PREMIÈRE PARTIE
Micheline se dérobait prudemment chaque fois qu'il entrait dans la cuisine. Cette réserve de son ancienne maîtresse, qui l'avait d'abord agacé, lui apparaissait à la rcllexion comme le meilleur modiis vivendi qu'on pût souhaiter. Elle rendait sa situation plus nette, et le soulagement qu'il en éprouvait le disposait mieux encore à savourer les joies de ce retour en forêt. Il avait un plaisir d'écolier à reconnaître les chemins parcourus autrefois. Etant doué d'une e.xcellente mémoire locale, il mettait une sorte de gloriole à étonner le garde général en lui indiquant d'avance la nature du sol et la direction des tranchées.
En débouchant dans un carrefour, il s'écria allègrement : « Ah ! voici la Belle-Étoile, et voici la table de pierre où je m'asseyais jadis en revenant de mes tournées!... Rien n'est changé, et pourtant il y a vingt-six ans de ça! ■•
A mesure qu'il s'enfonçait sous bois, il lui semblait que chaque pas l'allé-
gcait d'une année et que sa jeunesse reverdissait avec la feuillée des hêtres. L'intervalle d'un quart de siècle disparaissait et ne comptait plus. — Mieux que tout autre milieu, la foret possède une merveilleuse vertu de rajeunissement. La fuite du temps, les métamorphoses qu'elle produit, s'y marquent moins que partout ailleurs. Ce sont les mêmes arbres, les mêmes floraisons, les mêmes chansons d'oiseaux, et cela vous donne l'illusion d'une halte enchantée, d'une suspension dans le vol rapide des jours.
Pendant cette course à travers les bois de Charbonnière, Delaberge put facilement vérifier la justesse des objections de Mme Liénard. Le triage où l'on voulait cantonner les usagers du Val-Clavin n'était relié au village que par d'anciens chemins creusés de profondes ornières et parfois disparaissant sous l'envahissement du taillis. Des sources souterraines lui-
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mcctaient le sol spongieux, et, ne trouvant pas de pente, stagnaient en marécages où foisonnaient les cirses, les souchets et les eupatoires, toutes plantes fort pittoresques, mais impropres au pâturage.
La végétation se ressentait de la mauvaise qualité du sol : le taillis était rabougri ; çà. et là de vieux chênes cagneux et tout rugueux de lichen tordaient leurs branches en partie veuves de feuillage. Il était évident que, par excès de zèle et de fiscalité, Tadministration locale avait cherché à se débarrasser au profit des usagers d'un des plus mauvais cantons de la forêt. L'inspecteur général fut obligé de constater que les propositions de son camarade Voinchct étaient iniques et abusives. Il n'en laissa naturellement rien paraître devant son subordonné ; mais, après avoir pris des notes, il dirigea l'exploration vers un triage qui occupait le versant opposé du vallon et
dépendait de la forêt de Montgérand.
Là, au contraire, le sol, ferme et frais à la fois, était riche en humus. Les hêtres et les chênes poussaient drus et sains, élevant haut dans l'air leur opulente frondaison. Le taillis était varié d'essences et bien portant.
Dans les clairières et au long des tranchées, une herbe épaisse et salubre offrait des pâtis plantureu.x. De plus, une belle route forestière longeait la crête de la colline et descendait en pente douce vers le Val-Clavin.
— De toute façon la désignation de ce triage était de nature à satisfaire aux exigences des usagers sans nuire aux intérêts du Trésor, et Delaberge en conclut que c'était de ce coté qu'il fallait chercher un projet de transaction.
Certainement, dans ce travail d'appréciation, il n'était déterminé que par le désir de concilier le droit strict et l'équité ; toiftcfois il ne put s"em-