CHAPITRE VI
LES PSYCHOSES IMAGINATIVES AIGUËS
166 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
Après avoir décrit tout particulièrement, dans son mémoire sur les Délires d’imagination, les psychoses imaginatives chroniques, Dupré, en collaboration avec Logre, a repris l’étude des psychoses imaginatives aiguës. Il existe, en eflet, des délires d’imagination aigus et, dans beaucoup de cas, passagers; il est intéressant de préciser les caractères particuliers qui, dès te début ou très rapidement, peuvent servir à les distinguer des psychoses imaginatives chroniques et incurables, ha diflérence essentielle semble être la suivante : le délire imaginatil chronique se développe comme l’expression naturelle d’un tempérament psychique, l’exagération de la mythomanie innée, qui devient incompatible avec la raison et passe au délire; les délires imaginatifs aigus, au contraire, sont presque toufours occasionnels : Üs surviennent à la faveur d’une circonstance prapice, plus ou mains imparhmte; c&ihme une phase d’excitation maniaque ou de dépression mélancolique, un état passager d’intoxication, le plus souvent alcoolique, ou encore au début de certaines démences, au premier rang desquelles il faut citer la paralysie générale. Bref, les délires imaginatifs chroniques sont purs, on ne trouve pour les expliquer que l’exaltation imaginative constitutionnelle ; les délires aigus sont, en revanche, presque toufours symptomatiques et consistent dans la mise en feu de l’imagination native par une cause surafoutée, dont la constatation laisse prévoir le caractère secondaire, et le plus souvent passager du délire. C’est pourquoi les vrais délires d’imagination, les plus purs, les plus typiques, sont les délires chroniques ; dans ceux-là, l’exaltation innée de V imagination forme l’essentiel ou même la totalité du tableau morbide, tandis que les délires aigus s’associent, d’ordinaire, à quelque chose d’extra-imaginatif; üs ne sont plus tout dans le syndrome en cours; ils valent surtout comme indices d’une autre affection mentale, qui se cache derrière eux, et qu’il faut découvrir {manie, paralysie, générale, intoxications diverses, etc.).
LES PSYCHOSES IMAGINATIVES AIGUËS
Au Congrès français (te Neurologie et te Psychiâtrie de BruxellesÆiége, en août 1910:, nous avons proposé der désigner, sous le nom de Bélires d’^imagmation, des psychoses contrairement aux délires hallucinatoires eC
interprétatifs, procèdent par intuition et invention : ces psychoses aboutissent à des fahulations, des projets et des: actes impliquant la croyance immédiate du malade aux fictions improvisées par le Jeu spontané de l’activité mentale. Ces thèmes pathologiques, qui expriment, par leur orientation, les tendances personnelles du sujet, offrent une complexité et une richesse proportionnelles à 1 abondance et à la mobilité des matériaux psychiques; ils jaihisrsent spontanément de Tesprit et entraînent d’emblée, de- la part du malade, une foi <qui, contre toute évidence et malgré toutes les objections, s’affirme par la parole et la conduite. Il s’agit, non d’une entité morbide, mais d’un processus psychologique, spécial à certains malades et qui, au même titre que les processus hallucinatoire ef interprétatif, intervient, seul ou associé, non pas comme un facteur étiologique, mais- comme un mééanisme d’idêatioK, dans la genèse des délires.
Les Délires d’imagination, de même que les délires d’interprétation, peuvent être considérés, dans leur forme pure et essentielle,' réalisée dans les cas chroniques, comme la manifestation la plus accusée de la constitution parânoia<pte,- c’est-à-dire de cet état spécial d’orgueil et
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de méfiance dans le caractère et de fausseté dans le jugement, qui dispose le sujet à la systématisation d’erreurs pathologiques, relatives à sa situation dans la société; ces tendances constitutionnelles isolent intellectuellement, jusqu’à un certain point, le sujet de ses semiblables et représentent l’amorce éventuelle d’un délire de persécution et de grandeur.
