CONCLUSIONS GENERALES
Ce fait mérite qu'on s'y arrête. Le tartrate droit et le tartrate gauche d'ammoniaque sont composés exactement des mêmes éléments, carbone, hydrogène, oxygène, azote, en même quantité. Une seule chose diffère, c'est l'arrangement des atomes. Encore cette différence n'est-elle pas grande, puisque les deux arrangements sont l'image l'un de l'autre dans une glace, et pourtant, cela suffit pour qu'une espèce vivante puisse respecter l'un des deux sels, tout en détruisant l'autre.
Il faut évidemment, pour comprendre ce fait, se rapporter à ce que nous savons au sujet de la différence de propriétés chimiques qu'amène la combinaison de l'acide tartrique avec un corps actif. Mis en présence de la potasse, de la soude, les acides tartriques droit et gauche se comportent exactement de la même façon et ont la même stabilité. Il n'en est plus de même quand ils s'allient à des substances douées du pouvoir rotatoire. Or, c'est précisément ce qu'ils rencontrent dans les tissus vivants, où il y a toujours des corps actifs, ne serait-ce que la matière albuminoïde du protoplasma.
D'un autre côté, tout phénomène de nutrition est
protoplasmique, c'est-à-dire que l'aliment d'une cellule quelconque, quel qu'il soit, et quelle qu'elle soit, doit commencer par faire partie du protoplasma avant d'être brûié ou utilisé. On comprend dès lors que les deux tartrates ne se prêtent pas avec la même facilité à cette combinaison, ou qu'une fois combinés, ils aient des stabilités différentes. C'est ainsi que le bimalate actif s'unit au bitartrate droit pour donner une combinaison cristalline irréalisable avec le bitartrate gaucbe. C'est ainsi que les deux tartrates de quinine résistent de façons très inégales à l'action de la chaleur.
Une cellule vivante nous apparaît donc comme un laboratoire de forces dissymétriques, où un protoplasma dissymétrique, agissant sous l'influence du soleil, c'est-à-dire sous l'influence de forces extérieures dissymétriques, peut présider à des actions très variées, fabriquer à sou tour de nouvelles substances dissymétriques qui ajoutent ou retranchent à sa puissance, utiliser l'un des éléments d'un paratartrique sans toucher à l'autre, fabriquer du sucre cristallisable à un moment donné pour le consommer à un autre, se faire des réserves aujourd'hui et les épuiser demain, bref présenter la plasticité merveilleuse que nous lui connaissons, et cela tout simplement, sans fracas, par de toutes petites déviations de forces sous des influences dissymétriques.
La nature de la matière albuminoïde de chaque cellule, ou, plus généralement, le sens de la dissymétrie d'un ou plusieurs des éléments de son protoplasma, exerce ainsi sur ses fonctions actuelles et, par là, sur son devenir, une influence de premier ordre, dont le mécanisme, obscur jusqu'ici, s'éclaire un peu dès
qu'on l'envisage à la lumière des travaux de Pasteur. Que serait un monde dans lequel on remplacerait, dans les cellules actuellement vivantes, la cellulose, l'albumine par leurs inverses, et, pour nous rapporter à des notions que nous avons déjà rencontrées, que serait un monde dans lequel la terre tournerait autour du soleil dans un sens opposé à celui qu'elle possède, une terre où le courant électrique qui en fait un aimant prendrait une direction opposée, et où la pointe de l'aiguille qui marque le nord marquerait le sud?
On a le droit de penser qu'il ne serait pas identique au monde actuel. On peut même croire qu'il eu différerait beaucoup, et voilà, de par la pensée profonde de Pasteur, le lien qui rattache notre nature aux phénomènes cosmiques. Nous sommes tous des enfants du soleil! a-t-on dit en se plaçant dans un autre ordre d'idées. Nous voyons ici qu'il y a plus que cela. Le soleil ne distribue pas seulement la force, il influe sur sa direction et son emploi.
Nous voyons aussi, par la même occasion, toute la difficulté qu'on rencontrerait à aborder le problème par l'expérience. Pour introduire dans une cellule des principes immédiats différents et inverses de ceux qui y existent, il faut agir sur elle au moment où elle est le plus plastique, prendre la cellule du germe, et essayer de la modifier. Mais cette cellule a reçu de ses parents une hérédité, sous forme d'une ou do plusieurs matières actives, dont la présence suffit à la rendre rebelle à de certaines actions, à lui en faire accepter d'autres, c'est-à-dire imprime à son évolution un sens déterminé. Cette cellule contient en principe non seulement son être, mais encore son devenir, et c'est là une force initiale qui
augmente sans cesse en donnant sa propre direction aux forces nouvelles qui apparaissent tous les jours dans le petit monde qu'elle régit. Vires acquirit eundo. Et la vie de l'ensemble résulte du concours de ces vies cellulaires.
Ah! si la génération spontanée était possible! Si on pouvait créer de toutes pièces, faire sortir de la matière minérale inactive une cellule vivante, combien il serait plus facile de lui donner une direction, de faire entrer dans sa substance, et, par là, dans ses manifestations vitales, ces dissymétries prévues dont nous parlions plus haut! J'ajoute en tout cela quelque chose à ce que Pasteur a écrit sur ces questions captivantes, mais je crois ne pas avoir dépassé le travail de sa pensée en montrant comment l'étude méthodique et régulière des questions qui se dressaient devant lui à mesure qu'il avançait a pu le mettre en présence de deux des problèmes qu'il devait résoudre, la question des fermentations et celle des générations spontanées.