‹ Pasteur et les Pastoriens (volume 2)Chapitre 9 sur 14 · M. ROUX · texte numérisé non relu

M. ROUX

Un matin vers onze heures, si le hasard vous mène à Tlnstilut Pasteur, allez flâner quelques

1. Au moment où ce petit ouvrage ôlait sous presse, un des plus influents, un des mieux rédigés parmi les journaux de médecine d'OuIre-Manche, le Briiish Médical Joumaly a publié un article passionnément injuste qu'il ne faut pas laisser passer sans protester.

Prenant à parlie la presse parisienne et tout particulièrement le Figaro, à propos de sa souscription, le British nous accuse, en termes discourtois, d'avoir voulu faire une gloire nationale d'une découverte absolument allemande, celle du traitement de la diphtérie.

La bonne foi de notre confrère anglais ne saurait fcire mise en doute. Mais, bien évidemment, il aura laisse libre cours à ses sympathies pour l'Allemagne, sans se donner la peine de rechercher les faits et de les rétablir dans leur vérité historique.

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minutes dans ce large corridor vide du premier étage qui relie les laboratoires au logis du Vieux

Faisons la besogne pour lui.

Précisément, le Journal officiel a publié, sur cette question, un lumineux rapport du docteur Chantemesse, inspecteur général adjoint des services sanitaires, chef de la délégation française au Congrès de Buda-Pesth.

Ce rapport — il est adressé au président du Conseil •des ministres — est à la fois d'une grande clarté, d'une extrême précision et de la plus évidente véracité.

On acquiert vile, en le lisant, cette conviction qu'une découverte comme celle du vaccin de la diphtérie ne s'est pas faite d'un seul coup et ne saurait appartenir à un seul homme de science.

La trouvaille thérapeutique qui préoccupe le monde entier depuis six mois n'est en réalité ni exclusivement allemande ni exclusivement française. Jamais personne ici n'a prétendu qu'elle appartînt uniquement au docteur Roux ; mais il serait souverainement injuste et parfaitement absurde d'eu faire la propriété scientifique exclusive de M. Behring.

D'ailleurs, voici les faits.

La mélhode générale qui consiste à in jecler du sérum d'animal préalablement immunisé a été inventée et appuyée de preuves démonstratives , en 1888 par deux savants français, MM. Charles Richet et Héricourr. Donc, premier point indiscutable, M. Behring s'est con-

Maître. Et bientôt vous verrez surgir d'une porte vitrée un grand corps d'homme maigre, tout en

tenté d'appliquer à la diphtérie un procédé de traitement déjà imaginé.

Second point, non moins important.

Lœffler avait isolé, des membranes de la diphtérie, un microbe dont l'importance et la signification réelles n'ont été bien connues qu'en 1889, lorsque MM. Roux et Yersin curent découvert la toxine, le poison sécrété par le bacille de Lœffler. C'est la toxine qui fait à proprement parler le danger de la diphtérie : seule une antitoxine pouvait lutter victorieusement.

Sans toxine, pas d'antitoxine ; sans Roux, pas de Behring, tel est le raisonnement qui s'impose, en bonne logique.

On savait en outre, depuis les travaux de Salmon, de Charrin, de Ghantemesse et Widal, de Roux et Chamberland, que des toxines, inoculées par petites doses à des animaux, pouvaient immuniser ces animaux, les metlrc à l'abri des atteintes du microbe lui-même. Cari Frankel avait même montré qu'on peut ainsi immuniser un animal contre la diphtérie.

Et c'est alors, alors seulement, que M. Behrinp: — incidemment, car il était parti d'expériences sur l'iodoforme — lit faire un pas décisif à la question, en utilisant toutes les découvertes et en inoculant à l'homme déjà atteint de diphtérie le sérum d'animaux immunisés.

Behring mérite, pour ce fait, la considération la plus

gueur, les pieds chaussés dans des snow-Ijools, chapeau melon sur la tête et aux épaules une

inguée, et nous ne la lui inénageoiis pas en Ki'ancc. : sait bien. Jlais, pour ftre eiact. il faut bien dire le résultat de ses premières injeclions ne fut pas encourageant. La décourei'te de Beiiring n'avait eu magne mâme qu'une vogue asseï médiocre — à ; enseigne qu'on avait cëdé, pour une somme fort ime, le droit de vendre l'antitoiine — loi'sque surla communicalion du docteur Roui, elui qui avait découvert la loiine de lu diphtérie lit rendre pratique et véritablement féconile la Hiveiie de l'antitoxine. Voilà la part de gloire qui i retient ; nous nous en contentons, est donc absolument inciact que la France se soil gloire d'une découverte exclusivement allemande. H le rapport décisif du docteur Cbanteinessc il eure bien établi :

Que la découverte de H. Behrûig n'est que la iction d'une série de découvertes antérieures faites ' la plupart en France ;

Oue, sans les perfeclionnemenis apportés par le eur Roui ù la lecljnîque de Behring, la découverte 'anliloiiiie diplilénquc ne serait que très imparfaite 'importance pratique 1res relative.

I belle indignation du lirilùh n'est donc eu rien liée, et je ne doute pas que le journal anglais ne ise l'imparllahlé jusqu'à reproduii-e le rapport du

pèlerine à capuchon comme en portent les officiers.