Ces dispositions morbides de la personnalité s’expriment, dans les deux variétés de délire, par un mécanisme intellectuel différent : celui-ci, chez les interprétatifs, relève d’un iprocessus paralogique et de vices du raisonnement ; chez les imaginatifs, il dérive d’un processus intuitif et de cette tendance personnelle au mensonge, à la fabulation et à la simulation, que l’un de nous a individualisée sous le nom de Mythomanie. Dans ses variétés typiques, le syndrome revêt, chez les délirants chroniques, une physionomie très particulière, une allure autonome, et constitue, par sa spécificité étiologique, clinique et évolutive, une véritable maladie : c’est ainsi que, dans le groupe des folies raisonnantes. Sérieux et Capgras ont isolé la Psychose à base d’interprétations; de même, dans le domaine de la Mythomanie, nous avons proposé d’isoler le Délire d’imagination essentiel, expression la plus complète de la prédisposition paranoïaque imaginative.
A côté de cette forme essentielle et chronique de Délire d’imagination, il convient de distinguer les formes aiguës et subaiguës de psychoses imaginatives, dont la clinique nous montre fréquemment les variétés, si intéressantes par le polymorphisme de leur étiologie, de leur aspect symptomatique et de leur évolution.
Les Délires Imaginatifs, à forme aiguë et subaiguë, se caractérisent par la soudaineté de leur début, la rapidité de leur évolution, et, souvent aussi, par l’éclat des manifestations cliniques.
On peut les diviser en symptomatiques et essentiels.
A. — Les délires d'imagination aigus symptomatiques se subdivisent en deux variétés : l’une, dans laquelle l’élément imaginatif apparaît au second plan, au milieu d’un
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tableau clinique bien défini, tel que celui d’une paralysie généralé, d’une démence sénile, d’un accès maniaque, d’un état toxique, etc. ; l’autre, dans laquelle le délire imaginatif domine la scène clinique et masque, au premier abord, les autres éléments de l’affection principale.
B — Les délires d'imagination aigus essentiels sont ceux qui éclatent sans aucun substratum étiologique saisissable et qui apparaissent comme des manifestations paroxystiques de la constitution mythomaniaque. Ces épisodes délirants sont l’expression de la prédisposition mythopathique, sensibilisée par les moments étiologiques les plus divers et parfois les plus insignifiants (émotion, fatigue, traumatisme, intoxication, infection).
Toutes ces catégories de délires imaginatifs aigus, symptomatiques ou essentiels, forment une partie de ces bouffées délirantes que Magnan et ses élèves ont décrites chez les dégénérés.
A. — Les délires imaginatifs aigus symptomatiques
1° On observe au cours et au second plan de nombreux états morbides, l’apparition, en général épisodique, d idées délirantes de nature imaginative : dans la débilité mentale, au cours de certaines périodes d’excitation ou d’intoxication, dans la démence sous toutes ses formes, principalement dans la paralysie générale; dans les accès maniaques, ou plus rarement dans les accès mélancoliques, dans les états confusionnels ou crépusculaires, de nature toxique ou épileptique; au cours des psychoses hébéphréniques et dans les délires hallucinatoires chroniques, avec ou sans évolution démentielle ; enfin, dans les états paranoïaques, dans les psychoses interprétatives, aiguës ou chroniques, dans les délires de jalousie, de revendication et de quérulance. Au cours de ces divers états, les malades présentent, associés au complexus symptomatique de leur affection, des éléments imaginatifs, parfois assez riches pour constituer un syndrome délirant, d’allure plus ou moins systématique ; mais, même dans, ces derniers cas, le délire d’imagination est secondaire, soit au point de vue de
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l’époque de son apparition, soit au point de vue de son intensité relative et de son importance clinique.
2? Dans une seconde catégorie de cas, le Délire d’imagination, encore symptomatique d’une des affections plus haut citées, domine la scène clinique. Ces délires imaginatifs aigus symptomatiques de premier plan sont surtout l’apanage de certaines affections mentales de nature maniaque, confusionnelle ou démentielle.
