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LE CHARBON EST AUSSI UNE MALADIE VIRULENTE

A mesure que progressait l'étude du choléra des poules, Pasteur songeait au charbon, auquel il travaillait au même moment. Il voulait en faire l'étiologie, bien préciser les voies par lesquelles la bactéridie passe d'un animal à un autre, chercher comment la maladie peut être à la fois endémique, épidémique, avoir des réveils en quelque sorte périodiques, ou s'endormir de longues années. Roch avait déjà ébauché ce sujet, et Pasteur dut se contenter de retouches; mais ces retouches sont d'un maître: c'est ce qu'on verra bien si nous signalons les principales.

Koch avait montré comment les spores se forment quand on enfouit un animal charbonneux, mais il ne les avait pas saisies sur place et n'avait pas vu combien de temps elles y vivaient. Pasteur réussit tout d'abord à isoler la bactéridie charbonneuse des milliards de germes qui l'accompagnent dans le sol, en utilisant pour cela toujours la même méthode, celle des cultures pures dans le milieu le mieux approprié aux besoins physiologiques du bacille charbonneux. Ces expériences datent de 1881. La méthode des cultures sur milieux solides, imaginée par Koch,

n'était pas encore connue au laboratoire, n'ayant été publiée que la même année. Elle aurait sûrement simplifié le problème et facilité les recherches, mais on voit qu'elle n'était pas indispensable pour des études de cet ordre, comme on l'a dit depuis, et que Pasteur s'était fort bien tiré d'affaire sans elle. 11 est vrai qu'un autre y aurait probablement échoué.

Grâce à cette méthode, Pasteur découvre que les spores charbonneuses peuvent persister longtemps autour de la fosse, et qu'on pouvait en retrouver après douze ans, aussi virulentes que le premier jour. Ceci fait naître un nouveau problème. Gomment ces spores peuvent-elles résister, sur le sol de la fosse, à la pluie qui les entraine, au vent qui les enlève, nous ajouteterions aujourd'hui à la lumière du soleil, plus active sur elles que sa chaleur? On pourrait penser à des cultures intermittentes, qui renouvellent et multiplient la semence. Mais cette explication n'a aucune probabilité pour elle, la terre végétale étant remplie d'êtres beaucoup mieux préparés que la bactéridie à y profiter des moindres circonstances favorables aux cultures microbiennes. Pasteur cherchait dans une autre direction, mais il ne savait quoi. L'intuition d'une solution lui vint un jour, au cours d'une promenade. « La moisson était faite, il ne restait plus que les chaumes. L'attention de Pasteur fut attirée sur une portion du champ à cause de la teinte différente de la terre. Le propriétaire expliqua que, l'année précédente, on avait enfoui en cet endroit des moutons morts du charbon. Pasteur, qui examinait toujours les choses de près, remarqua, à la surface du sol, une multitude de ces petits tortillons de terre que rejettent les vers. L'idée

lui vint alors que, dans leurs voyages continuels de la profondeur à la surface, les vers apportaient sur le sol la terre riche en humus qui entoure le cadavre, et avec elle, les spores charbonneuses qu'elle contient... Pasteur ne s'arrêtait jamais aux conceptions. Il passait de suite à l'expérience. Celle-ci justifia les prévisions. La terre contenue dans l'un des vers, inoculée à des cobayes, leur donna le charbon l. »

Ces spores, ramenées ainsi à la surface du sol, peuvent souiller les herbes, et arriver par la nourriture et la boisson dans le canal digestif des animaux de la ferme. Des moutons qu'on maintient et qu'on fait vivre sur la fosse d'un animal charbonneux y contractent facilement le charbon, surtout si leur nourriture contient des pailles, des chaumes, des barbes d'épis, des parties piquantes ou coupantes, capables de léser, par places, l'épidémie du canal intestinal, et de rompre ainsi la barrière naturelle opposée à l'envahissement des germes. Les symptômes de la maladie ainsi provoquée sont ceux de la maladie naturelle, de sorte que, comme l'avait présumé Koch, c'est surtout par la nourriture qu'a lieu la contagion, et c'est par là que la maladie peut être à la fois endémique et épidémique, rendre certaines régions et certains champs dangereux, et ne pas sévir dans leur voisinage.

