‹ Paternité;Chapitre 12 sur 89 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

salent ce Parisien, habitué aux réticences prudentes, aux admirations convenues et aux opinions superficielles du monde bureaucratique au milieu duquel il vivait.

Au bout d'une heure de causerie, il était tout à fait enchanté de Mme Liénard et se félicitait de cette heureuse soirée. Il remarquait avec plaisir que, pendant cette longue conversation, la propriétaire de la Roselière n'avait pas fait la plus légère allusion à l'atTaire du cantonnement, et il lui savait gré de sa délicate réserve. Il était secrètement flatté de ne devoir qu'à lui-même les gracieuses prévenances de la veuve. Il se reprochait ses injustes soupçons, et, comme pour l'en dédommager, il s'efforçait à son tour de se montrer expansif, aimable, presque galant.

Toutàcoup,s'interrompant au milieu d'une discussion animée, Mme Liénard tira de sa ceinture une petite montre qu'elle consulta :

P A T E R NM T li

" Déjà onze heures ! — s'écria-t-elle : — j'ai absolument oublié que je loge chez des arais et que ces excellentes gens se morfondent en m'attendant...

Elle se leva et tendit la main à Delaberge :

— Bonsoir, monsieur, et au revoir, puisque vous irez bientôt au Val-Clavin!... Je rentre dès demain matin à la Roselière, et, bien que nous soyons ennemis, administrativeraent parlant, j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir pendant votre séjour dans nos bois. "

Elle lui fit une rapide révérence, courut embrasser Mme Voinchet, salua à la ronde et, comme Cendrillon au coup de minuit, s'esquiva précipitamment, sans permettre au conservateur de l'accompagner.

Francisque Delabcrge se réveilla avec une sensation de joie confuse, comme il arrive lorsque au petit matin on conserve encore l'impressicin d'un joli rêve évanoui: puis, les derniers brouillards du sommeil s'étant

dissipés, il s'aperçut que sa joie était causée par le ressouvenir de son entretien avec Mme Liénard . Il se rappela également que. ce matin même, la jeune veuve devait repartir pour la Roseliére, et du coup sa sourde allégresse se trouva gâtée par la perspective d'une prolongation de séjour à Chaumont. La petite ville lui apparut plus frigidement morose que la veille . L'ombre portée de l'église Saint-Jean, obscurcissant la cour humide du logis Voinchet, semblait s'étendre jusqu'au fond de l'âme de l'inspecteur général. Aussi prit-il la résolution de brusquer son départ.

Dès qu'il fut habillé, il employa sa matinée à compulser les dossiers de la conservation et à recueillir des notes; puis, immédiatement après le déjeuner et malgré les instances de son camarade Voinchet, il monta dans le train rapide et descendit à Langres. . Là il se mit en quête d'une voiture

Page 1