‹ Paternité;Chapitre 4 sur 89 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Alors des idées de mariage le hantent comme une obsession. Il se regarde dans la glace, constate qu'il est encore vert, et murmure, ainsi que Jean de La Fontaine : « Ai-je passé le temps d'aimer? » Même durant ces crises d'amertume le vieil égoïsme coutumier reparait. Il songe moins à aimer qu'à être aime. Dans le mariage, ce qu'il considère, c'est surtout une compagnie qui le recréera, un enfant en qui il revivra. Au milieu de ces réveils de jeunesse, de ces désirs de rompre avec une existence casanière, c'est toujours la préoccupation de lui-même qui domine. Il veut donner de l'air à son cœur, connaître la joie de l'imprévu, les émotions rares et inéprouvées.

Aussi, lorsqu'uie décision ministérielle l'a chargé de se transporter dans la Haute-Marne et d'arranger à l'amiable avec les usagers l'interminable affaire du cantonnement du Val-Clavin, a-t-il accepté avec empres-

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sèment cette mission en province...

Un sifflement prolongé annonce l'approche d'une station. Après avoir dépassé Bar-sur-Aube, le train va s'arrêter à Clairvaux. Delaberge lève la tête, quitte son dossier et abaisse la glace pour respirer une bouffée d'air pur.

La physionomie du paysage s'est peu à peu modifiée. Les collines sont plus hautes et la vallée s'est rétrécie. L'aspect du ciel aussi a changé. Une embellie se produit et la pluie ne tombe plus. Les lourdes nuées fu vantes

s"c«irtent, et de rapides flambées de soleil courent sur la campagne, faisant fumer les prés humides et scintiller les pommiers en fleurs ruisselants de gouttes d'eau. Un coin de bleu s'ouvre dans une masse nuageuse, au-dessus d"un petit bois de peupliers dont les feuilles d"or pâle frissonnent et' blondissent sous ce coup de lumière, tandis qu'en arrière, comme repoussoir, s'étendent d'épaisses buées sombres où s'enfonce la base d'un arc-encicl. Dans les intervalles d'ensoleillement une joie printanière s'épand sur la terre verdissante, com.me les risées de vent qui argentent la surface d'un lac. Cette gaîté radieuse luit successivement sur toute la campagne, sur les mouvants champs de seigle, sur les sainfoins roses et les talus semés de rouges coquelicots. Elle se communique aux bruyères des friches où les insectes se remettent à bourdonner, aux bouquets d'arbres où les medes recommencent à siffler. Elle

PRKMIKRE PARTIE

pcuL-lrc jusqu'au cerveau de Delabcrge, qu'elle repose el distrait de ses laborieuses méditations juridiques.

Apres une halte de quelques minutes à Clairvaux, le train roule entre des collines boisées fiù, çà et là.

miroitent parmi les prés les eaux claires de l'Aube. Le soleil a décidément triomphé des nuées et le ciel redevient d'un bleu si-yeux. Une pacifiante sérénité émane des bois mouillés que coupent de profondes tranchées herbeuses, où le re.çrard se rafraîchit dans un bain de verdure. L'inspecteur général a bouclé la courroie de son dossier et l'a renfermé dans l'un des compartiments de sa valise. .Maintenant il revient s'accouder à la portière et respire avidement l'odeur salubre des futaies. Son cœur de forestier se réjouit à la vue des arbres. A vrai dire, la forêt a été le seul fervent amour de sa vie. et il se sent attendri en retrouvant les grands massifs où il a passé sa jeunesse.

Cet attendrissement ramène son esprit vers les pensées mélancoliques et troublantes qui le sollicitent depuis quelque temps. Une coupe de bois où des bûcherons font la sieste après avoir mangé la soupe ; un village où tintent des cloches matinales et où des fumées nimbent les toits de tuile ; un logis campagnard au revers du coteau, avec ses fenêtres ouvertes où flottent des rideaux blancs, son linge de lessive séchant sur la haie, son verger et sa vigne, l'induisent en des rêves de vie rustique.

Il se demande si l'existence d'un honnête bourgeois, entre sa femme qui le choie et ses enfants qui grandissent, ne présente pas une somme de satisfactions plus réelles que ces factices plaisirs parisiens dont il jouit si peu. Lui, Delaberge, attaché à sa chaîne bureaucratique, affairé du matin au soir à tourner la meule administrative, ne reste-t-il pas cent fois plus étranger aux choses du C(cur

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