Toutes ces recherches, on le devine, avaient été entreprises pour établir une prophylaxie du charbon, et on pouvait déjà en tirer un certain nombre de conclusions pratiques au sujet des précautions à prendre quand on enfouissait un animal charbonneux. Elles

1. L'œuvre médicale de Pasteur, par le Dr E. Roux. Agenda du chimiste, 4896.

furent brusquement interrompues dès qu'apparurent les premières lumières au sujet de la possibilité d'une vaccination charbonneuse. Le charbon était-il donc, lui aussi, une maladie virulente, non sujette à récidive?

Cette question était résolue pour Pasteur aussitôt que posée. Bien plus, sa solution était publiée sans que personne l'eût remarquée dans la Note où elle avait été mise. Dans cette Note du 12 juillet 18801, consacrée à l'étiologie du charbon, Pasteur avait en effet introduit, presque entre parenthèses, et en tout cas sans qu'on s'explique sa place en ce point, une phrase dans laquelle il signale incidemment ce fait : à 8 moutons qu'on avait soumis à un séjour prolongé sur une fosse charbonneuse, et qui avaient résisté, on inocula, les essais terminés, une culture de charbon virulente, el quelques-uns survécurent, alors que des moutons neufs de même race succombaient tous ou presque tous à la même injection. Ce fait était resté dans l'esprit de Pasteur à l'état de point d'interrogation, et il avait tenu à lui faire prendre date. Depuis, en se souvenant que des poules, nourries avec des aliments souillés par le microbe du choléra, ne meurent pas toujours et sont parfois vaccinées quand elles survivent, il s'était demandé si les moutons de l'expérience précédente n'avaient pas emprunté leur immunité à une contagion préalable par la nourriture. Mais alors, dans cette hypothèse, le charbon était une maladie qui ne récidivait pas.

Plus lard, un autre fait vint le confirmer dans cette idée. Dans une série d'expériences faites avec Cham-

1. Sur l'étiologie du charbon (en collaboration avec MM. Chamberland et Roux). Comptes rendus de l'Ac. des sciences, t. XCI, 1880, p. 86.

berland dans le Jura1, pour juger de la valeur d'un procédé de guérison du charbon, il avait eu l'occasion de voir deux vaches, devenues très malades à la suite d'une inoculation d'essai, mais ayant résisté, supporter sans trouble apparent une inoculation virulente qui rendait très malades ou même tuait des animaux neufs et non préparés.

Tout cela prouvait à Pasteur que le charbon était une maladie virulente, et il ne s'agissait plus que de trouver son vaccin. Tout naturellement on recourut d'abord à la méthode qui avait réussi pour le choléra des poules, et on essaya de laisser vieillir le bacille dans son milieu de culture. Mais tout de suite se présenta une difficulté, c'est que le bacille charbonneux ne tarde pas à se transformer en spores, et que la spore ne vieillit point: c'est une graine, et, pour une graine, l'effet du temps est presque suspendu. Il fallait donc empêcher les spores d'apparaître, tout en maintenant le bacille vivant. On peut y arriver par divers artifices, dont le premier qui réussit fut l'action des antiseptiques. Cela ne satisfaisait pas Pasteur. Il voulait une seconde édition du choléra des poules. Il chercha d'un autre côté et vit enfin qu'il suffisait de maintenir la culture en bouillon neutre de poule en petite épaisseur à 42-43".

On voit alors se reproduire les mêmes phénomènes que pour le choléra des poules. Après un mois passé dans ces conditions un peu extrêmes de température, la bactéridie est morte, c'est-à-dire que son ensemen-

1. Sur la non récidive do l'affection charbonneuse (en collaboration avec M. Chamberland). Comptes rendus de VAc des sciences, t. XCI, 1880, p. 533.

cernent dans le meilleur milieu reste stérile. Après 8 jours, ses cultures sont encore faciles et abondantes, mais elle est inoffensive pour le cobaye, le lapin et le mouton, trois des espèces les plus aptes à contracter le charbon. Avant de perdre cette virulence, elle passe en unesemaineenvironpartouslesdegrésd'atténuation, et, comme pour le microbe du choléra des poules, chacun de ces états de virulence atténuée peut être indéfiniment maintenu par la culture. On a ainsi créé des vaccins. Rien de plus facile que de trouver dans ces virus gradués des moyens de donner aux moutons, aux vaches, aux chevaux, une fièvre bénigne, pouvant les préserver ultérieurement de la maladie mortelle.

