PREMIÈRE PARTIE I
compagnie conjugale que l'espoir et les joies de la paternité.
Pendant que l'inspecteur général se plonge en cette méditation, le train file à toute vitesse et l'aspect du paysage se transforme de nouveau.
La voie ferrée quitte la vallée de l'Aube et gravit une rampe. Maintenant elle s'allonge au milieu d'un plateau pierreux où poussent de maigres champs de seigle et où de modestes bouquets de bois s'espacent de loin en loin. Un sifflement aigu déchire l'air. Le train court avec une légèreté de météore sur un long viaduc à trois rangs d'arches, du haut duquel on aperçoit la Suize onduler comme une couleuvre parmi les prés. Des profils de clochers, de dômes et de toits de tuile apparaissent à l'horizon mêlés à des massifs d'arbres, et la marche du convoi se ralentit.
■• Chaumont! Dix minutes d'arrêt, buffet!"
C'est ici que .Delaberge doit des-
l8 TATERNITÉ
cendre. Il rassemble ses bagages et se penche à la portière, cherchant à reconnaître, sur le trottoir, le conservateur des forêts, son ancien camarade d'école, qu'il a averti de son arrivée et chez lequel il doit descendre.
Le conservateur est là, en effet, plongeant un regard investigateur dans chaque compartiment. C'est un petit homme replet, trottinant sur des jambes courtes, serré dans une redingote, coiffé d'un chapeau mou et ganté de noir. Cette tenue moitié cérémonieuse et moitié négligée accentue encore sa tournure provinciale.
Delaberge est descendu, et les deux:
camarades se serrent la main.
« Mon cher inspecteur général, — commence le conservateur, — heureux de vous revoir... Avez-vous fait un bon voyage?
— Très bon, mon cher Voinchet...
Ah! ça, tu me dis •■ vous •> maintenant, toi mon ancien >
PRliMIERE PARTIE IÇ
— Mon Dieu, — bredouille Voinchct, — je pensais que les convenances hiérarchiques...
— Tu plaisantes!... Entre nous les convenances hiérarchiques n'ont rien à faire... Dis-moi vite « tu ■■. ou sinon je vais loger à l'auberge!
— Je t'obéis, ■' répond le conservateur, qui se sent visiblement plus à l'aise.
Pendant un bon quart d'heure, en attendant le train, il s'est demandé anxieusement s'il tutoierait Delaberge comme jadis ou si, par déférence pour son grade, il lui donnerait du -■ vous ». Maintenant il est allégé et s'épanouit. Pendant qu'on charge les bagages, il regarde son camarade et sourit aimablement :
■< Sais-tu que tu n'as presque pas changé!... Tu es aussi vert et robuste qu'au sortir de l'école.
— Flatteur! — réplique Delaberge :
— la vérité est que nous grisonnons tous deux et que nous avons vingt-
huit ans de plus sur les épaules. »
Au fond, néanmoins, le corapliment ne lui déplaît pas, surtout lorsqu'il constate que son contemporain parait plus vieux que lui. La maturité a alourdi le conservateur et empâté son visage; la somnolente monotonie de la vie de province a éteint la vivacité de ses yeux; l'habitude de veiller constamment sur ses actes et ses paroles a donné je ne sais quoi d'effacé et de terne à sa physionomie.
L'omnibus roule en cahotant sur le pavé de la chaussée, et Yoinchet reprend :
" Mme Voinchet nous attend pour déjeuner... Oh ! un déjeuner sommaire, après lequel tu pourras aller sans façon te reposer... Je dois te prévenir, mon cher, que ce soir tu auras à subir une corvée... Nous avons invité quelques personnes à diner en ton honneur.
— Diable! — murmure Delaberge,