ETUDES SUR LA RAGE
Depuis 1880, la rage occupait beaucoup l'esprit de Pasteur, il accumulait expériences sur expériences, trouvait, avec le Dr Roux, le moven d'inoculer à coup sûr la maladie en allant porter le virus dans le système nerveux même, à la surface du cerveau, après avoir trépané les animaux. C'était un grand pas. Jusqu'à ce jour on n'avait pas de méthode certaine pour inoculer la rage ; la morsure d'un animal ne donne pas toujours la maladie; aussi, le jour où, grâce à la méthode qu'il avait découverte, il trouva le moyen d'atténuer le virus rabique, facilement il put se rendre compte si les animaux inoculés avec ce virus préventif résistaient aux atteintes de la maladie.
C'est en 1884 au Congrès international de médecine de Copenhague que Pasteur annonçÇa qu'il avait appliqué le traitement antirabique à plusieurs
chiens. Nous étions partis pour le Danemark où nous avions été reçu par le grand brasseur Jacob-
Sen. Hansen, dont les ferments sont employés aujourd'hui dans toutes les laiteries du Canada,
Hansen cultivait ses levures dans le laboratoire de
la brasserie Jacobsen.
I était au début de ses études,et employait encore les flacons à longs cols, décrits par Pasteur dans ses premiers travaux sur les générations spontauées. Cette façon de procéder suggéra à Pasteur l’idée de proposer de suite de me laisser pendant quelque temps dans ce laboratoire pour moderniser un peu les procédés employés pour faire les cultures et je fis venir de Paris les flacons dont on se servait alors pour l'étude des microbes.
L'Allemagne ignorait encore à cette époque la technique des cultures en milieu liquide et nous, nous ne Connaissions pas à Paris les milieux solides si utiles pour la séparation des microbes, inais c'est la culture en milieu liquide qui a permis à Pasteur de faire la découverte de l'atténuation des virus. Revenons à la rage,
i était prouvé que les animaux pouvaient être immunisés contre la rage même après avoir été mordus par un animal enragé. À ce moment, c'està-dire au mois de juillet 1885, Pasteur recevait un jour. au laboratoire, un enfant, le jeune Meister, qui avait été mordu de nombreuses fois sur tout le corps. Les Professeurs Vulpian et Grancher, des amis du laboratoire, consultés, furent d'avis que cet enfant était voué à une mort presque certaine, et qu'il fallait essayer sur lui le traitement qui avait réussi sur les animaux.
Pasteur était tout ému en Songeant que ce petit enfant venait de cette Alsace où il avait débuté comme professeur à l'Université de Strasbourg. 11
était heureux de penser que lui, le patriote franais, allait sauver le jeune Alsacien et rendre ainsi service à l'ancienne province française. Il était sensible à tout ce qui excitait chez lui la fibre patrivtique.
Plus tard je l'ai vu être remué jusqu'aux 'armes eu lisant l'histoire héroïque de l'ancienne France-Nouvelle, lorsque les Canadiens lui apprirent qu'ils avaient créé aux environs du Lac Saiat- Jean, non loin de Chicoutimi, un village portant son nom. Il était patriote, ce sentiment faisait vibrer son âme, et il était profondément touché de sentir le culte des Canadiens-français pour les traditions de leur chère et ancienne mère-patrie ; et cependant je vous assure qu’il était loin de se douter jusqu'où votre patriotisme peut aller.
Le petit Meister était accompagné de sa nière. Ils furent installés l'un et l'autre dans une chambre à côté de la mienne, au second étage de l'arnexe du laboratoire de la rue Vauquelin, où je demeurais. A chaque heure du jour et de la nuit je devais le surveiller. Les inoculations furent faites par Grancher pendant 18 jours. Pasteur ne vivait pas pendant ce temps ; de tous les côtés on critiquait sa méthode, il le savait ou le sentait, mais il avait confiance et allait de l'avant. Je partis bientôt pour la Seine-Inférieure, à Eu, où des bœufs avaient été mordus par un chien enragé, et j'allais inoculer préventivemet : ces animat.x.
Meister, retourné en Alsace, écrivait régulièrement, pour donner de ses nouvelles à son cher monsieur Paster- ; aussi lorsqu'un jour, six mois après
Mécister erriva au smboratoire le berger Jupile, mordu à la main par un chien enragé, il fut décidé de suite par Vulpian et Grancher qu'il fallait l'ino- Culer. La plaie de la main était assez sérieuse ; je
fus chargé de la soigner ; j'entends encore Vulpian me dire : “Allez cherenvr un linge fenétré et du cérat’ et les premiers individus traités de la rage furent ainsi soignés par le vieux procédé de pansement de nos pères. C'est là un point d'histoire à retenir. Combien les temps ont marché depuis ! Pour vous, messieurs, qui commencez vos études
médicales, il vous semble entendre parler les hommes d'un temps très éloigné, mais nous, qui soin-
mes de la génération qui vous précède nous nous souvenons de tout cela, nous avons vu évoluer la médecine et la chirurgie d'une façon extraordinaire, et cela sous l'influence de Pasteur. Vous voyez que ses théories entraient à ce moment avec lenteur dans la pratique médicale.
Peu de semaines après, Grancher se blessait avec du virus rabique. Pasteur lui proposa de se Soumettre aux inoculations préventives. Nous étions quatre dans le cabinet de Pasteur, rue d'Ulm, Pasteur, Grancher, Viala et moi. Pasteur ne voulut pas laisser Grancher seul subir les inoculations; il désirait se faire vacciner; mais Grancher refusa en lui disant qu'i. ‘tait peu exposé à s'inoculer la rage puisque, étant paralysé, il ne touchait que rarement les animaux, mais qu'i! n'en était pas de même de Viala et de moi, et qu'il acceptait de nous inoculer préventivement. Pasteur ne pouvant vaincre la résistance de Grancher, s'adressa à
moi et me dit: ‘‘Inocule-moi''. Je répondis que n'ayant pas encore de diplôme je ne pouvais le faire que sur l'ordre du Dr Grancher, et prenant la seringue j'inoculai Grancher,qui nous inocula ensuite, Viala et moi. Pasteur fut vivement contrarié de notre résistance.
Nous subimes le traitement pendant dix-huit jours. Pasteur, chaque Matin, me regardait, ine surveillait et me faisait noter mes impressions.
Une vingtaine de Russes venant de Smolensk où ils avaient été mordus Par un loup enragé, arrivèrent à ce moment au laboratoire pour y subir le traitement. L'un d’ eux, mordu à la jambe, restait dans sa chambre pour ne pas se fatiguer et j'allais chaque jour l'inoculer chez lui, Pasteur Souvent m'accompagnait. Nous allions aussi à l'Hôtel-Dieu où se trouvaient ceux qui avaient été mordus plus gravement, car le maître suivait tous ses malades avec une touchante sollicitude et rien n'était plus tendre que sa façon de consoler les petits enfants qui pleuraient au moment des inoculations.
Celui qui, dans les Académies et du haut de sa chaire à la Faculté de Médecine, menait la campague contre Pasteur, c'était surtout le Professeur Peter, qui défendait, disait-il, la médecine traditionnelle. Glénard avait fait une communication retentissante sur l'usage des bains froids dans le traitement de la fièvre typhoïde. Peter avait combattu ses conclusions en parlant des dangers des baïns froids. Eouley avait indiqué au nom de la science biologique moderne que Pasteur venait de