RE M 1ERE PARTIE
lions et les responsabilités de la société conjugale sont une entrave aux fonctions administratives. Il est resté célibataire et s'est absorbé de plus en plus en des besognes qui lui prenaient ses journées et souvent même ses soirées ; arrivant le premier à son bureau, en partant le dernier, dînant au restaurant ou à quelque table officielle, et ne rentrant chez lui que pour y dormir. Ainsi sa vie s'est écoulée de la trentaine à la cinquantaine, méthodique, correcte, diyne et laborieuse, mais sans une chaude intimité, sans une douce halte dans le rêve ou la fantaisie.
I^ourtant, aujourd'hui que l'aisance est venue, que son ambition est plus qu'à demi satisfaite et que sa fortune administrative a grandi, il fait parfois de mélancoliques retours en arrière ; il constate avec effroi combien son passé est vide de souvenirs réchauffants, et il a conscience de son isolement. < )uand, au sortir de la maison
8 PATERN'ITÉ
d'un collègue où il a entendu des voix d'enfants et des rires de jeunes filles, il regagne son appartement de garçon, il est secoué par un frisson de regret et d'inquiétude, en songeant à la rapidité des années, à l'époque plus prochaine de la retraite, aux prosaïques misères, auxasservissantes compromissions qui troublent le soir de la vie d'un célibataire.
Sur ce plateau de la cinquantaine, il ressemble à un voyageur mal renseigné, qui a gravi la montagne par d'abrupts et rocailleux sentiers, et qui, parv'enu à la ,cime, reconnaît qu'il s'est trompé de route. De là-haut il aperçoit maintenant le vrai chemin, s'élevant en pente douce à travers d'heureux villages, des bois arrosés de sources vives, des prairies en fleurs dont il ne retrouvera plus jamais l'enchantement...
Quand ces regrets lui reviennent.
Delaberge se demande s'il n'a pas sottement lâché la. proie pour l'ombre.