‹ Pasteur et les Pastoriens (volume 2)Chapitre 10 sur 14 · M. METCHNIKOFF · texte numérisé non relu

M. METCHNIKOFF

(( Après H. Pasteur , c*est Metchiiikoff notre homme de génie », vous diront les Pastoriens avec qui vous en causerez. Et je comprends, ma foi, qu'ils soient fiers de ce grand cerveau.

Sans doute, le chef de service du (( laboratoire de recherclies » n*a pas encore à son actif de trouvaille thérapeutique comparable à la découverte du vaccin de la diphtérie : c'est que. retenu jusqu'à ces temps-ci par les plus hauts problèmes de la physiologie générale, son esprit commence à peine à s'appliquer aux études pratiques.

Actuellement — on ne sait pas ce que réserve l'avenir avec ces intelhgences inventives — sa gloire principale est d'avoir révélé aux hommes

toute une fonction nouvelle de leur organisme. Il a découvert et décrit dans ses moindres détails la phagocytose ; retenez bien ce nom barbare : ce qu'il signifie a presque autant d'importance que la respiration ou la circulation du sang.

C'est, dans la profondeur de nos tissus, la lutte pour la vie, avec des infiniment petits pour combattants ; c'est tout un drame au microscope.

D'une part, le microbe, l'envahisseur qui veut conquérir, qui veut vivre, et prospérer, et pulluler; et en face de lui, \e phagocyte, gardien du territoire, globule blanc de notre sang, grosse cel)iil« cachée dans les antres de notre appareil digestif, dans les cavernes de nos amygdales, qui semble littéralement doué de conscience et de discernement, qui guette Tennemi, le saisit, l'englobe, le réduit à l'impuissance, le digère, l'anéantit — à moins que l'autre, plus vigoureux ou plus tenace, n^ait raison de sa résistance et ne finisse par envahir victorieusement le territoire convoité.

Merveilleuse défense de la vie contre ce qui lue! A chaque instant la phagocytose nous sauve de

quelque péril, petit ou grand. Arme à double tranchant, d'ailleurs, comme toutes celles que forge rimpassible nature, car le globule blanc, faute de mieux, parfois nous dévore nous-mêmes et détruit nos propres t ssus.

Cette trouvaille — je ne donne en ces lignes brèves qu'une bien maigre idée de son ampleur et de son importance — il fallait, pour la mener à bien, plutôt un zoologiste qu*un médecin.

Et c'est précisément le cas de M. MetchniicofT.

Ce Russe, dont les premières études furent faites en Allemagne, chez b grand Virchow notamment, prodigieusement instruit, parlant toules les langues, a promené son microscope sous bien des latitudes, en Italie, à Madère, à Odessa où il a été professeur, cherchant au rivage de toutes les mers ces animalcules tout simples, sans circulation sanguine, sans système nerveux, où il pouvait surprendre, dans sa nudité première, le phénomène capital de l'inflammation, de la défense de nos tissus.

D'Odessa, il écrivit un jour à M. Pasteur, qui

04 M. PASTEUR ET LES PASTORl^NS.

déjà l'estimait beaucoup, pour demander une modeste place à la maison-mère; et depuis lors on le voit tous les jours — a côté de la charmante femme dont il a fait son préparateur, son collaborateur de chaque jour — poursuivre avec acharnement, avec tous les enthousiasmes, tous les doutes, tous les tourments d'esprit d'un homme de génie, ses études nouvelles sur les associations microbiennes, qui peut-être le conduiront un jour à quelque découverte pratique d'une haute importance pour la préservation contre le choléra.

C'est, vous pouvez m'en croire, une curieuse et peu banale figure que la sienne.

Sa grosse tète, sa large face, presque toute sur le même plan, son bon nez porteur de lunettes, SOS yeux au beau regard facile à effarer, sa barbe brune, clairsemée, courte et désordonnée, ses cheveux indisciplinés, couchés par las en sens inverse comme des épis après un orage, son léger accent russe et sa voix grasseyante, m'ont pro-

curé, quand je Tai vu pour la première fois, une immédiate et vive impression de sympathie et de respect.

Encore un qui n'a pas l'ambition de faire sa forlune! Sous prétexte qu'il a six ou sept mille francs de rente, il ne veut même pas toucher de traitement pour les leçons qu'il fait à l'Institut Pasteur : il a refusé plusieurs fois une chaire à Saint-Pétersbourg, avec de gros émoluments.

Ce nom de Metchnikoff, le grand public le connaît à peine* Je n'en ai que plus de plaisir à le lui révéler. C'est le nom d'un des plus grands maîtres de la science de la vie, et c'est à peine si ce maître a quarante-huit ans.

Il n'a pas dit son dernier mot.

Page 1