BROAD REACH
[CHAP. l".l
est probable que ces oiseaux se retirent de la Grande-Terre pour éviter les renards, qui y sont en très grand nombre.
Arrivés en face du cap Negro, nous assistons au changement notable de l'apparence du pays. La vue N° 8 ( l re série) nous montre le cap Negro, ainsi que les hautes terres qui s'étendent dans le Sud de ce promontoire. De beau temps on voit le mont Tarn, qui est pourtant à 50 milles, et le mont Sarmiento, distant de 95 milles. Devant nous se présentent le Broad reach et le Famine reach sans un écueil, avec des fonds énormes et des falaises accores. La navigation devient simple, au moins jusqu'au cap Froward ; nous touchons d'ailleurs à Punta Àrenas, le seul établissement européen do ces contrées inhospitalières.
Si. BROAD IlEACH ET FAMINE REACH.
CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE CES REACHS. — Du cap Negro jusqu'au cap Pillai-, la route se divise en zones ou étapes, pour lesquelles toutes les nations maritimes ont adopté le mot anglais reach, du verbe to reach, atteindre, et aussi du substantif reach, étendue, ou bassin, lorsqu'il s'agit de plaines liquides.
Le Broad reach tire son nom de sa largeur, le Famine reach du port où était l'ancien établissement chilien transporté, au bout de quelque temps, à Punta Arenas. Le Froward reach est nommé d'après le cap qui limite au sud la terre de Patagonie. Le canal séparant la presqu'île de Brunswick des îles Charles et Charles III est dit English reach, parce que l'on en doit la connaissance surtout aux explorations anglaises, tandis que Sarmiento et Churruca, navigateurs espagnols, ont étudié le passage du Sud entre les îles Charles et l'île Santa Inès de Sarmiento. Le Crooked reach est courbe. Le Long reach est long ; il le semble surtout parce que l'on n'y connaît pas encore de mouillage vraiment commode. Le Sea reach mène à la mer.
Dans les deux reachs qui font l'objet du présent paragraphe, la roule usuelle longe à petite distance la côte de Patagonie. Nous eussions pu nous dispenser, à la rigueur, de parler de la côte de la Terre de Feu et de la grande île Dawson; cependant, comme on doit tenir compte des cas exceptionnels, nous décrirons, mais très sommairement et pour mémoire, la côte orientale des deux reachs.
Le Broad reach commence à la ligne joignant le cap Negro à la pointe Gente, pour finir à celle qui joint la baie Freshwater au cap Monmouth. Le Famine reach commence à cette dernière ligne pour se terminer à celle qui unit la pointe Glascott et le canal Saint-Gabriel. La direction de ces deux zones est franchement Nord et Sud, et elles ont ensemble 60 milles de long, avec de bons points de relâche. C'est le meilleur endroit pour les voiliers; ils ont souvent brise du travers.
54 DÉTROIT DE MAGELLAN. [chap. i".]
Afin d'éviter les coupures, nous étudierons, sans interruption, toute la côte de la presqu'île de Brunswick, du cap Negro à la pointe Glascott; nous nous reporterons ensuite aux terres opposées, celles que l'on approche si rarement.
La carte N° 877 suffit parfaitement pour naviguer daus ces bassins faciles; cependant il existe une carte à échelle double, N° 3398, qui donne deux vues de côte et doit être par suite préférée. Les vues N°* 9 et 10 de la première série, prises dans le Famine reach, sont aussi à consulter.
A partir du cap Negro, ou peut être assailli par les grains, dits williwaws, qui tombent sur le navire sans que rien les annonce et soufflent parfois en ouragan. La voilure sera donc toujours prudente; les embarcations de portemanteaux seront bien saisies, le gréement' débarrassé de tout fardage inutile.
Les marées n'ont plus, dans ces parages, l'importance qu'elles avaient dans l'Est. Le courant de flot porte au Sud, celui de jusant au Nord, et cela jusqu'au cap Froward. La force de la marée se fait à peine sentir. Le vent de Sud de quelque durée occasionne, dans le milieu du chenal, un courant Nord tout à fait indépendant de la marée et persistant même pendant le flot. En hiver (21 juin-21 septembre) les marées montent quelquefois assez haut pour'inonder une partie considérable des terres basses qui touchent la plage.
