METHODE DE TRAVAIL
Peu de semaines après mot arrivée au laboratoire nous partimes, Pasteur, Thuillier et moi pour Bolène, dans la Vaucluse, nous emportions des flacons qui contenaient le virus atténué du rouget du porc. Pendant un mois nous parcourûmes les porcheries des environs où sévissait le rouget, faisant des autopsies, amassant des documents ; Pasteur toujours avec son grand cahier cartonné et épais dans lequel il écrivait les résultats de toutes les expériences et le résumé de tous les documents qu'il recueillait de sa petite écriture fine et nette, parfaitement lisible. Il ne se perdait pas en longues tirades littéraires, c'étaient des notes concises et claires. Plus tard, lorsqu'il échafaudait et vivait véritablement le roman d'une de ses découvertes avec cette grandeur de vue qui est la caractéristique de son génie, il refeuilletait toutes ces pages pendant des heures debout devant son bureau appuyé sur son coude, voyait si ses idées concor-
daient avec les faits, sentait la nouvelle et dernière expérience à faire encore et dont le résultat devait décider du bien fondé de son idée. Alors il accomplissait cette expérience dont il voyait avec son esprit enthousiaste le résultat positif, Il parlait à ce moment-là, de la grandeur de la chose, de la beauté du résultat qu'il allait obtenir, mais il arrivait aussi que le lendemain l'expérience donnait un résultat négatif. Alors devant cette critique, de- Vant ce contrôle que lui donnait la méthode expérimentale il abandonnait son idée de la veille, non seulement pour ne plus y penser mais pour l'oublier complètement.
Un jour, par exemple, il avait pensé que le virus du choléra des poules, mortel lorsqu'on l'inocule sous la PEau, pourrait se comporter comme le virus de la péripneumonie contagieuse des bêtes à cornes, qui, inoculé dans Je tissu dense, c'est-à-dire à l'extrémité de la queue des bovidés, amène une maladie locale, qui est une véritable vaccination, tandis qu'inoculé dans n'importe quelle autre partie du corps ce virus amène la mort. Sans rien expliquer à personne il fit acheter trente coqs ; ceux-ci furent tous inoculés le lendemain à la base de l’ergot. Il espérait qu'il ne Mmourraient pas et auraient l'immunité lorsqu'on les inoculerait du choléra des poules dans une autre région du corps. Les trente coqs moururent Presque tous de cette Première inoculation. Cette expérience, qui avait jugé la question, n'avait laissé aucune trace dans l'esprit de Pasteur du moment qu'elle n'avait pas donné une conclusion positive et si on lui en avait
parlé quelques jours après, il est fort possible qu'il l’eût complètement oubliée.
Son génie s'était créé un roman, son esprit positif le portait à trouver l'expérience qui devait répondre à ce qu'avait enfanté son imagination. Le résultat de l'expérience étant négatif, son idée était désormais pour lui lettre morte.
Cet exemple fait toucher du doigt la différence qu'il y a entre le génie de Pasteur, qui se sert de la médecine expérimentale pour vérilier ce que son cerveau a engendré, et ce que font les savants qui, observant un fait, bâtissent sur ce fait d’observation toute une théorie. Ces derniers peuvent laisser divaguer leur imagination, ils peuvent s'éloigner de la vérité. Pasteur, lui, était toujours ramené à la vérité par la méthode expérimentale.
Mais lorsque j'expérience donnait, au contraire, raison à sa théorie, alors il ne se tenait plus de joie ; il en parlait autour de lui et s’écriait de temps en temps : “Comme c'est beau ! Comprends-tu? ’ Et lorsque son travail était suffi- Samment avancé, il expliquait, avec un merveilleux talent de professeur, tout ce qu'il pensait comme il l'aurait fait à un élève de l'école prinaire.