Dans les diverses formes de conlusion mentale, notamment dans l’alcoolisme subaigu et ses suites, dans la psychose polynévritique, apparaissent souvent des syndromes délirants, dans la constitution desquels, à côté et en dehors des hallucinations et de, l’onirisme, l’imagination joue un rôle prépondérant. Au rêve toxique succède, par l’intermédiaire de là rêverie fabulante, l’éclosion d’emblée de conceptions imaginatives; à cette période, le sujet, plus ou moins exempt de confusion mentale et de troubles sensoriels, vit une existence fictive, émet des récits fantastiques et se livre à des réactions extravagantes, en rapport avec son délire. Les romans d’auto-accusation des alcooliques, parfois si détaillés et &i précis^ peuvent être invoqués comme des exemples frappants de délire imaginatif, d’origine toxique, avec ou sans association hallucinatoire.
Au cours dès démences, le . délire d’imagination peut éclore, chez les prédisposés, par l’association de deux facteurs : l’affaiblissement intellectuel d’abord, et, ensuite, un degré plus ou moins accusé d’éréthisme psychique, souvent à forme euphorique, qui active le jeu automatique des représentations mentales, de nature agréable et ambitieuse. L’édification du roman imaginatif est grandement favorisée par l’amnésie de fixation et d’évocation, qui supprime le rôle réducteur des souvenirs exacts. La presbyophrénie et les psycho-polynévrites chroniques représentent des syndromes où se combinent, avec le plus d’intérêt, sur le terrain mythopathique constitutionnel, les divers agents pathogêniques de cette variété de Délire Imaginatif : l’amnésie, la confusion, les troubles du jugement et de la critique et l’éréthisme intellectuel non réfréné.
LES PSYCHOSES mAGINATIVES AlGtJES‘
Ban» la- paralysie fféTmrMè, le de contrôle est
réduit au minimum. Les preeessus imaginatife, libres de
toute entraxe, aboutisseut, surtout dans la période prodromique dé là maladie, à des délires, toujours transîtoires, mais parfois systématiquesv de perséculiou, d’hypocoadrie et surtout de grandeur, qui offrent le type le plus parfait des déifrès d’imagination symptomatiques.
Voici ee que Fun dé nous, en 1907 (;I), écrivait au sujet des délires d’imagination de la paralysie générale : u Le dé-^ lire de îa paralysie généraïe^ quelle que soit sa nature, mégalomaniaque, hypocondriaque, etc..., n’est presque jamais bàllucmatoire et rarement interprétatiL II est surtout un délire d’imagirrntion, un délire de fabulation fantastique, au thème; duquel le malade n’attacbe d’ailleurs aucune importance. Les- êonceptions atteignent les extrêmes limités ffe ï’extfavagance:. Ce délire piend dès proportions: colossales. Les malades planent, dans^ leur rêve, hors du temps éi dé l’espace; les conceptions superlatives ne suffisent pas à traduire leur puissance ou leur détresse, leur opulence ou leur misère; ils s’attribuent tous les mérites, tous les titres, toutes les maladies et ce vocabte « tout joue le même rôle caractéristique dans le langage des paralytique que le mot « on » dans celui des persécutés (1).
Chez les maniaques,, il existe une forme imaginative dé l’excitation intellectuelle^ qu’on observe surtout chez le hypomaniaques, c’est-à-dire lorsque: l’accélération' psychique est encore compaliiMe avec l’ordonnance logique, des opérations mentales. L’eMervescence des idées ^ manifeste alors par le débit de fables et Finvention de rommis; plus ou moins riches et bien agencés. Ces cas s’observent chez des imaginatifs constitutionnels, dont les aptitndeSi sont mises en jeu (Dehy et Camus) par la manie intereurrentè. L’expansion, de la personnalité se manifeste par dès. révélations, des intuitions, des inspirations spontanées, carac-
(i) DtrpE.É. Diagnostic lalysie générale. Congrès
diffiérëntîeL des démences organiques et de la. pa- Iniernatidnal de TsycJdâtrie æ Amsterdam, 1907.
