‹ Paternité;Chapitre 78 sur 89 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

en me traitant comme un rival qu'on déteste... Votre antipathie ne peut s'expliquer que par l'aveuglement de la jalousie, et c'est pour cette raison que je vous répète : Vous êtes amoureux de Mme Liénard.

— Vous moquez-vous, monsieur > — murmura Simon en détournant les yeux.

— Non, je parle sérieusement...

C'est un sentiment naturel à votre âge et vous n'avez pas à en rougir.

— Je. suis seul maître de mes sentiments et de mes pensées... Je n'ai à-en rendre compte à personne.

— Pas même à Mme Liénard ?

— A elle moins qu'à tout autre...

Si" ce que vous supposez existait, je vous jure qu'elle n'en saurait rien...

Jamais je ne lui laisserais supposer une pareille folie !

— Une folie?-... Qu'a'ppelez-vous une folie ?

— Aimer quelqu'un qu'on ne peut pas épouser... Nous ne sommes pas du même monde... ■>

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Francisque sourit mélancoliquement.

'• Ces considérations-là ne pèsent guère sur le cœur d'une femme qui aime, et pourquoi ne vous aimeraitelle pas ? Vous êtes son égal par l'esprit et l'éducation ; elle est trop intelligente pour ne pas avoir apprécié votre mérite... Soyez donc moins modeste et ne désespérez de rien!... Dans tous les cas, après ce que je viens de vous dire, je suppose que je ne vous porte plus ombrage. Xe me regardez pas comme un ennemi, et, je vous en prie, attendez encore avant de prendre une résolution extrême dans l'affaire du cantonnement... Demain, après-demain au plus tard, je pourrai sans doute vous annoncer une nouvelle qui vous prouvera l'injustice de vos soupçons.. Au revoir! >■

Et comme s'il eût craint tout à coup que son émotion ne le trahit, il se sépara brusquement du fils de Micheline.

Quelques heures après, Delaberge gagnait la foret et se dirigeait, tout songeur, vers la Roselière. Ses pensées n'avaient ni la légèreté des nuages blancs qui couraient au-dessus des fcuillécs, ni la gaîté des (leurs

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dont les notes vives éclataient dans l'herbe, mais elles étaient résolues et fermes.

" Oui, — se disait-il, — Micheline se trompe : il y a une chose que je puis faire pour cet enfant qui est à moi et dont une fatalité me sépare à jamais : je puis lui donner le bonheur qu'il rêve et qu'il désespère de posséder. Il aime Mme Liénard, et elle aussi se sent inclinée à l'aimer. Seulement, par fierté, il a peur de déclarer sa tendresse, et elle-même, trop respectueuse de certaines exigences sociales, hésite à se laisser aller au penchant qu'elle a pour lui. Eh bien !

je puis servir de trait d'union entre ces deux cœurs qui se désirent et n'osent se l'avouer. Ils sont dignes l'un de l'autre et faits pour savourer cette joie rare : l'amour dans le mariage. Cette joie, ils me la devront, et j'aurai mis une bonne action dans mon existence inutile. Je me consolerai de ma solitude en songeant qu'ils sont

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heureux, et ce sera, de loin, un lien entre Simon et moi. •■

Cette résolution lui allégeait le cœur.

Tout en la méditant, son regard s'enfonçait dans les profondes coulées formées par la fuite des arbres.

Une verte clarté, une obscure fraîcheur, y régnaient. Les minuscules écailles brunes, qui enveloppent les bourgeons des hêtres avant leur complet épanouissement, se détachaient des ramures et tombaient comme une fine pluie. Leur chute était accompagnée d'un bruissement à peine perceptible, et parfois une filtrée de soleil les faisait luire ainsi que d'impalpables poussières d'or.

« Depuis ma jeunesse, — pensait Francisque, — toutes mes heures se sont éparpillées comme ces écailles sèches, sans qu'un acte généreux les ait un instant illuminées au passage.

11 n'en sera plus ainsi : j"aurai un rayon de soleil dans ma vie. •>

De même que la verdure rafraîchis-

sait ses yeux, l'idée d'édifier le bonheur de Simon, de ne plus vivre uniquement pour soi-même, mais de se dévouer pour un autre, lui rafraîchissait l'âme. Cela l'enhardissait à entretenir Mme Liénard de ces délicates questions de sentiment, si périlleuses à aborder quand on a été sur le point d'aimer la femme avec qui on les traite.