Ces vaccins avaient ici une importance pratique bien plus grande que pour le choléra des poules. C'était par milliers qu'on comptait les victimes du charbon, en France seulement, et c'était par millions que se chiffraient les pertes. La vaccination charbonneuse pouvait remédier à tout cela : mais, avant de la faire accepter, de convaincre le public, les vétérinaires, les agriculteurs, que de peine, que de temps, que d'efforts ! C'est ici que nous retrouverions le Pasteur apôtre que nous avons vu à l'œuvre après ses études sur les vers à soie, le Pasteur qui aurait voulu être partout, tout voir et ne se fier à personne. Il avait ouvert la campagne d'une façon presque foudroyante avec cette fameuse expérience de Pouilly-le-Fort qui a tant frappé les imaginations. J'en emprunte le récit à M. Roux qui l'a vue et y a collaboré.

« La société d'Agriculture de Melun avait proposé à Pasteur une épreuve publique de la nouvelle méthode. Le programme en fut dressé le 28 avril 1881. Cham-

berland et moi nous étions en vacances ; Pasteur nous écrivit de revenir aussitôt, et lorsque nous fûmes réunis au laboratoire, il nous donna lecture de ce qui avait été convenu. Vingt-cinq moutons seraient vaccinés et ensuite inoculés du charbon en même temps que vingt-cinq moutons témoins ; les premiers résisteraient ; les seconds mourraient du charbon. Les termes étaient précis. Aucune place n'était réservée à l'imprévu. Comme nous remarquions que le programme était sévère, mais qu'il n'y avait plus qu'à le remplir puisqu'il était signé, Pasteur ajouta: « Ce qui a réussi sur « quatorze moutons au laboratoire réussira bien sur « cinquante à Melun. »

« Les animaux étaient réunis à Pouilly-le-Fort, près de Melun, dans une propriété de M. Rossignol, vétérinaire, qui avait eu l'idée de l'expérience et qui devait la surveiller. « Surtout ne vous trompez pas de flacons ! » disait gaiement Pasteur lorsque, le o mai, nous quittions le laboratoire pour aller faire l'inoculation du premier vaccin.

« Celle du second vaccin fut pratiquée le 17 mai, et chaque jour Chamberland et moi nous allions visiter les animaux. Dans ces voyages répétés de Melun à Pouilly-le-Fort, bien des réflexions venaient à nos oreilles qui montraient que tout le monde ne croyait pas au succès. Agriculteurs, vétérinaires, médecins suivaient l'expérience avec un vif intérêt, quelques-uns même avec passion. En 1881, la science des microbes n'avait guère de partisans ; beaucoup pensaient que les nouvelles doctrines étaient funestes, et regardaient comme une chance inespérée d'avoir attiré Pasteur et ses aides hors du laboratoire, pour les confondre au

grand jour d'une expérience publique. On allait donc en finir d'un coup avec ces nouveautés compromettantes pour la médecine, et retrouver la sécurité dans les saines traditions et les pratiques anciennes un moment menacées!

« Malgré toutes les passions qui s'agitaient autour d'elle, l'expérience suivait son cours. L'inoculation d'épreuve fut faite le 31 mai, et le rendez-vous fut fixé pour le 2 juin afin de constater les résultats. Vingtquatre heures avant le terme décisif, Pasteur, qui avait couru avec une si parfaite confiance au-devant de l'expérience publique, se prit à regretter son audace. Pendant quelques instants sa foi chancela, comme si la méthode expérimentale pouvait le trahir. Une tension trop continue de son esprit avait amené cette réaction, qui d'ailleurs ne dura guère. Le lendemain, plus assuré que jamais, Pasteur allait constater l'éclatant succès qu'il avait prédit. Dans la foule qui se pressait ce jourlà à Pouilly-le-Fort, il n'y avait plus d'incrédules, mais seulement des admirateurs. »