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téristiques des processus imaginatifs. L’un de nous a observé, avec J, Tarrius, chez une maniaque, une forme particulière de délire d’imagination, caractérisée par la régression de la personnalité au stade infantile, et l’appa^ rition du syndrome du puérilisme (1). Dans la manie intermittente, le délire d’imagination peut reparaître au cours des accès successifs, dans l’intervalle desquels le sujet, normal ou déprimé, renonce, complètement ou en partie, à son thème délirant. Antheaume et Trepsat (2), Dupré et Marmier (3), ont récemment publié des cas typiques de ces formes imaginatives de la manie.
Voici le résumé de l’observation de Dupré et Marinier :
Observation, — Délire imaginatif de grandeur.
V,.., vingt-cinq ans, ouvrier boulanger, est conduit à l’Infîrmerie Spéciale à cause de l’extravagance de son attitude et de ses propos. Il arrive d’Alais, qu’il a quitté l’avanit-veille pour soumettre au Ministre de la Guerre le plan d’un aéroplane merveilleux, conçu aui cOfUrs d’un rêve récent, à la suite duquel il s’est senti, sous rinfluence d’une inspiration intérieure, appelé à une mission de premier ordre.
Au cours de son voyage à Paris, il envoie au maire de sa commuine et à ses parents une série de lettres et de dépêches enthousiastes, annonçant ses projets et son triomphe.
A Paris, visite aux autorités, aux constructeurs ; commandes de moteurs, d’appareils; démarches, excentricités, arrestation.
A l’Infirmerie, signes d’une vive excitation psychique et motrice. Exposé volubile de ses projets grandioses et du triomphe immédiat de son invention et de ses desseins. Il va dominer et réformer le monde, posséder la toute-puissance et des richesses à milliards. « Dieu n’existe pas. Aujourd’hui il n’y a personne dans le Ciel; demain il y aura quelqu’un : Moi ! »
Nombreux feuillets trouvés sur lui, crayonnés hâtivement et révélant les mêmes tendances mégalomaniaques. Improvisations poétiques, quatrains puérils, etc...
Sommeil incomplet, avec agitation par intervalles. Euphorie, bienveillance, impatience de réaliser ses projets.
Transféré, 48 heures après, à Sainte-Anne, il se montre de moins en moins agité, mais tout aussi actif dans son délire. Quelques jours après, l’excitation psychique diminue et le délire persiste, ^eis plus terne et plus tranquille dans son expression.
Aujourdhui, le malade est non seulement calme, mais immobile, déprimé, spontanément silencieux et n’exprime ses
(i) Dupré et Tarrius. Encéfhale, juin igii.
(a) Encéfhale^ mai 1912.
(3) Encéfhalet 24 octobre 1912.
LES PSYCHOSES IMAGINATIVES AIGUËS
projets mégalomaniaques que sur les questions qu on lui adresse. L’aspect physiqoie du malade révèle un état évident de fatigue et de dénutrition : teint pâle et terreux, prostra^on.
Pas de signes somatiques de tuberculose ni d’autre affection viscérale. . . > o • ^
Examen neurologique négatif. Ni à l’Infirmerie, m à bainte- Anne on n’a constaté d’hallucinations; aucune interprétation délirante saisissable dans la genèse de la psychose. ^
Pas d’antécédents pathologiques, en dehors d’une fièvre typhoïde probable, il y a treize ans. Ni syphilis, ni alcool.
Enfance et jeunesse normales, au dire du père, jusqu’à vingttrois ans. A cet âge, il y a deux ans, changement de caractère et de tendances ; le sujet auparavant mou et apathique, devient, au cours de son service militaire, actif, travailleur, entreprenant, etc... La conduite reste régulière et le travail satisfaisant. Aucune idée délirante, aucune excentricité. Deux ou trois jou^ avant la fugue, excitation soudaine, insomnie, méditation de projets ambitieux, départ pour Paris.
Six semaines plus tard le sujet, amélioré dans son état psychique, renonçait à son délire et paraissait guéri. Mais les accidents d’ordre maniaque et délirant ayant reparu, le sujet fut transféré à Nîmes le 9 janvier 1913.
