‹ Pathologie de Honoré de BalzacChapitre 11 sur 15 · SOUMIS · texte numérisé non relu

SOUMIS

Notons encore que Balzac parle de son « excellent tempérament ». Cela veut dire que, malgré tout, il gardait un assez bon état général et se sentait vigoureux. ’Il ne s’agissait encore que d’une affection localisée à certains organes, mais combien essentiels ! Le grand écrivain était touché dans ses forces vives.

D'ailleurs, quelques jours plus tard, il écrivait à sa sœur qu’il était obligé de renoncer au citron; son estomac ne le supportait pas.

Le 14 septembre 1849, il se lamentait dans une lettre à sa mère : « Voilà un an que je ne gagne plus rien. Si j'avais été à Paris et que j'eusse travaillé, je serais mort, car le docteur de Vierzschovnia me défend le

travail encore pour longtemps … ».

Le 20 octobre 1849, ii écrivait à Laure Surville :

« Ma chère sœur,

« Si tu es étonnée de recevoir si tardivement cette lettre, tu seras affligée en apprenant le motif du retard ; seulement, si tu aimes ta mère et ton frère, ne dis pas un mot de cela à ma mère, pour qui ce serait un coup terrible.

« Il s’est déclaré chez moi ce que le médecin appelle une fièvre céphalalgique intermittente ; c’est affreux ! Il croyait, à chaque accès, que cette fièvre deviendrait cérébrale. J’ai eu le dernier accès il y a trois jours ;

elle a donc duré trente-quatre jours. Je suis maigre

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comme en 1819; pourtant il y a encore un peu de ventre, car le mien était si gros que c’est le dernier refuge de l’embonpoint attaqué par la maladie. Enfin, la fièvre a cédé à six doses de quinine, mêlé à je ne sais quoi, par jour. Les fièvres de ces pays-ci sont célebres : quand on attrape la fièvre moldave, on en garde les traces toute sa vie : témoin Labois, qui, l’ayant prise à Odessa, est devenu l’ombre de lui-même. Naturellement le voyage de Moscou est abandonné. Je t’écris le premier jour de ma convalescence.

« Ma fièvre a été d’abord quotidienne, puis heureusement elle est devenue tierce, puis quarte, et elle est tombée avant-hier. Je compte sur toi non seulement pour cacher cette maladie à ma mère, mais encore pour la rassurer sur le retard que cette chienne de fièvre apporte à mon retour. La maladie est bien passée, c’est fini; mais elle a produit un mal autrement grand : c’est l'interruption totale du traitement de l'affection chronique. Les poumons et le cœur ont regagné en mal le terrain que le traitement leur avait fait perdre, et il faudrait au moins deux mois, novembre et décembre, pour me mettre en état de voyager sans danger. Il paraît qu'il faut que j’absorbe 160 doses d'un médicament en pilules qui alterne, de deux jours l’un, avec des poudres que je prends dans du pain à chanter. À dix pilules par jour, cela fait trente-deux jours de traitement ; mais il y a des intervalles de repos

qui doublent les trente-deux jours.

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« Le traitement de la maladie de cœur et des poumons me met dans un état exceptionnel; les nerfs sont d'une faiblesse, d’une susceptibilité incroyables. Vous aurez cru sans doute à quelque exagération de ma part; mais vous devez bien vous figurer que j'ai, au contraire, tout atténué pour ne pas vous inquiéter. Le docteur Knothe promet toujours de me guérir, et ce qu'il a déjà fait prouve qu'il a une conviction. Bien sûr, en France, j'aurais succombé, comme Frédéric Soulié, à une maladie exactement semblable. J’ai eu trois vomissements de sang écumeux, extravasé dans les poumons, avant de me livrer à l’Esculape de Vierzschovnia, qui, par délicatesse, n’osait m'’entreprendre. Encore trois mois, l’hydropisie de poitrine était incurable.

« Donc, dis à ma mère que si ie ne reviens pas, c’est que sans doute j'ai des espérances de finir heureu-

sement mon voyage, et tu n’auras pas tout à fait tort».

Le 29 novembre 1849, il écrivait, toujours à sa sœur:

« J'ai repris le traitement de ma maladie de cœur, il y a huit jours. Notre docteur est un très grand médecin, enseveli à Vierzschovnia, mais qui, semblable à beaucoup de génies, aime peu l’art où il excelle et ne l’exerce qu'à contre-cœur. Il est collectionneur de violons, d’armes et d’enfants, car il a beaucoup de

ces produits naturels. Son aîné est un médecin qui

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poursuit sa profession avec ardeur, et qui promet d’être un grand médecin aussi. Comme médecin, le père à inventé les poudres. Il guérit par des substances réduites en poudre qu’on avale dans des pains à chanter ; mais les effets en sont miraculeux. Ï] les varie, les dose, les compose au fur et à mesure des besoins du malade et des plus petites phases de Ja maladie. Cela exige des soins et des observations d’une minutie extrême ; mais il se rend ainsi maître des maladies les plus désespérées. Il faut encore six ou huit mois de traitement pour que les valvules de mon cœur aient repris leur élasticité, leur force et leur jeunesse; car la cause de ma maladie était le dépérissement du sang veineux ; les deux sangs nes’infusaient plus facilement ; les valvules du cœur ne fonctionnaient plus bien, et le sang s’extravasait dans le poumon droit, puis sortait par les bronches au moindre effort. A Paris, je serais déjà mort, comme Soulié. Nos médecins de Paris sont trop occupés pour avoir des soins si minutieux, et surtout ils ont tous l’opinion préconçue de la morbidité incurable des maladies de cœur ; en outre, ils ignorent complètement les traitements à ordonner selon les tempéraments. Le docteur garde un si profond secret sur la composition de ses poudres, qu'il ne le livre pas même à son fils aîné. Il a radicalement guéri des gens plus malades que moi. En ce moment, je puis monter

les vingt marches qui conduisent à mon appartement,

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