Ce beau succès n'entraîna pas de suite les convictions. 11 fallut aller répéter l'expérience en divers lieux, en France et à l'étranger, pour convaincre ceux qui voulaient toucher et voir avant de croire. Rien ne peut donner une idée de l'activité de Pasteur à cette époque. A la vie intérieure du laboratoire, qui continuait à battre son plein, et où les études sur la rage étaient déjà commencées, était venue se joindre une vie extérieure non moins active. Il fallait surveiller la fabrication et l'envoi des vaccins partout où se faisaient des expériences publiques ou privées, s'enquérir des résultats dont le détail n'était jamais ni assez nom-

breux ni assez précis, répondre aux demandes de renseignements, aux craintes qui précédaient l'expérience, aux plaintes qui la suivaient quelquefois. Pasteur faisait presque toute cette correspondance luimême. Il fallait répondre aussi aux critiques, aux attaques sournoises aussi bien qu'aux guerres ouvertes. Il n'avait pas d'adversaires qu'en France. Koch et son élève Luffler avaient par exemple publié, contre la théorie et la pratique de la vaccination, des critiques maladroites et vaines, qu'ils doivent bien regretter aujourd'hui. Dans cette lutte de tous les jours, Bouley s'était fait le champion de Pasteur et y mettait toute sa verve.

Grâce àces efforts prodigieux, grâce à la netteté des résultats, la pratique de la vaccination entrait rapidement dans les habitudes, et en publiant en 1894, dans les Annales de VJnstitut Pasteur, les statistiques de la vaccination charbonneuse sur les moutons et les bovidés, M. Chamberland pouvait accuser pour les premiers un total de 3,400,000 animaux vaccinés en 10 ans avec une mortalité de moins de I 0/0 ; pour les seconds, un total de 438,000 animaux vaccinés avec une mortalité d'environ 3 p. 1000. Enfin, il pouvait évaluer les bénéfices résultant, pour l'agriculture française, de l'emploi des vaccins, à 5 millions de francs pour les moutons, à 2 millions pour les bovidés. On voit que si le laboratoire avait pris de la peine, cette peine n'était pas perdue. C'est la vaccination charbonneuse qui a la première répandu dans le public la foi dans la science des microbes.

Si ce sont les expériences de Pouilly-le-Fort et les vaccinations charbonneuses qui ont les premières ébranlé le scepticisme général au sujet des doctrines nouvelles, c'est la prophylaxie de la rage qui leur a fait, dans la confiance publique, la place à part dont elles jouissent aujourd'hui. On ne peut méconnaître qu'à ce point de vue cette maladie était bien choisie. Elle n'a, au fond, aucune importance. La mortalité qu'elle amène est minime. On peut s'en préserver sans aucun appareil scientifique, par de simples mesures de police, comme le fait l'Allemagne, qui a le droit de se moquer de nous en nous montrant que, sans Institut antirabique, elle a moins de morts rabiques sur toute la surface de l'Empire que nous ta Paris. Mais la rage pèse sur les imaginations. Elle évoque des visions de légende, de malades furieux, inspirant la terreur à tout leur entourage, attachés et hurlant, ou bien asphyxiés entre deux matelas.

La réalité est bien plus simple et bien plus calme, et peu de morts sont plus douces que certaines morts rabiques; mais il était facile de prévoir qu'une victoire sur la rage n'en compterait pas moins pour une grande

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victoire. Seulement, elle ne semblait pas facile. D'abord la rage pouvait bien passer dans le public pour une maladie virulente ; elle n'avait pas ce caractère pour le médecin ou le chirurgien, parce que tout homme ou tout animal qui en était atteint en mourait, et qu'il était par conséquent impossible de savoir si elle récidivait sur le même individu. En second lieu, le seul moyen de la transmettre était de faire mordre un animal par un autre animal enragé, ou d'inoculer de la salive rabique. Mais ce mode de transmission était des plus incertains. L'incubation de la rage a une durée très variable, qui peut aller de quelques jours à plusieurs mois. Rien n'est plus insupportable pour un expérimentateur que ces délais longs et incertains entre une expérience et ses résultats. Il arrive en outre parfois que l'animal mordu ou inoculé ne meurt pas, et que tout est à recommencer. Enfin, comme dernier obstacle, de nombreuses tentatives, depuis longtemps poursuivies au laboratoire de Pasteur et ailleurs, avaient montré qu'il était impossible de découvrir, dans la salive des rabiques, aucun microbe ayant avec la rage un rapport étiologique assuré. Pasteur, après avoir cru en trouver un, avait renoncé à cette idée, qu'il avait eu la prudence de ne pas publier, de sorte qu'il abordait la question sans savoir si la maladie était virulente, sans en connaître et en pouvoir cultiver le microbe, et sans avoir même une méthode sûre et rapide d'inoculation.

