‹ Paternité;Chapitre 7 sur 89 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

visiblement contrarié, — c'est un traquenard, tu sais!

— Excuse-moi, mais les journaux du cru ont annoncé ton arrivée...

Nous nous serions mis à dos nos relations, si nous les avions privées du plaisir de passer une soirée avec toi... Tu n'imagines pas, mon pauvre ami. les susceptibilités de la province!... D'ailleurs, nous ne serons pas nombreux... Il y aura le président du tribunal, le secrétaire général de la préfecture, mon inspecteur et sa femme, c'est tout.

— C'est bien assez!— dit Delaberge avec un sourire résigné.

— Ah ! j'oubliais... Nous aurons aussi une amie de ma femme, Mme Liénard, la principale usagére des bois du Val- Clavin... Tu ne seras peut-être pas fâché de causer avec elle, et si tu peux lui faire entendre raison, l'affaire du cantonnement ira sur des roulettes, car elle est la plus ardente et la plus sérieuse adversaire de l'administra-

tion... Bon, nous voici arrivés! »

L'omnibus s'est arrêté à l'entrée d'une rue déserte où Therbe verdoie autour des pavés. En face de l'église Saint-Jean, s'ouvre le porche d'un antique hôtel situé entre cour et jardin. Tandis que le conducteur décharge les bagages, Voinchet s'élance pour appeler un domestique. Resté seul, Delaberge contemple un moment la rue endormie sur laquelle les bascùtés de la vieille église étendent une ombre claustrale. Et dans la froide austérité de ce quartier solitaire, la perspective d'un dîner officiel avec les notables qui habitent cette ville morte lui donne un frisson de malaise et d'ennui.

Vers six heures et demie, Delaherge, qu'une moelleuse sieste avait rafraîchi et reposé, songea que le moment du diner approchait et procéda minutieusement à sa toilette, non point par coquetterie, mais par

principe. Il estimait qu'une tenue irréprochable s'impose aux fonctionnaires qui représentent l'administration.

En nouant sa cravate, il songeait à la corvée de ce diner officiel où il serait toute une soirée en représentation devant les convives du conservateur, et où le devoir professionnel l'obligerait à discuter avec la principale usagère des bois du Val- Clavin. A en juger par Mme Voinchet, excellente femme d'intérieur, mais quadragénaire insignifiante à la figure moutonne, Mme Liénard, son amie, devait être une personne mûre et peu attrayante. Delaberge se voyait déjà aux prises avec une plaideuse campagnarde, et cette maussade perspective le rendait soucieux.

Lorsqu'il descendit dans le salon A'ert et or, encombré de meubles et décoré de bibelots d'un goût douteux, la plupart des convives étaient arrivés.

On les lui présenta à la file : le président du tribunal. - - un petit homme

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s'exprimaiit avec une prctcntiuii iljiiric. rasé de frais, cravaté de blanc, à l'œil énierlUoiiné, au teint rose; — le secrétaire général de la prélecture, grand.

carré des épaules, portant beau, lier des succès de salon que lui valait sa voix de baryton; — l'inspecteur, brun, hâlé, les sourcils en broussaille, la moustache en brosse et les cheveux taillés à l'ordonnance, offrant un type réussi du forestier de la vieille école. bourru comme uu sanglier et rugueux comme un chêne.

Tandis que l'inspectrice, maigre et quasi séchéc dans sa robe marron brodée de jais, se tenait assise sur un canapé en compagnie de Mme Voinchet et l'entretenait longuement de la difficulté qu'on a maintenant à se procurer de bons domestiques, Delaberge accaparait l'inspecteur et l'entraînait à l'écart pour se renseigner d'une façon complète sur la situation actuelle de l'affaire du cantonnement. Le forestier, llatté d'absorber l'attention de

son supérieur, lui prodigua les détails techniques. Il pérorait depuis un grand quart d"heurc, quand Delaberge, à travers les phrases prolixes de son subordonné, entendit Mme Voinchet s'écrier :

« Ah! enfin!... je commençais à être inquiète... Comme vous êtes en retard, chère amie!

A quoi une voix gaie, bien détachée des lèvres, répondait avec un léger accent langrois :

— Excusez-moi, j'ai voulu mettre une robe neuve en votre honneur, et la couturière me l'a apportée à !a dernière minute... Je me faisais un mauvais sang! ..

Au même moment, la porte de la salle à manger s'ouvrait à deux battants, et un domestique en gants de coton blanc et en redingote noire, annonçait : ■■ ]\ladame est servie! ..

" Monsieur l'inspecteur général, — dit ^Imc Voinchet en s'approchant

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d(j Dclabcrgc, — votre bras, s'il vous plait!... "

Celui-ci arrondissait déjà son bras pour l'offrir à son hôtesse, quand Mme Voinchct. s'interrompant d'un air consterné, se retournait vers la nouvelle venue et. lui prenant la main, murmurait :

" (^ue je suis distraite!... 11 faut d'abord que je vous présente ma petite amie... Madame Camille Liénard, propriétaire de la Roseliére, au Val- Clavin... Monsieur Delaberge, inspecteur général des Forêts. »

Bien qu'il fut d'ordinaire très maître de lui, Delaberge ne parvint pas à dissimuler une expression de surprise.

Au lieu de la vieille plaideuse qu'il imaginait, il voyait une jeune femme de vingt-six ans environ, svelte, fraîche, accorte, avec de souriants yeux bruns qui lui plurent tout d'abord. Il salua, un peu ébaubi.