Vu les fonds énormes, il n'y a plus possibilité de mouiller en dehors des ports, comme il est facile de le faire dans toute la partie Est. '
LA BAIE LAREDO. — BOIS À BRÛLER. — En sortant de i'un des trois chenaux, le navire faisant route au Sud pourra généralement atteindre Punta Arenas, attendu que la route est claire et que l'existence de deux feux facilite les mouillages de nuit. Ce dernier port est à 13 milles dans le Sud de la baie Laredo.
Lorsque, par une cause quelconque, on ne saurait atteindre Punla Arenas, on peut profiler de la baie Laredo, qui est excellente avec les vents de N. 0. au S. 0. par l'Ouest, et tolérable même par vent d'Est. La mer ne s'y fait jamais grosse, et si l'on a de bons apparaux de mouillage, on résistera par tous les temps.
La carte N° 2991 est la plus commode pour mouiller, parce qu'elle donne tous les environs et porte les points qu'on recommande comme alignements. La carte N» 3179 esta plus grands points, mais ne contient pas la partie Sud de la rade.
Le navire venant dans la baie donnera un bon tour au cap Porpesse, que prolongent pendant 1 mille des fonds de 6 à 9 mètres; puis il mouillera dans la partie Nord, par 12 à 15 mètres, à 4 mille du cap Negro, en laissant la falaise Hawk (ile Elisabeth) légèremcnl
|,.hap. r.] PDNTA ARENAS. 55
ouverte à droite du cap Negro. Celte falaise Hawk parait, de là , comme la pointe extrême de l'ile Elisabeth. Si la vue ne s'étend pas aussi loin, on relèvera le cap Negro, et Ton aura soin de ne pas passer à terre d'une ligne qui, partant de ce cap, va dans le S. 38° 0. On se me'Qera de la partie Sud de la baie, parce qu'il y existe un pâté rocheux de à mètres G qui se détache à 0,7 mille de terre. On sera paré de cet écueil en ne venant pas au Sud de la ligue joignant la pointe Est de Sainte-Marthe à la pointe N. E. des falaises du cap Saint-Vincent. Le point spécialement désigné est celui qui se trouve à 1 mille 1 dans le N. E. du cap précité. En se tenant dans le Sud du même alignement, on passe au large des hauts-fonds du cap Porpesse. Mais, en bien des circonstances, ces amers ne se distingueront pas, de sorte que nous croyons plus pratique, pourprendre le mouillage, de se fier à la sonde à la distance du cap Negro, et aussi au bouquet d'arbres indiqué par la carte N° 3179 : en le relevant à l'Ouest, on ne craindra rien du pâté rocheux.
La baie Laredo est le premier port où l'on rencontre du bois, en venant de l'Atlantique; mais celui de Punta Arenas étant meilleur, on fera bien d'attendre à ce port, si l'on doit y relâcher.
ROUTE VERS LE SUD. — BAIE CATALINA. — En quittant la
baie Laredo, on peut, s'il y a de la vue, venir se placer sur l'alignement très apparent du mont Philippe par le mont Tarn (au S. 12° 0.). Le premier de ces sommets n'a que 399 mètres et le second en a 792, d'où il suit que ce dernier se détache très hardiment sur le ciel. Le premier mouillage qui se rencontre est la baie Catalina, ainsi nommée par Sarmiento. Cette baie présente si peu d'avantages et est si près de Punta Arenas qu'on ne saurait la recommander.
On peut, en passant, prendre le relèvement d'une tache blanche qui se trouve dans la partie septentrionale de la baie, à 3 milles dans le Nord de Punta Arenas. Par certains jeux de lumière, cette tache, vue du Nord, apparaît comme un bâtiment sous voiles. C'est un bon amer pour reconnaître les approches de la pointe Arenas et fixer la position du bâtiment.
PUNTA ARENAS. — BOUÉE. — FEUX. — PYRAMIDE. — RESSOURCES (plan N° 2829). — Le port chilien de Punta Arenas, étant le seul endroit du détroit où l'on trouve quelques ressources, est toujours choisi comme point de relâche dans le tracé de l'itinéraire.
Le mouillage est à près de 3 milles dans le S. 0. de la pointe Arenas proprement dite : c'est cette pointe qui a donné son nom à rétablissement chilien, parce qu'elle est formée de sable. Pendant longtemps Punta Arenas a élé très difficile à trouver, parce que les maisons, peu nombreuses, disparaissaient dans les arbres; mais au-
56 DÉTROIT DE MAGELLAN. [chap. i".]
jourd'hui il n'en est plus de même. Le bois a été abattu dans les alentours, le village s'est développé, et il se voit maintenant de 10 milles.
