DEUXIEME PARTIE
statuiii n'est qu'à une demi-heure du bourg-, et Simon sera licureux de vous accompagner. >■
Le visage de Mme Princetot se rembrunit. Malgré sa puissance do dissimulation, elle laissa voir un mécontentement inquiet :
« Ne pourrais-tu y aller, toi, Princetot?... Simon est si occupé! — objccta-t-elle.
— Merci, c'est un peu trop tôt pour moi ! — répondit le Prince, qui aimait à s'offrir de grasses matinées... — Simon est toujours levé dès l'aube, et d'ailleurs cette course lui prendra une heure au plus.
— Cela m'arrangera d'autant mieu.x.
— insista Delaberge, — que j'ai à causer avec lui de l'affaire du cantonnement. »
Il se tourna vers .Micheline, et d'une voix où vibrait une instante prière, il ajouta :
«D'ailleurs, tranquillisez-vous, madame Princetot, je ne retiendrai pas
longtemps votre tiis... Ne me refusez pas le plaisir de faire route avec lui pendant la dernière demi-heure que je passerai au Val-Clavin ! »
Le regard de Micheline Princetot rencontra celui de Francisque. Y lutelle une solennelle promesse de discrétion? Comprit-elle que ce mot :
•■ Tranquillisez-vous! » contenait l'engagement tacite de rester jusqu'au bout un étranger pour Simon? ou bien se laissa-t-elle simplement toucher par l'humble supplication de l'homme à qui elle avait jadis prodigué ses caresses?... Elle ne formula plus d'objections, et, avec un geste d'acquiescement, retourna à ses fourneaux.
Le lendemain matin, à neuf heures.
Brunet, le petit cheval bai, piaffait devant le perron du Soleil d'Or. On avait attaché les bagages à l'arrière de la charrette anglaise, où Delaberge prenait place à côté de Simon. Après
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quelques mots de banal adieu, et un significatif coup d'œil où Mme Micheline mettait toute une anxieuse adjuration de silence, le cheval prenait le trot le long de la chaussée de l'étang.
Le ciel était couvert et une légère bruine tombait. Delaberge se retourna:
à travers le voile de brume, il enveloppa d'un dernier regard les maisons grises, l'étang où les roseaux frissonnaient, le pli de vallée où se cachait la Roseliere, et poussa un profond soupir. On atteignait déjà le bas de la rampe de Virey et, comme la montée était rude, Simon descendit pour alléger Brunet, juste au moment où l'inspecteur général méditait sur la façon dont il aborderait de nouveau la délicate question traitée la veille à la Roseliere.
Francisque demeura seul sur le siège en proie à ses pensées moroses, car il bruinait aussi dans son cœur.
Il regardait vaguement la forêt, où flottaient des flocons de brouillard et
OÙ les pinsons jetaient ce petit cri plaintif qui annonce les journées pluvieuses. Entre chaque arbre de bordure, il lui semblait voir défiler une à une les vingt-six dernières années de sa vie. Il reconnaissait au passage les tranchées herbeuses, les pâtis semés de genévriers et les combes verdoyantes où il avait promené ses agitations de jeune ambitieux, édifié ses rêves de fortune et d'avancement. En ce temps-là il était plein de confiance en lui-même, il s'élançait sur les routes de l'avenir avec l'intrépide audace d'un aventurier partant pour la conquête de la Toison d'or. Le destin s'était montré jaloux de le servir. Le succès était venu plus vite qu'il ne l'avait espéré. Jamais, alors qu'il errait, humble garde général, à travers les futaies du Val-Clavin, il n'avait osé entrevoir qu'il atteindrait le sommet de l'échelle administrative.
Et pourtant, malgré ces victoires inespérées, ces ambitions rapidement