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LE PROBLEME DE L IMMUNITE

L'importance théorique de tous ces faits était encore supérieure à leur importance pratique. Cette méthode de l'étude physiologique des microbes en cultures pures, qui avait d'abord donné l'étiologie des diverses maladies étudiées, qui avait fourni ensuite toutes les notions que nous venons de résumer sur les variations de virulence, allait montrer une fécondité nouvelle en permettant de poser le problème de l'immunité, sur lequel les savants s'essayent encore, et qui n'a pas dit son dernier mot.

De quoi dépend cette immunité dont jouissent les animaux vaccinés, dont jouissent aussi les animaux naturellement réfractaires à certaines maladies mortelles pour d'autres espèces? Pourquoi la vache prend-elle moins facilement le charbon que le mouton de la Beauce,le mouton d'Algérie moins facilement encore que la vache? Pourquoi l'homme est-il inattaquable par certaines maladies des animaux avec lesquels il vit, et inversement? Ce sont là des questions qui, hier prématurées et audacieuses, pouvaient maintenant être posées et devenir l'objet d'une étude expérimentale. Pour tout dire, en un mot, ce n'était pas seulement le mécanisme de la maladie

qui devenait saisissable à l'expérience ; c'était aussi le mécanisme de lasanté, c'est-à-dire laphysiologieentière de l'être vivant, et déjà on pouvait prévoir que Pasteur et CI. Bernard allaient se donner la main dans une conception plus profonde de la vie de la cellule.

L'idée nouvelle que Pasteur apportait dans cette étude était l'idée de lutte entre deux cellules ou deux groupes de cellules, et ici, j'ai l'air d'avancer une proposition téméraire, tant l'idée de lutte fait partie de la conception ancienne de la maladie, et môme, le plus souvent, du spectacle du malade. Pendant la période métaphysique de la pathologie, lorsqu'on attribuait la direction de la vie à une force vitale superposée à l'ensemble des organes, on avait été conduit à se représenter la maladie comme une entité distincte, entrant en lutte avec la force vitale dans l'organisme. Quand, à la suite des progrès de la physiologie, la force vitale s'est pour ainsi dire effritée en une infinité de vies cellulaires, ayant chacune sa modalité et sa direction, l'idée de maladie a dû se transformer aussi, et nous avons vu plus haut les efforts faits pour donner à la pathologie des origines physico-chimiques. Au fond, dans cette conception, l'ancienne idée de lutte avait disparu, et quand, pour Virchow, une tumeur était un développement physiologique déplacé dans l'espace et dans le temps, c'est-à-dire se produisant là où il ne devait pas l'être, et à un moment qui n'était pas le sien, il était difficile de voir là rien qui ressemblât à la conception qui mettait la maladie aux prises avec la force vitale.

C'est pour cela que nous avons vu les physiologistes si opposés aux doctrines microbiennes. Le microbe produisant un phénomène chimique ou causant une

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maladie, c'était la réapparition de la force vitale dans des régions d'où on voulait l'éliminer. L'idée de microbe ramenait de la façon la plus nette l'idée de lutte, de lutte pour les besoins, de lutte pour l'existence. Telle est l'idée que Pasteur a plus que personne contribué à introduire dans la science et dans la pathologie.

Cette idée a subi à son tour des transformations dans son esprit. Au moment des Études sur la maladie des vers à soie, le microbe était pour lui une cause pathogène extérieure à l'organisme, à fonctionnement simple et en quelque sorte irrésistible. Pour se débarrasser de la maladie, il fallait se débarrasser du parasite, c'était ce que Pasteur avait fait pour le corpuscule delà pébrine. C'était ce qu'on avait fait avant lui pour le champignon de la muscardine et le sarcopte de la gale.

Cette conception un peu simpliste des maladies microbiennes était chez Pasteur en parfait accord avec ce qu'il savait alors des microbes. 11 croyait que les espèces bactériennes avaient des formes à peu près constantes et despropriétés immuables. Transportées de milieu en milieu, elles devaient faire subir à leur matière alimentaire une transformation univoque, qui permettait de les reconnaître bien plus sûrement que leur aspect au microscope. Transportées de même sur un être vivant, elles devaient amener une maladie univoque aussi, toujours la même lorsque les voies de pénétration étaient les mêmes, et qui devenait par là une sorte d'entité morbide : ce qui nous ramenait, sur le terrain expérimental, aux plus anciennes conceptions de la médecine. Les études sur la flacherie avaient à

peine modifié ce point de vue. Elles avaient montré seulement que le microbe, pour agir, avait parfois besoin d'être aidé par les circonstances extérieures. Mais il était toujours le même quand il agissait.