Balise. — On annonce la construction d'une pyramide en bois à l'extrémité même de la pointe Arenas (pour les Anglais Sandy Point). Celle balise sera baule de 8 mètres et peinte en blanc.
H importe de donner du tour à la pointe Arenas, car, si elle est saine dans le iNord et le N.E., elle se prolonge, au contraire, dans l'Est et dans le S. E. par des hauts fonds qui s'étendent à 1 mille 3 de l'épi.
Bouée La limite de ces hauts fonds est indiquée par une
grosse bouée cylindrique rouge, mouillée par 12 mètres 8 et surmontée d'un ballon rouge et blanc; elle est visible de 3 milles par temps clair, et il faut en passer à 2 encablures au large pour le moins.
De la bouée on relève la pyramide de la pointe Arenas au N. 40° 0. vrai et la charpente du feu blanc au S. 72° 0. On pare bien les dangers de la pointe Arenas en ne fermant pas la pointe Sud de l'île Elisabeth par le cap Negro.
Le bâtiment venant du Nord n'a, du reste, aucun intérêt à longer la terre de si près. 11 lui est, au contraire, recommandé de s'en tenir à 2 : ou 3 milles et de ne faire route sur le mouillage que lorsqu'on relèvera au N. 0. q. 0. le mât de pavillon, ou, ce qui revient au même, le nouveau phare qui est situé à côté, un peu dans le N. 0., et paraît de loin sous l'aspect d'une tour cylindro-conique.
Les instructions anglaises mentionnent une tache blanche très remarquable sur la chute d'une montagne au S. 0. de l'établissement; elles l'indiquent comme un bon amer. Mais cette tache n'est pas portée sur les cartes et n'est pas toujours visible; on ne doit pas compter sur elle.
Feux. — L'éclairage du port date de 1868 et a été perfectionné petit à petit, puis il a été interrompu le 12 novembre 1877 parce que la caserne portant le feu principal a été détruite pendant une révolte qui éclata à cette date. Un avis de juin 1879 annonce le rétablissement de l'éclairage tel qu'il était auparavant. Il consiste en deux feux fixes, l'un blanc, l'autre rouge.
Le feu blane doit se voir de 10 milles (les deux tiers de la largeur du détroit) quand on relève entre le S. 23° 0. et le N. 2° E. L'appareil est établi sur une tourelle élevée de 12 m 5 au-dessus du sol et de 24 mètres au-dessus de la mer, et reconstruite sur l'emplacement de la tourelle détruite en 1877. (Annonce chilienne, N° 9, 1879.
Le feu rouge n'est qu'un feu de port visible de 3 milles, installé sur deux montants blancs supportant une cage et élevés de 9 mètres
[chap. i".] PUNTA ARENAS. 57
au-dessus du sol; il esta 6 mètres dans l'Ouest du mât de pavillon de la carte N° 2829. De jour les montants blancs se voient mieux que le mit de pavillon, qui aurait même disparu , à en croire certains documents. On peut, dès aujourd'hui, considérer cet éclairage comme en fonction.
La position des deux feux a été calculée de telle manière qu'il suffit de les mettre l'un par l'autre pour atteindre le mouillage. Le plan N° 2829 donne le N. 16° 0. comme orientation de cette ligne, mais ce relèvement a besoin d'être vérifié.
Les instructions anglaises et des avis chiliens, datant de 1875, disent que les feux sont allumés seulement lorsqu'on attend des navires; que tout bâtiment arrivant sans être annoncé doit tirer des coups de canon ou lancer des fusées pour faire connaître sa présence. Alors on lui répond en allumant. Les avis annonçant le rétablissement de l'éclairage ne font pas mention de cette particularité' 1 '.
La rade de Punta Arenas est excellente par les vents dominants du N. 0. au S. 0.; mais dès qu'ils passent tant soit peu à l'Est du Sud, la mer se fait et il y a du ressac à la plage. Par coup de vent de S. E. ou d'Est la rade est mauvaise, mais nullement intenable, si le navire a de bonnes chaînes. Les vraies tempêtes de cette direction sont extrêmement rares; mais lorsqu'elles viennent à se produire, elles modifient considérablement la ligne de la plage et l'accore des bas-fonds. Pour donner une idée de leur rareté, il suffit de dire qu'en neuf années de séjour un gouverneur n'en vit qu'une méritant vraiment ce nom.