Car il avait beau s'en défendre, il éprouvait encore une secrète tendresse pour cette jeune femme, dont l'esprit enjoué et le charme savoureux avaient soudain fait battre son cœur de quinquagénaire. Dans la viridité parfumée de la forêt, la riante image de Mme Liénard lui apparaissait plus attirante encore ; il revoyait ses yeux limpides, son front pur, la rondeur de ses joues veloutées, la grâce de ses lèvres. Une mélancolie le prenait en songeant que toutes ces délices, toutes ces suavités de l'intimité féminine n'étaient plus pour lui.

l'n souflle humide qui. de temps â

autre, remuait les feuilles et qui montait des profondeurs des bois semiilait murmurer à ses oreilles : •• Jamais plus ! "

Soudain l'aspect robuste d'un jeune hêtre, qui d'un jet puissant élançait son tronc svclte et lisse, lui rappelait Simon et lui faisait honte de ce retour d'éyoisme.

" Allons, ferme ! — disait-il : — si cela ne te coûtait aucun sacrilice, où serait le prix de l'acte que tu médites) "

Il secouait avec énergie ces amollissants regrets, il résistait à ces attendrissements rétrospectifs. Il voulait se présenter à Mme Liénard dans la pleine possession de ses moyens, alin d'être complètement persuasif et de lui arracher l'aveu de son amour pour Simon. Il hâta le pas, comme si l'accélération de la marche élit possédé la vertu de fouetter son courage et d'éperonner sa volonté. Un quart d'heure après, il sonnait à la grille de

la Roselière, et, avec un battement dans la poitrine, avec une pâle anxiété sur le visage, il entrait dans le salon de Mme Liénard.

« Ah ! — s'écria-t-elle, — à votre mine je vois que vous venez me faire vos adieux ! »

En même temps, sur sa jolie figure, une subite tristesse éteignit le sourire des lèvres et des yeux.

" Je ne saurais vous dire — continua-t-elle, — à quel point Tidce de votre départ m'assombrit ! »

Tandis qu'elle parlait, ses claires prunelles brunes se couvraient d"une fine rosée comparable à la fleur sur le fruit, et Delaberge comprit qu'elle était sincère.

« Oui, — répondit-il, trcs ému luimême, — je viens prendre congé de vous, madame ; je partirai demain très probablement.

— Quoi, si vite!... J"ai appris pourtant, ce matin, que votre conférence avec les usagers n'avait donné aucun

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résultat... Devons-nous donc renoncer à tout espoir d'arrangement >

— Non pas ! les usagers ont manqué de patience tout simplement... La réponse du ministre ne m'est pas .encore parvenue, mais, entre nous, je suis presque certain qu'elle sera satisfaisante.

— Merci de vous intéresser à nous jusqu'au bout... Mais quel dommage que vous partiez ! Je m'étais si bien habituée à vos bonnes visites. Je ne peux pas me figurer que celle-ci soit la dernière.... Asseyez-vous là, près de moi. ■

Elle parlait d'un ton affectueux, pénétré, presque filial, qui donna à Francisque plus d'aplomb pour aborder le sujet délicat dont il voulait l'entretenir. Il s'assit à côté d'elle et lui dit en s'cfforçant de sourire :

" Avant de nous quitter, chère madame, voulez-vous que nous reprenions ntiti^e conversation d'hier >... Je crains de n'avoir pas suffisamment

répondu à la confiance que vous me témoigniez... En me vojant si pressé de partir, vous avez dû m'accuser d'indifférence. Il n'en est rien. J'ai au contraire beaucoup pensé à ce que vous m'aviez confié et j'y ai pris un sérieux intérêt.

— Bien vrai?... Tant mieux, car j'étais honteuse de ne vous avoir entretenu que de moi. Toute la soirée, je me suis reproché de vous avoir conté trop longuement les chimères qui me trottaient par la tête.

— D'abord sont-ce bien des chimères > »

Elle rougit et ouvrit tout grands ses beaux yeux.

« Oui, — continua-t-il , — dans ce portrait que vous traciez du mari rêvé, tout est-il imaginaire rN'y a-t-il pas quelque part un être réel auquel vous pensiez... inconsciemment, lorsque vous m'énumériez les qualités de votre idéal?

— Mais... non, je vous assure ; je ne vois pas...

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