Cette méthode de travail, cette recherche constante de la vérité, cette faculté de Pasteur de combiner les expériences d'une façon suffisamment nette pour que le résultat qu'elle donnerait fut une réponse au roman qu'il se faisait, cette préoccupation de ne livrer aux autres ses idées que lorsqu'il les sentait étayées par l'expérience, explique comment dans son œuvre tout est resté, tout est vé-
svt
vb
rité, jusqu'à présent rien n'y a été contredit. Il Savait combiner une expérience et n’en torturait jamais le résultat pour l’amener à cadrer avec ses idées. C'était l'expérience qui le dirigeait.
Lorsqu'il exposait ses idées, il le faisait avec unc clarté remarquable. Si l'on était dans un jardin, sur une route, il s'arrêtait, tout en causant, POur appuyer son explication de dessins qu'il tra- Sait avec l'extrémité de sa canne, puis il reprenait Sa marche,
Le voyage de Vaucluse aboutit à la démonstration de l'efficacité et de l'innocuité du vaccin contre le rouget des POrcS ; pendant un mois nous étions restés là parlant constamment de la maladie, nous faisant TaConter dans nos visites les moeurs et les particularités des maladies des porcs.
Quelques mois après notre retour de Vaucluse, Thuil'er qui était chargé de faire le vaccin du rouget, partait pour l'Egypte, où il allait mourir du choléra qu'il étudiait, et c'était à moi que Pasteur Confiait la fabrication des cultures de ce nouveau vaccin du rouget, que l’on commençait à demander en France et à l'étranger.
Pasteur suivait avec grande attention les expériences qu'il me chargeait de faire. Nous avions à cette époque-là des microscopes très peu puissants: l'objectif sept de Verick était notre plus fort grossissement, aussi ’asteur, sans s'inquiéter du reste beauc :» de la forme du microbe très petit qu'il enai découvrir, l'avait décrit comme un microbe en huit de chiffres. Nous le voyons fort mal et, ie dois dire que le &rand expérimentateur n'avait
pas attaché trop d'attention à cette forme, car il était plus chimiste qu'histologiste. Un jour, trois ans après, on nous apporte un microscope beaucoup plus puissant et le docteur Stiaus arrivant au laboratoire nous apprend à faire des colorations. On prend les cultures du rouget, que depuis près de trois ans j'étais chargé d'entretenir, et l'on Ss'aperçoit que le microbe que j'y cultivais était un véritable bacille, Ce jour là je suis rentré bien tristement dans ma chambre après avoir essuyé l’amertume des reproches du maître. Comme toujours dans les cas graves, Pasteur se Promenait de long en large dans le laboratoire en s’écriant : ‘‘Ah | mon Dieu! mon Dieu! ’ et cela pendant des heures. Toutes les expériences que nous avions faites depuis deux ans, il fallait les mettre en doute ; il refeuilletait son cahier et cherchait à y découvrir à quel moment il y avait eu une différence dans les résultats. Jes télégramme furent envoyés dans différentes régions de la France demandant s'il y avait du rouget et je parti précipitamment pour les Côtes du Nord où une épidémie nous fut signalée.
Je ne puis dire avec quelle anxiété j'attendis la mort du premier porc, j'en fis l'autopsie immédiatement à quatre heures du matin et je retrouvais le microbe qui avait bien la forme de celui que je cultivais depuis tr.is ans. J'envoyai des préparations à Paris et je reçus une dépêche me félicitant et me disant d'attendre la mort d’autres animaux. Je me souviens toujours de ma rentrée au laboratoire. Pasteur m'ouvrit les bras et me demanda véritablement pardon des doutes qu'il avait eu sur le
soin avec lequel j'avais fait les cultures dont j'é-
tais chargé depuis trois ans. il sentait très vivement les choses, il était essentiellement bon et savait montrer son cœur lorsqu'il le fallait.
Pendant tout ce temps on faisait les expériences qui devaient aboutir er. T884 à la découverte de la vaccination antirabique. Pasteur songeait constamment à la rage. Nous allions voir tous les individus qui mouraient de cette maladie à Paris ou aux environs. C'était pour Pasteur, à chaque fois, une émotion nouvelle et toujours il scngeait à la guérison du terrible mal.