Sa mine étonnée n'eût certainement pas échappé aux yeux grands ouverts

de Mme Liénard, si elle-même n'eût été préoccupée par une égale surprise. Ses claires prunelles dévisageaient l'inspecteur général :

elle avait l'air rêveur de quelqu'un qui est frappé p a r une confuse ressemblance et qui se demande où il a déjà renc'intre la personne qu'on lui pré se n- Tout cela, du reste, fut l'affaire de quelques secondes. Madame Liénard ébaucha une leste révérence. Dela-

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berge reprit le bras de son hôtesse, et l'on passa dans la salle à manger.

A table, l'inspecteur général fut naturellement placé à la droite de Mme Voinchet; en face, le conservateur siégeait encadré par l'inspectrice et par Mme Liénard; de sorte que Delaberge avait pour vis-à-vis la propriétaire de la Roseliére. Il put donc l'observer à son aise pendant le recueillement qui règne d'habitude au début d'un diuer.

La fameuse robe neuve qui avait motivé le retard de Mme Camille Liénard était noire avec une garniture de rubans mauves, et Delaberge.

habitué aux raffinements de l'élégance parisienne, dut constater que la couturière aurait pu mieux employer son temps. Le corsage de salin n'avantageait point la taille, qui cependant semblait devoir être ronde et souple.

L'étoffe grimaçait aux épaules et engonçait le cou désacréablement.

En somme, la jeune femme était fagotée, mais elle paraissait médiocrement s'en soucier.

Sa bonne humeur ne s'en épanouissait pas moins, et l'expressive vivacité de son geste n'en était nullement gênée. Avec sa bouche trop grande, son menton un peu massif, ses sourcils minces, elle ne semblait pas précisément jolie, mais elle avait de beaux yeux lumineux et vivants, d'abondants cheveux châtains bouffant sur les tempes, une grande fraîcheur, un éclatant soarire, et cela produisait une impression de verdeur, de bonne grâce et de saine gaîté qui réjouissait le cœur. On sentait qu'elle était tout en dehors, pleine de naturel et de spontanéité.

'■ Madame Liénard est mariée?- — demanda tout bas Delaberge à sa voisine.

— Non, veuve... Voilà plus de deux ans qu'elle a perdu son mari...

un monsieur fort peu aimable... Elle

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n'a pas d'enfants et vit seule à la Rosclièrc, où elle fait beaucoup de bien. »

Delaberge reporta avec plus de complaisance ses yeux sur la jeune femme. Elle discutait à mi-voix avec l'inspecteur son voisin, et, tout en conservant son air enjoué, le harcelait de malicieuses récriminations. L'autre se hérissait et regimbait d'un ton bourru.

.. Ah! vous n'êtes pas tendre pour le pauvre monde! ■■ se récriait-elle.

A ce moment elle releva la tête et surprit le regard attentif et curieux de son vis-à-vis. Loin de s'en offenser, elle sourit en rencontrant les yeux de Delaberge. et poursuivit :

.. Tenez, décidément il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses saints... J'en appelle à M. l'inspecteur général!

Ainsi pris à partie, celui-ci demanda de son air gravement affable :

— De quoi s'agit-il, madame >

— Du cantonnement que l'adminis-

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tration forestière veut nous imposer.

Sous prétexte qu'il est impossible d'évaluer séparément les droits des usagers. M. l'inspecteur ici présent nous offre comme compensation un canton de forêt qui est à une lieue du Val-Clavin... Je soutiens, moi. que c'est inique et barbare!

— Voilà des mots bien durs, — objecta Delaberge en riant.

— Durs, mais exacts... Voyons :

j'ai, moi, un droit d'affouage; les gens du Val-Clavin ont un droit de. pacage... On nous offre un canton impropre à la pâture et très éloigné de chez nous...

Vous appelez cela de la justice >...

— Madame. — interrompit plaisamment l'inspecteur général, — tous mes compliments: vous traitez la question comme un jurisconsulte.

— Oh! — dit le conservateur, ~ tu auras affaire à forte partie... Mme Liénard est ferrée sur ses droits.

— Sur les miens et sur ceux des autres, cher monsieur Voinchet! —

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reprit la jeune femme en s'animant:

— les habitants du Val-CIavin méritent encore plus que moi qu'on ait égard à leurs réclamations : ce sont de pauvres gens, et pour conduire leurs bêtes au pacage, il leur faudra faire plus d'une lieue à travers champs, puisque la forêt où on prétend les car.tonner n'est reliée au village par aucune voie directe.

— Nous les dédommagerons en leur établissant un beau chemin.

— Les dédommagerez-vous aussi de la perte de temps et de la mauvaise qualité du pacager... Ces bois de Charbonnière sont pleins de marécages et de fondrières, et si vous connaissiez le pays, monsieur l'inspecteur général!...

— Je le connais. — repartit Delaberge : — c'est au Val-Clavin que j'ai débuté comme forestier.

— Ah ! vraiment, — s'écria JMmc Liénard, — eh bien! en ce cas... ■■

Elle regarda autour d'elle, vit que

le président et rinspectrice étouffaient un bâillement, et se mit à rire.

■■ Pardon! — ajouta-t-elle, — je me monte, et j'oublie que cette discussion n'intéresse pas les convives de M. Voinchet; nous ferons bien d'en rester là, mais je ne me tiens pas pour battue! ■■

La conversation redevint générale, au grand regret de Delaberge. Sa curiosité était piquée par la vivacité avec laquelle Mme Liénard défendait ses droits. L'originalité de cette jeune femme contrastait avec l'effacement et la banalité de la plupart des invités.

Dans le feu de la discussion, sa figure devenait tout à fait charmante.

Il n'y avait en elle rien d'apprêté ni de convenu; rien de cette prudence timorée, de ce quant a soi, qui donnent une si monotone insignifiance aux femmes de la province. On sentait la sincérité, la générosité jaillir de son cœur. Mme Liénard plaisait à Delaberge par des qualités tout oppo-

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