Brusquement, vers l'âge de soixante ans, Pasteur rencontre des faits qui ne sont plus d'accord avec cette ancienne conception : c'est l'atténuation des virus. Une même espèce microbienne peut revêtir, suivant les conditions de culture, des caractères qui la rendent méconnaissable pour qui n'a pas suivi de près toutes ses transitions. J'ai dit plus haut combien il avait fait d'efforts pour se convaincre qu'il y avait dans ses cultures de vibrion septique deux espèces inégalement virulentes, que les conditions de culture permettaient de séparer. Use refusaitàadmettre que cesconditionsde culture pouvaient les produire. J'aurais pu dire la même chose à propos du choléra des poules. C'était la lutte de l'esprit ancien centre l'esprit nouveau, et il faut admirer la liberté d'allures avec laquelle Pasteur abandonna ses premières conceptions, dès que l'expérience lui eut montré qu'elles n'étaient pas en accord avec les faits.

C'est sans regret et avec ardeur qu'il se jette dans cette voie nouvelle, devinant les ressources qu'il allait y trouver pour aborder les plus hauts et les plus délicats problèmes de la pathologie. Il pouvait désormais reprendre son ancienne idée de lutte, non plus de cette lutte brutale, où on ne peut essayer d'intervenir qu'en supprimant un des adversaires en présence, mais d'une lutte ménagée, qu'on pouvait essayer de diriger en augmentant ou diminuant lés forces de l'un des partis. 11 ne s'agissait que de trouver le terrain et l'objet de la lutte, et pour cela, on avait l'expérience : on pou-

vait, avec une même espèce sujette au charbon, étudier des bactéridies de virulences différentes : on pou vait,avec la même bactéridie, étudier des espèces différentes, ou des animaux d'une même espèce inégalement vaccinés, ce qui en faisait dans une certaine mesure des animaux différents. On voit quel champ de travail s'ouvrait devant lui. C'est le propre de certaines découvertes de révéler brusquement d'immenses horizons. Pasteur était monté peu à peu jusqu'à un de ces cols de montagnes d'où on domine tout un pays nouveau. 11 s'y enfonça de suite avec allégresse. Entrons-y avec lui. Nous pouvons désormais ne plus le suivre de près et abandonner l'ordre historique. D'abord nous sommes arrivés aux derniers temps de sa vie et à ses dernières conceptions. Puis, ce qui nous intéresse, c'est le plan de l'édifice et non l'ordre dans lequel ses diverses parties sont venues au jour. Si on veut savoir la part qui en revient à Pasteur, qui l'a fondé, il faut le prendre à l'état où il l'a laissé, avec ses parties terminées, ses pierres d'attente, et une courte indication de ce que les progrès de la science ont conduit à y ajouter depuis.

VIRULENCE ET ATTENUATION

L'atténuation est un phénomène général. Après l'avoir constatée pour le microbe du choléra des poules, la bactéridie charbonneuse, le virus rabique, le microbe du rouget du porc, Pasteur la retrouva pour un microbe rencontré chez des chevaux morts de fièvre typhoïde pour un autre microbe emprunté à la salive d'un enfant hydrophobe, et qui se trouva plus tard être le pneumocoque de Talamon-Fraenkel. Tous ces bacilles s'atténuaient lorsqu'on les laissait vieillir dans leur liquide de culture.

Mais que veut dire ce mot vieillir? La vieillesse est une résultante, et ne peut être une cause active. Elle accompagne l'atténuation, elle ne la produit pas, ou plutôt ce sont les mêmes causas qui produisent à la fois l'une et l'autre. Quand on cherche quelle influence physico-chimique peut bien entrer en jeu, on songe de suite à celle de l'oxygène.

Le micrococcus du choléra des poules est par exemple un aérobie dans les flacons de culture et dans l'organisme. Quand il cesse de se multiplier dans son milieu de culture, il continue à y respirer, à y donner de l'acide carbonique en brûlant ses propres

tissus. Il se contracte et se rapetisse visiblement (fig. 22). C'est probablement à ce travail intérieur qu'est due son atténuation, qui est une preuve de faiblesse, et l'expérience apprend en effet que, lorsqu'on lui ménage l'oxygène, en l'enfermant dans des tubes clos avec une faible provision de ce gaz, sa virulence dure beaucoup plus longtemps. Il en est de même dans tous les cas, et toujours l'oxygène, envisagé comme agent de combustion des tissus en l'absence de matière alimentaire, comme agent d'affaiblissement par conséquent, est en même temps un agent d'atténuation. Atténuation et affaiblissement sont synonymes, et voilà une conception qui s'harmonise bien avec notre idée de lutte dans les maladies microbiennes. Ce qui nuit au microbe sert à son hôte.

Nous sommes donc autorisés à nous demander si toutes les causes d'affaiblissement du microbe, toutes celles qui l'amènent plus ou moins vite à sa mort, ne le feraient pas passer tout d'abord par une série d'atténuations successives, ne le transformeraient pas en vaccins. A cette question originale, l'expérience répond oui sans hésiter. Oui, d'une manière générale, l'atténuation est une des formes de l'affaiblissement graduel d'une cellule de microbe qui marche vers la mort, et toute action nuisible au microbe commence par en diminuer la virulence. Telle est, par exemple, la chaleur. Elle tue le microbe, nous le savons, quand elle est trop élevée. Entre la température la plus favorable à la culture et la température mortelle existe une zone d'atténuation, vue par M. Toussaint et bien étudiée par M.Chauveau,ausujetdelabactéridie.Ladurée duchaufiage doit être en raison inverse de l'élévation de tem-

pérature, et, pour une température donnée, directement proportionnelle au degré d'atténuation à obtenir.

