DEUXIEME PARTIE IQI
Victor Hugo qui m'ont jadis frappée parce qu'ils n'étaient que trop en situation :
Je crois que ht vieillesse arrive par les yeux El tjii'on vieiUil plus vile à voir loujours îles vieux...
" A mon avis, on ne peut bien s'accorder et s'aimer que lorsqu'il n'existe pas entre le mari et la femme une trop grande disproportion d'âge...
— Vous pensez > >■ murmura-t-il.
Ses traits s'allongèrent ; la lumière
qui éclairait ses yeux bleus disparut, comme brusquement soufflée.
" Vous me trouvez exigeante ? — demanda-t-elle en remarquant ce changement de physionomie.
— Vous avez le droit de l'être ! — répondit-il mélancoliquement.
— Entendez-moi bien, je n'attache aucune importance à ce qu'on appelle des dehors brillants... ■•
Elle leva ses beaux yeux vers les
IQ2 PATERNITE
branches vertes qui effleuraient les vitres, comme si elle cherchait à y entrevoir le mari rêvé.
" Je ne me soucierais, — continua-1- elle, — ni d'un bellâtre ni d'un mondain... Je voudrais qu'il fût jeune ; mais sa jeunesse serait faite surtout d'enthousiasme, de verdeur et de tendresse... Elle n'aurait rien de la frivolité, ni des élégances superficielles des jeunes gens d'aujourd'hui.
J'aurais en horreur un désœuvré ou un mondain. Je souhaiterais que le mari de mon choix eût l'esprit occupé de nobles ambitions, tout en restant simple de cœur et en ayant comme moi le goût des choses de la campagne. 11 serait fier; il ne devrait sa position ni à un titre ni à de l'argent ; il l'aurait conquise par son seul mérite. Je l'aimerais d'ailleurs pour lui-même, pour son esprit, sa force de caractère, sa chaleur d'âme cachée sous des apparences de froideur et parfois de rudesse... ■>
nEUXiÈMF, PARTIE I93
Son cœur s'ouvrait avec une naive spontanéité ; elle semblait rêver tout haut, et, en l'écoutant, Delaberge, visiblement désappointé, devinait que ce mari décrit avec tant de précision était beaucoup moins imaginaire qu'elle ne le prétendait; à certains traits caractéristiques, il constatait que cet idéal ressemblait singulièrement à un garçon de sa connaissance, — à Simon Princetot.
Evidemment elle avait une secrète inclination pour le fils de Micheline... Comment ne l'avait-il pas pressenti dès le premier soir, lui, qui se piquait d'être observateur et clairvoyant ?
Il est vrai que son égoïste vanité, sa sotte préoccupation de jouer luimême un rôle d'amoureux, lui mettaient des coquilles sur les yeux.
Fallait-il qu'il fiît infatué pour s'imaginer qu'à son âge il pouvait faire impression sur cette jeune femme ! Mme Liénard, avec sa franchise ingénue, venait de lui donner une dure leçon de modestie...
IQ4 PATERNITE
Elle le vit soucieux et crut qu'il était choqué.
« Je suis sûre que vous me jugez fort extravagante ! — hasarda-t-ellc.
— Non, madame : tout cela est très sensé, et votre façon de penser vous rend plus sympathique encore.
— Alors vous êtes d'avis que, si je rencontrais l'idéal dont je vous ai esquissé le portrait, je pourrais l'aimer sans commettre une sottise >
— Parfaitement. »
Il exhala dans un soupir sa dernière illusion et se leva :
" Il faut que je vous quitte ; nous nous sommes oubliés à causer, sans nous apercevoir qu'il se fait tard.
— C'est vrai, — dit-elle. — Le soleil décroît déjà.
— Adieu, madame.
• — Adieu > — se récria-t-elle. — estce que vous partez pour tout de bon ?
— Non... je ne quitterai le Vai- Clavin qu'après que j'aurai reçu la
OEUXIEAtE PARTIE
roponse définitive de l'administration...
J'espérais pouvoir la communiquer demain aux usagers, avec lesquels j'ai rendez-vous à la mairie ; mais cette réunion ne modifiera en rien mes propositions, et je pense qu'avant peu je pourrai vous apprendre que tout •s'est arrangé à souhait.
— Alors ne prononcez pas ce vilain mot '■ adieu », puisque nous nous reverrons.
— Je ne partirai certainement pas sans prendre congé de vous et vous serrer la main. »
Il disait cela d'un ton centriste et se disposait à sortir.
Camille Liénard remarqua l'altération de sa voix et le rembrunissement de son visage. Elle craignit de l'avoir involontairement blessé en parlant de la vieillesse avec trop de dédain, et, pour racheter son étourderie, elle redoubla de prévenances aimables.
■« Si vous voulez, — reprit-elle, — nous ferons le grand tour par le parc ;
ig6 PATERNITÉ
je vous accompagnerai jusqu'à une porte qui donne sur les champs et qui n'allongera pas trop votre chemin...
Offrez-moi votre bras. »
Il obéit et elle s'appuya sur son bras, cherchant à force de bonne grâce et d'enjouement à lui faire oublier les paroles maladroites qui avaient pu le froisser. Ils s'en revinrent par une allée déjà à demi baignée d'ombre, tandis qu'au sommet des arbres les derniers rayons du couchant empourpraient les hautes branches, et que la journée s'achevait au milieu d'un harmonieux gazouillement d'oiseaux.
Ce caressant contact d'un bras féminin, ces délicates attentions qui jouaient la tendresse et ressemblaient aux indulgentes façons avec lesquelles on s'efforce d'apaiser un chagrin d'enfant, accrurent plus grièvement la souffrance de Delaberge :
« Je ne compte pas pour elle, — songeait-il ; — elle me dorlote comme un vieillard sans conséquence... »