DEUXIEME PARTIE
été lîcr de l'avouer pour son fils, il était condamné à l'ignorer, à comprimer au plus secret de son cœur les élans de sa tendresse. Le mieux qu'il pouvait faire dans l'intérêt de cet cnl'ant, c'était de partir et de ne le revoir jamais. Il lui fallait étouffer en germe cette affection qui eût été si douce.
On a beaucaup raillé la ■< voix du sang .., et il faut convenir que dans certaines conditions elle reste absolument muette. D'Alembert pouvait avec raison s'écrier que sa vraie mère était la lemmc du vitrier qui l'avait recueilli, et non Mme de Tencin, qui L'avait abandonné. Il est probable que Simon eijt éprouvé le même sentimant envers le Prince si on lui avait révélé sa véritable origine. Mais, dans le cas de Delaberge, l'instinct paternel brusquement éveillé parlait un tout autre langage.- A la vue de ce grand fils qui lui ressemblait et qui lui avait été sympathique dès le premier jour, il éprouvait de l'admira-ion, de l'amour
et de la jalousie, et il se disait qu'il ne se consolerait jamais de l'avoir si vite perdu.
Il s'avançait lentement vers la place de l'Abbatiale, cherchant Simon Princetot parmi les paysans épars, et déçu de ne l'y pas trouver. Ceux-ci, qui tout à l'heure discutaient librement et à voi\ haute, s'étaient tus à l'approche de l'inspecteur général. Ils s'écartaient pour le laisser passer, se tenaient sur la réserve et se contentaient de l'observer du coin de l'œil.
Embarrassé de cet accueil plein de méfiance, Delaberge se hcâtait vers la mairie, quand l'horloge sonna dix heures. Au même moment, Simon déboucha de la Promenade. Il marchait d'un pas leste et décidé, et apparaissait soudain en plein soleil, — grave, affable, le regard brillant.
En une seconde, les groupes se resserrèrent autour de lui, toutes les mains se tendirent vers la sienne.
Delaberge lui-même, ralentissant de
nEUXrÈME PARTIE 235
nouveau le pas, se demandait s'il n'iniit point lui parler à son tour.
Simon l'avait déjà aperçu, leurs retrards se croisèrent, et l'élan de l'inspecteur général fut arrêté par le coup d'œil hostile que le jeune homme lui lança.
Ils échangèrent un froid salut, puis se dirigèrent séparément vers la mairie : Simon , au milieu de ses clients; et Francisque, réduit à la compagnie du maire, qui venait de se détacher du groupe pour accueillir ofliciellemcntle représentant de l'admi-, nistration.
Dans la salle de la mairie, nue et blanchie à la chaux, l'inspecteur général, assis à la droite du maire, assistait à l'entrée des membres du syndicat. Ils arrivaient à la queue Icu leu, les uns vêtus de la blouse neuve qui tombait à plis empesés sur leur pantalon de gros drap, les autres endimanchés dans des redingotes démodées. Assis en demi-cercle autour
236 PA TERNIT l':
de la table verte, ils frottaient machinalement leurs mains noueuses, et, tendant leur cou hàlé, braquaient des yeux curieux et circonspects vers ce fonctionnaire décoré que l'administration leur envoyait de Paris. Simon parut le dernier, et alla s'asseoir au centre, presque en face de Delaberge, qui, sur l'invitation du maire, se leva pour faire connaître l'objet de sa mission.
Indépendamment de l'émoi que lui causait la présence du fils de Micheline, une déconvenue lui ôtait une partie de ses moyens.
Il avait compté recevoir la réponse ministérielle assez à temps pour offrir aux opposants une solution tout à fait équitable. Le silence de l'administration l'obligeait à écouter les griefs des usagers sans pouvoir sur-le-champ leur proposer une transaction satisfaisante. Il se borna dduc a lire la dépêche qui lui donnait pouvoir de soumettre le litice à un nouvel exa-