‹ Pathologie de Honoré de BalzacChapitre 12 sur 15 · RER CRE · texte numérisé non relu

RER CRE

mais trois marches de plus, je ne pourrais pas les franchir. En six semaines, il m'aura mis en état de voyager ; et l’année prochaine, je reviendrai pour quelques mois achever la cure radicale. La fièvre céphalalgique m'a retardé de trois mois. Ah ! l’on ne connaît ce que c’est

qu'un climat excessif, asiatique, qu’en le subissant » !

Ainsi, Balzac se consolait par ses illusions sur le climat asiatique. Ce qu'il disait de l’élasticité des valvules de son cœur, qui ne fonctionnaient plus bien, était plus exact, plus conforme à la réalité de son état. Mais ce n’est pas à moins de 50 ans que l’artério-sclérose frappe un organisme de cette vigueur, même si l’on tient compte des excès de travail intellectuel qu’il a pu commettre. Il y a une autre cause.

Pour notre part, nous n’hésitons pas à incriminer le tréponème. Balzac l’aura «rencontré » dans sa jeunesse, ne se sera pas soigné, ou se sera insuffisamment soigné et, par le processus que l’on connaît bien aujourd’hui, la syphilis aura déterminé la sclérose des artères, d’où aortite avec ectasie, entraînant l'hypertrophie du cœur, l'hypertension et tous les symptômes consécutifs (céphalée rebelle et vertiges). C’est le tableau classique de la maladie de Hogdson. Jusqu’au jour où la défaillance cardiaque se traduit par les phénomènes d'asystolie, l'œdème aigu du poumon (Balzac parle dans un de ses livres de vomissements sanguinolents qui permettent d'en faire le diagnostic), auxquels

s'ajoutent des complications hépatiques et stomacales.

— Ar

Le diagnostic d'insuffisancé cardiaque par aortite spécifique nous paraît d'autant plus vraisemblable qu'à côté de ces phénomènes organiques, il y a lieu de tenir compte de l’excitation cérébrale sans laquelle ne peut s’expliquér la somme prodigieuse de créations littéraires chez Balzac. Or, c’est un fait également bien connu que.la syphilis détermine chez ceux qui eri sont atteints un accroissement temporaire des facultés intellectuelles. A1 sembie que ia danse du spirochète dans le sang entraîne une danse générale des cellules qui porte au maximum l’activité du sujet selon ses tendances et son tempérament. Chez Balzac, les tendances se sont manifestées du côté cérébral, mais, en même temps, l’appareil circulatoire était gravement

FR PLEu

lésé.

En dépit des soins intelligents des médecins polonais, Balzac dut prolonger son séjour à Vierzschovnia. Le 14 mars 1850, il eut la grande joie d’épouser, dans l’église paroissiale de Sainte-Barbe, à Berditchef, celle qu’il attendait depuis des années et des années, , et avec laquelle il échangea une correspondance si intéressante : Mme Eve Hanska, née comtesse Rzevuska, Il fit part de la bonne nouvelle à sa sœur et à sa mére, ainsi qu'à son amie Mme Zulma Carraud. Mais il avouait à sa mère : « Je ne vais pas bien du côté du cœur et du poumon ; tout mouvement me syncope la parole et la respiration … ». |

Guérin À

L'auoee

Malgré tout, il tint à rentrer en France. Les deux époux firent le voyage, qui fut extrêmement difficile et pénible. Enfin, après plusieurs semaines, ils arrivèrent à Paris, où l’épreuve suprême attendait Balzac.

Dans une lettre datée du 20 juin 1850, qu'il avait dictée à Théophile Gautier, il ajouta de sa main ces derniers mots : « Je ne puis ni lire, ni écrire ».

Cabanès a reproduit dans Balzac ignoré l’observation rédigée par le docteur Nacquart « à l’instigation d’un littérateur » —il ne dit pas lequel — qui lui avait demandé une relation des « derniers moments de Balzac ». La voici :

« M. de Balzac revenait à Paris dans les derniers jours de mai 1850, après un séjour de deux années en Russie.

« L’altération dont ses traits étaient empreints n’échappa point à ses amis. À plus forte raison, combien de funestes présages cet état ne fit-il pas naître dans l’esprit du médecin qui l'avait suivi, étudié, aimé dès son enfance !