Chez les mélancoliques, le délire se présente souvent comme un délire d’imagination à forme de romans d’autoaccusation, de ruine, d’hypocondrie, etc..., dans la genèse desquels n’intervient qu’un minimum d’éléments de perception ou de raisonnement. L’un de nous disait à propos de la pathogénie du délire mélancolique (1), que, « tandis que, chez l’individu normal, c’est la faute qui engendre le remords, chez le mélancolique, c’est le remords qui engendre l’idée de la faute ».
Ces psychoses imaginatives aiguës sont plus fréquentes, mais peut-être moins intéressantes, que les psychoses aiguës essentielles qui se présentent maintenant à notre étude.
B. — • Les délires imaginatifs aigus essentiels
Il existe un certain nombre de délires d’imagination transitoires, à début soudain, à évolution rapide et à terminaison favorable, dont plusieurs auteurs et nous-même avons observé des exemples; ces délires imaginatifs passagers ont pour caractère négatif commun de ne pouvoir
(i) DUPKÉ, Les auto-accusateurs (Loc. cit.).
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être rattachés avec certitude à aucune affection primitive saisi^able. Tels sont les cas publiés par Ségtas et Logre, sous le nom de Délire imaginatif de grandeur, et par Dupré, Terrien et Le Savoureux, sous le titre de Délire d’imagination en bouffée.
Observation résumée. — Délire Imeiginatif de Grandeur avec appoint interprétaiil, par MM. Sé;glas et Logre (1).
Temme de vingLhuit ans, ménagère.
Quelques mois après im accouchement, brusque apparition de signes d’excitation psychique, avec insomnie, désordre des actes, propos et préoiccupationis surtout d’ordre érotique : loquacité, fabulation fantastique. « Elle inventait des histoires au fur et à mesure », dit le mari.
A la Salpêtrière, excitation intellectuelle; fabulation incessante. Délire de grandeur assez bien systématisé, à thème familial, de nature accessoirement interprétative et essentiellement imaginative. : La malade dit être une enfant trouvée, fille d’un vicomte, dont son mari est le chauffeur, elle u découvert sa noble origine par la « recherche de la paternité ». ^lle possède, en effet, une clairvoyance merveilleuse, résultat d’une influeanee hypnotique. Sans aucun effort de recherche persontip-IIp-, et par la seule révélation intérieure,- elle connaît la vérité. Elle assigne A toutes les personnes de^son entourage des pareuh tés fantaisistes. Le -roman qu’elle invente est, dans une certaine mesure;, un roman à thèse, inspiré par les cnn versations politiques de son mari, socialiste militant. Les ri.hes, à la fois dépravés et cupides, débauchent les femmes et abandcmnent ensuite leurs enfants naturels. La recherche de la paternité est ba méthode d’investigation qui doit reconnaître et réparer cette injustice sociale. A cette conception se relient d’innombrabies' romans de cape et d’épée, des histoires de brigands et des histoires d’amour. On retrouve, dans les récits de la malade, un grand .nombre de traits qui semblent empruntés au contemu de ses Bvres favoris, et, notarament, de Monte-Cristo. ^
Au bout de trois mois, T effervescence imaginative s’est progressivement calmée. La malade quitte l’asile, après avoir renoncé à la plus grande partie de ses affirmations, mais gardant, comme résidu (m son délire, cette idée fixe qu’elle est la fille d’un homme: riche dont son mari est le chauffeur. Mais elle est résolue à n’en plus parler à personne et à n’en pas tenir compte dans la pr^que. Elle >s’y ^ complaît > seol^ent comme dans -un s^venir - glorieux.
'Observations. ^ — Délire â^Inmgvn'cdiowi en houffée, par MM. Dupr4, Terril et 5Le 'Savoureux
(i) Encé-pTiale, lo janvier 1912.
(i) Congrès des Aliénistes ei 'Weur<t-gittes ^âu Buy:, ÈLotà. ,xgi^.
