LE HERAUT
Oyez ! Oyez diligemment,
peuple et bourgeois, ce mandement,
entendez ce que je vais dire;
tous, vrais sujets du noble empire
des Romains, je m'adresse à vous 1
On vous fait assavoir à tous
que notre empereur, qui se nomme
souverain par dessus tout homme,
veut savoir le nombre total
de tout le monde en général :
combien d'hommes, femmes, enfonts
sont à ses lois obéissants,
afin que les tributs il sache
et, par là, ordonnance fasse
s'il faut plus ou moins recevoir.
Et, pour ce nombre mieulx savoir,
chacun se tienne pour cité
de tôt se rendre en la cité
où il a prise sa naissance,
et là, par notable ordonnance,
seront commis clercs en commun,
écrivant les noms de chacun
pour en faire juste rapport.
Les négligents à mauvais port
arriveront, n'en doutez mie.
après lequel adveitisseincnt, le dit horaul, ajanl à nouveau sonné aucunes fois de la trompe, se retire avec le peuple, tant que Sainct Joseph, Nostre Dame et Klisabeth, lesquels devant l'huis de leur hostel ont ouï la lecture de Fcdict, demeurent seuls en la place.
SAINCT JOSEPH (lequel a moult grande soumission au vouloir de TEmpereurJ
Marie ''\ ma très chère amie,
(i) D'après la prosodie du xv" siècle, IV muet doit se prononcer.
vous avez ouï ce que mande l'Empereur, et qu"il nous commande que chacun s'aille faire inscrire sur les rôles, et se retire en la cité dont il est né.
NOSTRE DAME
Puisqu'il est ainsy ordonne, cher sire, nous obéirons :
en Bethléern nous en irons, cité de David haute et belle nous présenter, car dedans elle avons été nés et nourris.
SAINCT JOSEPH
Madame, j'ai le cœur marri qu'il faille que je vous y mène, car vostre saison est prochaine d'avoir un fils tant doulx et sage; je redoute que le voyage pour vous ne tourne à doléance.
NOSTRE DAME
Mon cher Seigneur, n'ayez doutance.
Dieu nous aidera, s'il lui plaist 1
SAINCT JOSEPH
Chère épouse, puisqu'ainsy est, mener notre asne il conviendra :
dans la route il vous portera, nous irons doucement le pas; et, pour ce que nous n'avons pas tant d'argent qu'il faudra despendre,
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nous prendrons ce bœuf-ci pour vendre qui nous aidera à parfaire.
NOSTRE DAME Ce qui vous plait me doit bien plaire, je n'y mets point de contredit.
SAINCT JOSEPH
Nous ferons donc comme il est dit par César, sans résister mie.
NOSTRE DAME .à Saincte Elisabeth) Adieu, cousine.
ELISABETH
Eh quoi ! ma mie.
partirez donc en tel détresse, quand d'enfant le terme vous presse, et que d'argent vous n'avez mie ?
NOSTRE DAME
A l'ordre d'en-haut qui nous presse, malgré peine, terme et détresse.
nous ne devons résister mie.
Adieu, cousine.
(Elle l'embrasse.)
ELISABETH
Adieu, ma mie, ma dame et ma chère maistresse :
au départir mon cœur larmie de vous laisser en tel*'^ détresse.
Adieu, cousine.
(i) Au XV' siècle, l'adjectif devant le nom ne s'accorde souvent pas.
NOSTRE DAME
Adieu, ma mie !
Icy Sainct Joseph aide Nnstre Dame à monter sur rasne.
ELISABETH
En moi n"a joie ni d'envie, puisque s'éloigne vostre humblesse.
NOSTRE DAME Adieu, cousine.
ELISABETH
Adieu, ma mie, ma dame et ma chère maistresse !
je requiers à Dieu qu'en liesse et à la joie de vos yeux, puissiez voir le fruit précieux qui en vostre ventre repose!
SAINCT JOSEPH
En mon entendement suppose que voilà tout bien appresté.
Cheminons vers nostre cité, et, pour que rien ne nous attarde, que Dieu soit nostre sauvegarde.
Ce que disant Sainct Joseph, Éliacin, servant, est allé dans l'étable délier le bœuf; après quoy ils se mettent en la voye vers Bethléem, cependant que les luths, violes et rebecs jouent quelque doulce mélodie.