C'est ici que nous allons bien apercevoir la puissance de la méthode expérimentale, quand elle est maniée à la fois avec audace et précaution. C'est un merveilleux outil, ayant une force de pénétration

extraordinaire, pouvant même travailler dans l'obscurité, à la condition d'être manié par quelqu'un qui le connaisse bien. Telles ces perforatrices qui attaquent et pulvérisent au fond d'un trou noir tout ce qu'on leur présente, pourvu qu'elles soient bien dans la main de celui qui les dirige.

Les symptômes généraux du mal rabique témoignaient que c'étaient surtout les centres nerveux qui étaient atteints. Le Dr Duboué, de Pau, avait déjà fait cette remarque, et conclu que la salive d'un animal enragé ne devait pas être seule virulente : sa matière nerveuse devait l'être aussi. L'expérience avait démontré Ja justesse de cette conclusion. Du tissu nerveux inoculé sous la peau d'un animal peut lui donner'la rage. Mais ce mode de transmission est tout aussi incertain et toutaussi capricieux que la transmission par la salive. La rage n'éclate pas toujours, et elle ne le fait parfois qu'après une incubation prolongée pendant des mois. L'inoculation sous la peau est donc une méthode peu sûre. Mais, se dit-on au laboratoire de Pasteur, pourquoi ne pas essayer de déposer le virus dans les centres nerveux, puisque c'est là qu'il secultiveet.se reproduit.

Il n'était pas nécessaire pour cela de connaître le microbe, ni même d'être sur qu'il y en a un. Le contrôle de sa présence et de son développement devait être non l'examen microscopique, mais l'apparition de la rage chez l'animal inoculé. Comme milieu de culture, le tissu nerveux offre d'ailleurs des garanties qu'on ne trouverait ni dans la salive ni même dans le sang, beaucoup plus accessibles à un microbe de l'extérieur. De plus, il semblait être un milieu d'élection pour le virus rabique, et réaliser naturellement pour lui cette condi-

tion qui était le fond de la méthode, et qu'on ne réalisait que péniblement pour les milieux artificiels de culture de la bactéridie et du microbe du choléra des poules. Le tout était d'arriver proprement à lui et d'y faire un ensemencement antiseptique. Ce qu'il y avait de plus sûr, c'était d'essayer d'inoculer un chien, sous la dure-mère, par trépanation.

« D'ordinaire, une expérience conçue et discutée était mise en train sans retard, dit M. le Dr Roux. Celle-ci, sur laquelle nous comptions beaucoup, ne fut pas exécutée aussitôt; Pasteur, qui a dû sacrifier tant d'animaux dans le cours de ses bienfaisantes études, éprouvait une véritable répugnance pour la vivisection. Il assistait sans trop de peine à une opération simple comme une inoculation sous-cutanée, et encore, si l'animal criait un peu, Pasteur se sentait aussitôt pris de pitié et prodiguait à la victime des consolations et des encouragements qui auraient paru comiques s'ils n'avaient été touchants. La pensée qu'on allait perforer le crâne d'un chien lui était désagréable. 11 souhaitait vivement que l'expérience fût réalisée, et il craignait de la voir entreprendre. Je la fis un jour qu'il était absent. Le lendemain, comme je lui rendais compte que l'inoculation intracrânienne ne présentait aucune difficulté, il s'apitoya sur le chien: « Pauvre bête! son cerveau « est sans doute lésé; il doit être paralysé. » Sans répondre, je descendis au sous-sol chercher l'animal et je le fis entrer au laboratoire. Pasteur n'aimait pas les chiens ; mais quand il vit celui-ci, plein de vivacité, fureter partout en curieux, il témoigna la satisfaction la plus vive et se mit à lui prodiguer les mots les plus aimables. Il savait un gré infini à ce chien de si bien supporter la

trépanation et de faire ainsi tomber tous ses scrupules pour les trépanations futures '. »