Quand il passera devant vous de son pas allongé, son visage, un peu las et décoloré, comme par l'excès du travail, vous apparaîtra jeune encore — il n'a pas quarante et un ans; et vous lui verrez les yeux pâles, presque effacés, tout pleins de sympathie voilée, cette barbe pointue et ces traits verticaux, ce dessin monacal des lignes du visage et cet air de renoncement qui déjà m'avaient tant frappé chez son maître M. Duclaux.

Ce passant, c'est le D' Roux venant à son laboratoire — un des huit ou dix hommes les plus célèbres de ce temps.

Franchissez avec lui la porte sur laquelle les mots

MICROBIE TECUNIQUE désignent son domaine; suivez-le jusque dans son

docleur Chantemcsse, qui met si nettement toutes choses au point.

cabinet de travail ; présentez-vous vous-môme, car personne n'est là pour introduire et annoncer. Puis essayez un peu de lui faire des complimenls et de lui parler de sa gloire.

Et vous verrez son visage exprimer d'abord on ne sait quelle crainte de ne pas paraître assez simple, de laisser croire à de l'orgueil, puis de la gêne et de Timpalience.... Et pour se tirer d'embarras, M. Roux, mettant au rancait son grand renom scientifique, ses belles découvertes, sa croix de commandeur, ne sera plus qu'un jeune étudiant avec l'allure un peu dégingandée, la brusque bonhomie et l'absolue liberté de paroles d'un interne en salle de garde.

Entendez-le maudire les journaux qui lui font une renommée dont sa modestie s'exaspère; écoutez-le vanter la paix des champs et son désir do f...icher le camp dans un pays perdu, pour travailler loin du tapage. Et le voilà qui s'en prend maintenant « à ces vieux académiciens, que leur âge devrait calmer, rendre prudents et circonspects, et qui s'emballent, pis que des jeunes, jus-

qu'à lui décerner des prix pour une découverte qui n'a pas même un an de vie, et n*a pas dit son dernier mot ! »

Ainsi parle ce grand modeste qui, pour passer inaperçu, diminuerait volontiers ses mérites. i*our un peu, c'est vous-même qu'il prendrait à partie, et qu'il bousculerait si vous vous montriez trop enthousiaste. Mais demandez-lui un service, ayez recours à sa bonté, et vous constaterez que ce simple et rude grand homme a un cœur généreux et bon.

C'est ainsi que me le dépeignent tous ceux qui l'ont beaucoup connu.

On a tout dit de lui, depuis six mois.

Vous savez, n'est-ce pas, qu'il est né dans une petite sous-préfecture de la Charente, à Confolens, d'une famille nombreuse et pauvre, qu'il vint en Auvergne avec son beau-frère, censeur au lycée du Puy; qu'à ce lycée il fut le camarade de classe de M. Charles Dupuy , ancien président du Conseil

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50 M. PASTEER ET LES PASTORIEXS.

— les deux gamins étaient destinés à tenir une assez belle place dans Paris, quelque trente ans plus tard; — qu'il vint étudier la médecine h Clermont-Ferrand, où M. Duclaux, professeur de chimie, ne tarda pas à remarquer cet élève « si taciturne et si studieux », dont il fit son préparateur.

Un peu plus tard, Roux suivit à Paris son maître, qui venait d*être nommé professeur à rinstitut agronomique.

M. Duclaux lui fit avoir une modeste place à i'Hôtel-Dieu, dans le laboratoire du vieux Béhier, où cert lin jour le jeune étudiant fit preuve de cette indépendance de caractère, de cet impi^rieux besoin de franchise dont il ne se débarrassa jamais, même devant son vénéré et bien-aimé maître Pasteur, quand ils n'étaient pas tout à fait de même avis sur une question de détail.

En 1877, il entra au laboratoire de la rue d'Ulm, et tout de suite il y montra des qualités de premier ordre, de sagacité, de patience, de conscience scientifique poussée jusqu'au scrupule.

C'était au moment des expériences sur la vaccination charbonneuse; il y prit une part active avec son ami Chamberland et, dès 1881, il recevait en même temps que lui le ruban rouge.

Il fit, en 1883, sn thèse sur la rage et signa avec M. Pasteur la première série de communications à l'Académie des sciences. Ses études sur Vatténuaiion du vbiis à Vaide des antiseptiques , sur Vinflucnce de la lumière sur les spores microbiennes, sur la vaccination des maladies infectieuses à Vaide des produits solnhles sécrétés par les microbes, ses belles études, au laboratoire et au lit du malade, sur le croup, son admirable découverte de la toxine de la diphtérie, l'avaient mis au rang des savants importants et lui avaient mérité la haute estime du inonde scientifique, longtemps avant que sa trouvaille dernière lui ait valu Tuniverselle admiration.

Depuis bien des années. Roux t'ait, à rins.titut Pasteur, un cours si recherché qu*il faut s'inscrire dix-huit mois à l'avance pour y trouver place; on

y<v'ienl de tous les pays; on peut dire qu'il a initié à la technique tous les savants français — et ils sont légion — qui s'occupent actuellement de microbes et de toxines.

Je ne crois pas qu'il soit possible d'être un plus acharné travailleur. 11 ne connaît point le repos des jours de dimanche et de fête, et jamais rien n'a prévalu contre cette idée qui le mène : faire de bons travaux scientifiques et des découvertes utiles — non pour sa propre renommée, — mais pour la gloire de l'Institut Pasteur, de celte chère maison-mère de l'ordre des Pastoriens, dont lui ne voudrait être — sincèrement, j'en suis persuadé — qu'un humble moine très obscur.

M. MEÏCHNIKOFF

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