DYSSIMETRIE MOLECULAIRE — GENERA- TIONS DITES SPONTANEES
Un jour de 1884, la théorie de la génération Spontanée reparut à l'horizon. On venait de découvrir dans les grands fonds de la mer une masse de protoplasma dénommée le bathybius d'Heckel, cctte substance demi-fluide, visqueuse et sans forme définie, était pour son inventeur, le premier être apparu sur la terre. Les grandes pressions produisaient donc, disait-on, la vie. D'un autre côte, dans des laboratoires de chimie, on avait fait par Synthèse des corps produits jusqu'à ce jour par : nature seule. I’homme, disait-on, a le pouvoir e créer, non pas encore des êtres vivants, mais des corps créés par les êtres vivants et qui, jusqu'à ce jour, n'avaient jamais été produits artificiellement.
Le bathybius d'Heckel, personne n'en parle plus depuis longtemps, son apparition était dûe à une erreur d'observation, c'était une conception pure-
D NE RD DAS En D A OR SRI 0 D à a
ment chimérique, personne ne pense plus aujourd'hui à prétendre que les corps créés par la synthèse sont semblables à ceux créés par la vie sinon au point de vue chimique, mais à cette époque l'émotion était grande et Pasteur fut ramené pour quelques jours à se replonger dans ses études sur les générations dites spontanées. Avec une clarté extraordinaire il revécut toutes ses anciennes recherches, il ne parlait plus que de cela. 11 expliquait ses découvertes sur la dyssimétrie moléculaire qui le conduisirent à l'étude des microbes.
Mitscherlich avait fait païaître une note ans laquelle il disait que le paratartrate et le tartrate double de soude et d'ammoniaque ont la même comp’sition chimique, la même forme cristalline, les mêmes angles, le même poids spécifique, etc. Et cependant ces deux Corps agissent différemment sur la lumière polarisée, le paratartrate ne deviait pas, tandis que le tartrate deviait à droite le pian de polarisation. D'après ses études Pasteur ne Pouvait pas concevoir que deux corps agissant d'une façon différente au polarimètre fussent identiques au point de vue physique et chimique, il reprit donc l'étude des deux sels avec cette idée pré- Conçue que, ayant une action différente sur la lumière polarisée, ils devaient être différents au point de vuc de la cristallisation.
Il trouve que le tartrate dévie à droite et a des faces hémiédriques, mais le Paratarirate qui ne dévie pas, en a aussi : seulement en étudiant de plus près ce sel, Pasteur se rendit compte qu'il est formé de deux sortes de cristaux différents.
On croyait que le paratartrate était cristallisé dons le système du prisme droit, que si quelquefois on ne trouvait pas de face hémiédrique dans certains cristaux, c'était un défaur de cristallisation.
En y regardan* de plus près, Pasteur voit que l'angle supérieur du cristal n'est pas druit, donc on peut tourner le cristal de façon à mettre l'angle obtus devant l'observateur, dans ce cas on voit que certains cristaux ont la face hémiédrique à droite, d'autres à gauche. Ces deux sortes de cristaux sont bien différents : ils sont l'un par rapport à l'astre comme un objet est à son image dans une glace comme la main droite est à la main gauche, identique, mais non superposable, observation qui avait échappé à Mitscherlich. is agissent différemment sur la lumière polarisée : l'un dévie à droite, l'autre à gauche, et le paratartrate qui est neutre au polarimètre, est formé par la combinaison, à poids égaux, de ces deux sels. Après cette découverte il poursuivit l'étude de ces corps. On Savait depuis longtemps que le tartrate de chaux mis en présence de matières organiques, fermente et donne divers produits : Pasteur examina alors l'action de ce mode de fermentation sur un tartrate droit. Le phénomène eut licu Il se déposa une levure, et ce mode de fermentation fut appliqué au Paratartrate : la même levure se déposa. Tout annonçait que les choses se passeraient comrie dans le cas du tartrate droit : mais, si l'on suit la marche de l'opération à l'aide du polarimètre on reconnaît vite des différences profondes. Le liquide
un maximum. Alors la fermentation est suspendue
mx p - ® F2 À = = Le-]
à e La sl =
= >- £ = Le d
æ Led [ad e —
Led
sel gauche, Malgré l'identité des propriétés physiques et chimiques de ces deux sels.
