieure, car la moindre maladie vaccinale lui est une protection.

Nous aurions pu évidemment, au lieu de faire les trois expériences qui précèdent, en échelonner un plus grand nombre sur la période de vie du virus, en faire six, dix, etc., en d'autres termes, interposer, entre l'animal le plus sensible et le plus réfractaire, toute une série d'animaux inégalement immunisés, dont chacun peut être amené à un degré supérieur d'immunisation par le vaccin qu'il peut supporter sans en périr. Plus il sera malade, plus sa maladie lui rapportera.

Tous ces animaux, identiques en apparence, en réalité différents, se comportent évidemment de façons fort diverses vis-à-vis d'un même microbe du choléra virulent. Les uns, vaccinés, le supporteront sans peine. Les autres, peu vaccinés ou neufs, pourront être malades ou mourir. De même un animal, neuf ou vacciné, se comportera d'une façon fort variable avec des microbes inégalement atténués. C'est le résultat variable de ce conflit qui fait la variété des cas pathologiques, et il n'y aurait sur la palette d'aucun peintre, assez de teintes pour diversifier les états de réceptivité multiples dans lesquels nous nous trouvons vis-à-vis des maladies virulentes.

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