« Une ancienne affection du cœur, souvent exaspérée par le travail des nuits et par l'usage ou plutôt l’abus du café, auquel il avait dû recourir pour combattre la propension naturelle de l’homme au sommeil, venait de prendre un nouveau et fatal développement.

« Et comme autant de conséquences de cette lésion,

une respiration courte, haletante, lui interdisait tout

Si

mouvement ; sa parole, autrefois si soudaine et si vive, était entrecoupée et saccadée ; sa vue, jadis si nette et si étendue, au physique comme au figuré, semblait s'être couverte d’un voile et lui faisait craindre de ne pouvoir, à l'avenir, transcrire lui-même sa pensée.

« En présence de si redoutables accidents et malgré une confiance qui voulait rester excessive, nous voulûmes appeler au secours de cette grande intelligence en péril nos collègues Fouquier, Roux, Louis et Rayer.

« À plusieurs reprises, on put espérer toucher à une convalescence, de nature à faire illusion au malade lui-même, et surtout au cœur si noble et. généreux et si élevé qui venait de s'identifier à cette grande destinée littéraire.

« Mais la science qui avait diagnostiqué tout d’abord la complication d’une profonde albuminurie, ne pouvait plus voir là que des trêves.

« Ces bons instants, ou plutôt ces moins mauvais moments, rendaient à l’âme de M. de Balzac toute sa force, à son esprit toute son étendue : aussi Dieu seul sait-il combien on a perdu à n’avoir point recueilli les conceptions nouvelles, les caractères créés, les plans imaginés dont s'imprégnait sa parole et que, pour la première fois, sa plume ne pouvait buriner.

« Au milieu de pareils désordres organiques, M. de Balzac qui, de tout temps, avait compris toute la

destinée de l’homme, désira s'associer aux entretiens

Mie

d’un digne ministre de Dieu, dans la bouche duquel la religion n’était que la plus haute expression de l’intelligence de l’univers. Combien était navrante cette sérénité d’un homme qui, jeune encore, voyait se rompre pour lui le cours d’une renommée laborieusement acquise au prix de trente années de veilles et d'efforts ; l'espérance de pouvoir compléter son œuvre et, plus que tout cela, le bonheur intérieur qu'il venait de conquérir.

« Quelques aberrations passagères, mais rares encore, ne tardèrent pas à suspendre parfois cette intelligence et à l’étonner lui-même, car il se cherchait au retour.

« Le mal fit bientôt des progrès tels que les inspirations d’une âme aussi ardente par affection, non plus que les soins les plus incessants de l’art, agrandis encore par le dévouement, ne pouvaient plus retenir une vie qui s'échappait.

« M. de Balzac mourait dans la nuit du 18 au 19 août 1850 ».

Docteur Nacquart.

Si on dépouille cette note de ses ornements littéraires, il reste que le docteur Nacquart parle d’une ancienne affection du cœur qui venait de prendre un nouveau développement, affection exaspérée par le

travail et l’abus du café, mais non causée par eux.

ME

Le paragraphe suivant est encore plus précis : l'observation constate une lésion du cœur, de la dyspnée, de la dysarthrie, un affaiblissement de la vue.

Plus loin, diagnostic d’une complication : profonde albuminurie.

Aussi le docteur Nacquart n’avait-il pas la moindre illusion sur les courtes rémissions qui permettaient à son illustre malade de se reprendre et d’espérer encore. Impossible de retenir «une vie qui s’échappait »!

Comment, après cela, Cabanès pouvait-il écrire : «Avant que se soient déclarés les premiers symptômes de la maladie qui devait avoir un dénouement mortel, on ne relève dans la vie de Balzac que des épisodes morbides sans importance » ? … 11 n’avait donc pas lu les lettres qui, depuis 1832, font sans cesse allusion à ces maux de tête rebelles, qualifiés de « névralgies » et à ces vertiges qui étaient les premiers signes de l'hypertension. Celle-ci, d’origine spécifique à notre avis, était sans doute aggravée par le travail excessif, par les semaines de vie sédentaire, par la constitution pléthorique de Raïzac, par les dîners pantagruéliques qu'il faisait en dehors de ses périodes de création intellectuelle. Son genre de vie, a, selon l'expression du docteur Nacquart, « exaspéré » l'affection primitive, mais celle-ci, encore une fois, était due, selon nous, à la rencontre du tréponème.

Cabanès attachait plus d'importance à une compli-

Page 1