Il avait trouvé là un fait bien curieux, une fe1- Mmentetion se Produisait et cette fermentation n'a-
alors bien obscure, il se mit à l'étudier et c'est ainsi qu'il fut amené à dériontrer le rôle des ferments dans Je monde.
Au moment de cette Conférence, faite à la société d'encouragement en 1884, je fus chargé d'aller acheter un pied en Plâtre chez un Praticien aux environs de l'Ecole des Beaux-Arts, et ce pied — un pied droit — servit à Pasteur à montrer qu'il est identique à l'autre pied gauche, formé des mêmes Parties exactement semblables, mais ces deux Pi ls ne sont pas Superposables, que l’un d'eux est l'image de l’autre dans une glac.. En faisant pas- ST Un plan par Je milieu du pied on n'a pas de chaque côté des parties identiques : il n’y a pas de plan de SYMmétrie passant Par son milieu, c'est un objet dissymétrique. Un cube au Contraire est
. Un objet SYmétrique, en faisant Passer un plan au Milieu on voit de chaque côté des Parties superposables, SYmétriques, Il] mettait ainsi, par des exemples simples. ses découvertes à la portée de tous.
LR : |
sn it
Poursuivant ces démonstrations sur la dissymé
trie moléculaire, Pasteur expliquait qu'une des lignes de démarcation entre ce que peuvent produire les homines par la chimie et ce que le Créateur fait par la vie est, en particulier, que jamais l'homme dans son laboratoire ne fabrique de produits dissvinétriqu'«, tandis que dans la nature les corps sont dissymetriques.
Dans cette conférence il affirmait encore après de nombreuses années d'études sur le monde des in fininents petits sa croyance inébranlable dans l'inanité de la théorie dite des générations sponta nées. Cette théorie jusqu'à lui avait des défenseurs acharnés et sérieux qui crovaient avoir démontré que les infiniments petits naissaient spontanément. ln montrant que les microbes viennent tou'ours d'êtres semblables à eux, Pasteur a en 1860 dé montré que l'hétérogénie était une théorie sans fondement. Il n'a pas démontré que la génération Spontanée cest impossible, car dans les sciences ex périinentales on ne démontre pas une néyation, mais il a fait voir que les expériences dans lesquelles on avait cru pouvoir établir son existence étaient mal faites.
De temps en temps des auteurs isolés apportent sur cette question des expériences que bientôt on démontre mal faites. Celles de Pasteur, comme tout le reste de son œuvre restent comme un roc inattaquable.
Cette diversion de Pasteur du côté de ses anciennes études sur la dissymétrie moléculaire fut de courte durée, mais il revécut ses anciennes décou-
vertes avec plaisir et il s'écriait souvent avec étonnement après avoir expliqué avec clarté sa pensée ei dessiné ou taillé dans des houchons les formes des cristaux : ‘‘Comme c'est beau ! et c'est moi qui ai découvert tout cela, je l'avais oublié!l'' Pendant plusieurs jours il ne pensa plus qu'à ces études, le travail du laboratoire était délaissé, car Pasteur ne pouvait Pas faire deux choses à la fois, rien ne pouvait le distraire de ses travaux auxquels il pen ait constamment, et c'est pour cette raison que lors du festival donn au moment de la souscription faite pour la fondation de l'institut Pasteur après sa découverte du traitement antirabique, il put dire aux artistes venus des différents théàtres de Paris, pour apporter à l'œuvre l'éclat de leur talent : ‘‘Presque tous je vous applaudis et vous admire pour la première fois". En effet, pendant tout le temps que je suis resté auprès de lui, je ne me souviens PaS une seule fois de l'avoir vu aller au théâtre. Le soir, il se couchait de bonne heure et, avant d'aller au lit, nous dictait souvent,
à Madame Pasteur où à moi, une note sur ses tra- Vaux pour la présenter ensuite aux Académies.