La méthode était en effet trouvée. C'était celle des cultures pures dans l'organisme. Le chien ainsi trépané devint rabique au bout de 14 jours, et tous les chiens traités de la même façon se comportent de même. Dès lors on pouvait marcher, et à partir de ce moment, tout se passa comme pour le choléra des poules et le charbon2.

Pour ces maladies, on faisait varier la virulence en changeant de milieu de culture. Pasteur avait même trouvé, tant pour le choléra des poules que pour le charbon, que la virulence variait quand on transportait le microbe d'une espèce sur une autre, et nous retrouverons bientôt ces résultats et les conclusions qu'on en peut tirer. Ici, où on ne pouvait faire de cultures que sur un être vivant, cette méthode s'imposait. 11 essaya donc l'inoculation du lapin par trépanation et vit qu'en faisant passer ainsi le virus de lapin en lapin, ce virus se renforce, et que la durée de l'incubation finit par n'être plus que de six jours. Sur le singe, au contraire, le virus s'atténue. Gela confirmait les analogies de la rage avec les maladies virulentes.

Mais si la moelle épinière d'un animal mort rabique peut être considérée comme une culture pure de virus, pourquoi ne pas essayer d'atténuer ce virus en laissant vieillir une moelle au contact de l'air pur. comme on atténue le virus charbonneux en abandonnant à l'air

1. L'œuvre médicale de Pasteur, par M. le Dr Roux, Agenda du chimiste, isiHi.

2. Tous 1rs travaux sur la rage sont résumés dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences, à partir de 1881. Ils ont été faits en collaboration uvec MM. Chumberland, Roux et Thuillier.

pur une culture pure. C'est ici que se place tout naturellement cette découverte capitale que la moelle rabique exposée à l'action de l'air, dans une atmosphère privée d'humidité, perd son activité en se desséchant. Après 14 jours, le virus est inoffensif' aux doses les plus fortes. Entre le point de départ et le point d'arrivée, il y a toute une série de degrés d'atténuation. « Un chien qui reçoit cette moelle de 14 jours, puis le lendemain celle de 13 jours, puis celle de 12 jours, et ainsi de suite jusqu'à la moelle fraîche, ne prend pas la rage, et il est devenu réfractaire contre elle. Inoculé dans l'œil ou dans le cerveau avec le virus le plus fort, il reste bien portant. Il est donc possible de donner, en quinze jours, l'immunité à un animal contre la rage. Or les hommes mordus par des chiens enragés ne prennent d'ordinaire la rage qu'un mois et même davantage après la morsure. Le temps de l'incubation pourra être utilisé pour rendre la personne mordue réfractaire.

« L'expérience faite sur des chiens mordus et inoculés réussit au delà de toute espérance. On se rappelle comment, avec l'aide de MM. Vulpian et Grancher, elle fut étendue à l'homme. Près de 20,000 personnes ont subi aujourd'hui ce traitement antirabique; la mortalité de ces personnes traitées est inférieure à 5 pour mille.

« La découverte de la prophylaxie de la rage a soulevé partout un véritable enthousiasme. Elle a plus fait pour la popularité de Pasteur que tous ses travaux antérieurs. En retour d'un semblable bienfait, le grand public voulut manifester sa reconnaissance d'une façon digne de lui et de celui qui en était l'objet : c'est

alors que fut ouverte la souscription qui a permis la fondation de l'Institut Pasteur1. »

Onvoitquela méthode s'était encore montréeunefois féconde. Nous pourrions encore citer, pour prouver sa puissance, la vaccination du rouget du porc, à laquelle travaillait surtout le regretté Thuiliier. Mais nous n'y retrouverions que ce que nous savons déjà. Nous ne faisons pas l'histoire de l'œuvre de Pasteur, mais celle de son esprit, et il vaut mieux arriver à une face de la question des virus que nous n'avons pas encore mise en lumière.

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