A côté de l'action de la chaleur se place tout naturellementcellede la lumière solaire. Elle tue le microbe après un certain temps d'exposition; mais avant de le faire périr, elle l'atténue. C'est ce qui résulte de mes expériences, suivies par celles de M. Arloing.

Voilà pour les agents physiques. Voici maintenant des actions chimiques. L'oxygène est un facteur physiologique de la plus haute importance, et nous avons déjà examiné son rôle sous ce rapport. Mais il joue aussi un rôle plus exclusivement chimique, un rôle toxique mis en évidence par M. P. Bert. Tous les microbes ont besoin de faibles doses d'oxygène et souffrent quand on leur en donne trop. Les anaérobies en demandent des traces et meurent dans l'air ordinaire. Les aérobies vivent dans l'air ordinaire et meurent dans l'oxygène comprimé. Entre les limites physiologiques et les limites toxiques il y a encore une zone d'atténuation étudiée par M. Ghauveau avec la bactéridie charbonneuse.

A côté de l'oxygène viennent naturellement se placer les antiseptiques, qui, eux aussi, indifférents ou même favorables aux microbes quand ils sont en proportions très faibles, les tuent à doses plus élevées. MM. Chamberland et Roux ont étudié l'action de l'acide phénique, du bichromate de potasse et de l'acide sulfurique sur le bacille du charbon, et ont trouvé dans cette voie des faits curieux sur lesquels nous allons revenir tout à l'heure.

En somme, on a divers moyens de faire sortir d'une même race virulente toute une série de races de plus

en plus atténuées. Jusqu'ici, nous ne les avons étudiées que comme vaccins. Pour bien pénétrer leur rôle à ce point de vue. il faut les étudier en elles-mêmes.

En quoi diffèrent physiologiquement des bactéridies inégalement atténuées? Elles ne se distinguent guère dans les bouillons de culture. Atténuées, elles donnent des articles qui se disloquent facilement et se répandent dans le bouillon de culture qu'ils troublent, tandis que les bactéridies virulentes donnent des flocons cohérents, flottant au milieu d'un liquide limpide. Mais leurs besoins physiologiques sont les mêmes et le microscope est presque impuissant à les différencier. Il faut pour cela les inoculer à des êtres vivants.

Étudions-les sur des animaux. A mesure que la bactéridie s'atténue, on constate qu'elle cesse d'abord d'être virulente pour le bœuf, mais qu'elle peut encore, à ce moment, tuer des moutons. Atténuée un peu plus, elle cesse d'être mortelle pour le mouton, mais tue encore les lapins et les cobayes. Quand elle ne tue plus des cobayes adultes, elle tue encore des cobayes jeunes ou de jeunes souris. Il en est de même pour les autres microbes.

La virulence nous apparaît donc comme une qualité intrinsèque dont le microbe se dépouillerait de plus en plus jusqu'à devenir inoffensif. Mais voici qui prouve que les choses ne sont pas aussi simples. Si la virulence n'était que cela, les divers modes d'atténuation la feraient disparaître de la même façon, et l'ordre dans lequel les espèces animales sont atteintes serait toujours le même. Or l'expérience montre que cet ordre varie suivant la méthode d'atténuation. La bactéridie atténuée par exemple par le bichromate de potasse,

dans les expériences de MM. Chamberlandet Roux que nous visions tout à l'heure, peut encore tuer des moutons ou les rendre au moins très malades, en les laissant alors vaccinés, alors qu'elle ne produit aucun effet sur des lapins ou des cobayes, et ne les vaccine même pas. C'est l'interversion complète des propriétés de la bactéridie atténuée par culture à 42°-43°, qui tue des cobayes et des lapins à une période où elle est inorï'ensive pour le mouton et ne le vaccine même pas. On trouve des faits tout pareils avec des spores de bactéridies atténuées par l'action d'une température de 35", dans un liquide renfermant deux pour cent d'acide sulfurique.

Ainsi la virulence n'est pas, comme nous aurions pu le supposer, une qualité absolue, allant en diminuant peu à peu à la façon d'une réserve de matière alimentaire ; c'est une qualité relative, dans l'appréciation de laquelle il faut faire entrer, non seulement les conditions spéciales au microbe, mais encore la nature, l'âge et, comme nous le verrons bientôt, l'individualité de fanimal sur lequel on l'étudié. Rien n'est moins surprenant dans notre façon de nous représenter les choses. Le mot virulence résume le résultat d'un conflit entre deux êtres : il faut donc y tenir compte des qualités des deux adversaires.

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