Le temps est aussi irrégulier que possible et ne saurait être prédit; cependant les anciens résidents assurent avoir fait les quelques remarques suivantes : en été (21 décembre à 21 mars) le vent augmente au lever du soleil et diminue à son coucher; suivant les années, septembre et octobre, ou octobre et novembre, sont les mois les plus venteux. L'établissement semble placé dans un endroit abrité, car souvent il vente grand frais entre le second goulet et le cap des Vierges et l'on ne ressent sur rade de Punta Arenas que des brises modérées. On en conclut que les grands courants d'air, venant de l'Ouest, passent directement par le Sea reach, le golfe de Xaultegua et le bassin Otway, et qu'ils arrivent ainsi au cap Negro et aux goulets; tandis que les vents du N. 0. suivent le Long reach, l'English reach et le Froward reach et traversent les terres basses de la Terre de Feu, qui ne leur opposent pas de résistance. 11 en résulte que le climat de Punta Arenas est moins rude et que les pluies y sont moins fréquentes qu'à l'Ouest du cap Froward.
Les communications avec la terre sont fréquemment difficiles. Un
(1 > Voir le Livre des phares, série L, N° a , a* et a 11
58 DÉTROIT DE MAGELLAN. , [chap. i".]
débarcadère en bois et pierre a e'te' construit en 1866, mais emporté en 1867, pendant un coup de vent. Il n'existe pas non plus de bateaux spéciaux laits pour franchir les brisants. On met ordinairement pied à terre près de deux hangars pour canots construits en même temps que le débarcadère et qui existent encore; puis on prend une chaussée, faite par remblai, sur laquelle on traverse un terrain bas, marécageux, précédant l'établissement. Les maisons ont été construites sur un plateau élevé de 10 mètres, adossé à des collines.
La colonie de Punta Arenas, appelée par les Chiliens Colonia de Magalhanes, a été fondée le 21 septembre 1843 avec le personnel existant à Port-Famine. Jusqu'en janvier 1868 la nouvelle colonie végéta, et servit seulement de lieu d'exil à quelques criminels. Mais, à cette époque, le Gouvernement chilien porta ses regards vers elle et fit partir sur un navire de guerre 300 émigrants, à qui des terres furent données. On leur fournit la ration , jusqu'à la mise en valeur de leurs lots; on leur donna des planches pour construire les cases. De 250 âmes (tout compris) au 31 décembre 1867, la populatiou monta à 500 âmes au 31 décembre 1868, à 1,000 âmes eu janvier 1877, dont un bon nombre de Français. Une révolte éclata le 12 novembre de cette dernière année et les bâtiments du Gouvernement furent incendiés; mais l'ordre fut promptement rétabli, des exécutions capitales eurent lieu et les dégâts furent réparés.
Une ligne de vapeurs subventionnée par le Gouvernement chilien et allant, par le détroit, de Liverpool à Valparaiso envoie quatre fois par mois ses navires à Punta Arenas, deux fois à l'aller, deux fois au retour. Tout en gardant son caractère d'établissement pénitentiaire,, la colonie a pris un essor relatif au point de vue de la production. Des mines de houille commencèrent à être exploitées en 1870 et elles donnèrent jusqu'à 4,000 tonnes, par trimestre, d'un combustible très utilisable; elles approvisionnaient les vapeurs passaut le détroit. Le travail a cessé dans les mines, en janvier 1878, sans que l'on annonce pourquoi; le Gouvernement a aussitôt pris des mesures pour faire approvisionner la place par des navires venant de l'extérieur.
Les colons ont aussi trouvé de l'or dans la rivière, dite des Mines, qui limite la ville au Nord; quelques-unes des pépites valaient 125 francs. Le petit cours d'eau qui les roule devient torrent après les grandes pluies et inonde toute la plaine qui s'étend devant l'établissement.
En dehors de ces industries minières, les colons ont essayé l'exploitation des bois, la pêche et le commerce avec les Indiens. Quelques scieries mécaniques ont été organisées; le commerce des peaux de guanacos, de phoques et d'aulres animaux et celui des plumes d'autruche ont fourni l'occasion de petites spéculations. Les Indiens