LES PSYCHOSES IMALilNA-TWES AIGUËS
Les atiteurs rapporlient deux observatio-ns pour enrichir et éclairer l’histoire des bouffées de Délire imaginatif, déjà esquissée par Dupré et Logre dans leur mémoire sur le Délire d Imagination. 1 J • ^
Il s’agit, dans le premier cas, d’un garçon d hôtel de vmgtcinq ans, sobrô, bien portant, qui, sans prodro mes saisis^blcs, se montre, le 27 juin dernier, au milieu du repas de midi, souh eieux, distrait, taciturne, agressif vis-à-vis de l’entourage, et notamment du médecin et des agents de police qui interviennent. Au commissariat, il dit attendre le paiement d’une, sonune de 13.000 francs, qu’il vient de gagner, à la suite d’un pari fait par lui avec une de ses anciennes patronnes.
A rinfemerie Spéciale, le malade déclare ne pas avoir gardé le souvenir de la scène de distraction et de mutisme de. 1 hôtel et affirme son absolue conviction d’avoir gagné un pari de 13-000 francs. Il persiste, malgré toutes les objections et en dépit de l’intégrité chez lui de la mémoire et du jugement, (tels cette idée absurde à laîquelle il ne renoncera, dit-il, que si la patronne, avec laquelle il prétend avoir parié, vient jurer devant lui n’avoir jamais tenu ce pari.
A Sainte-Anne, en effet, dix jours après, le sujet, en pr^enee des dénégations et des propos de cette personne, déclare renoncer à son idée qu’il qualifie de folle, et démontre depuis Ions, par son attitude et ses réactions, la réalité de sa guérison.
On ne trouve, dans les antécédents de ce malade, aucun élément susceptible d’éclairer l’étiologie du sjndrcmie : ni . intoxication, ni épilepsie, ni surmenage, etc... Le sujet présentait seulement depuis quelques mois, un état paranoïaque avec tendance à la méfiance et aux interprétations morbides, dans le sens d’idées vagues de persécution. Très amélioré dans son humeur et ses réactions, depuis quelques semaines, c’est quelques Jours après la reprise de son métier qu’il présente l’idée délirante plus haut décrite ; elle surgit comme une bouffée^ délirante imaginative transitoire, brusquement apparue à la suite d’une brève période d’état psychique anormal, qu’on peut, en raison de l’amnésie consécutive, assimiler aux états dits seconds, somnambuliques, vertgineux, etc..., et sans pouvoir piécîser Ta pathogénie de la fabulation délirante.
Le second cas est relatif à une débile de 23 ans, d’origine belge, d’existence instable èt irrégulière, cpai, après quèlcpies jours de fatigue et d’escès- probables de hoisêon, eutlrrusqeement, au cours d’une partie de canotage avec un ami de rencontre, la conviction qu’elle était devenue « reine d’Anvers », et accompagna aussitôt cette affirmation de projets de réforme sociale, de toilettés, etc... Gette idée, puérile et àhsurde, de grandeur, était vaguement liée à quelques interprétations rétrospectives. Aucun état eonfusionnel ni amnésique. Lucide et euphorique, la malade persiste huit jours dans sa conviction délirante, et y renonce en se déclarant incapahle d’expliquer ces « knifdqueries
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Régis et Hesnard firent remarquer, à propos du premier malade, que l’idée délirante « est probaiblemenl puisée dans l’automatisme morbide, lequel s’est cliniquement exprimé par l’intervalle d’obnubilation psychique que traduit la lacune amnésique ». Dupré répondit : « On peut invoquer, en effet, pour expliquer le mécanisme pathologique de l’idée délirante, un bref épisode de confusion mentale et de délire onirique. Ces deux cas, dont on voit aisément les analogies cliniques, présentent, dans l’étiologie du syndrome délirant transitoire, une différence notable. Le premier malade a puisé son idée morbide dans une crise psychopathique extrêmement courte, suivie d’amnésie, de nature imprécise, et qu’on peut assimiler aux états de rêverie, de distraction, de somnambulisme, d’absence, etc... La bouffée imaginative apparaît ici comme secondaire à un automatisme psychique plus ou moins analogue au rêve. La seconde malade a improvisé son délire imaginatif au cours d’une brève période d’agitation et de fatigue, mais consciente et mnésique, qui a favorisé, par le désordre de l’esprit, la création, chez une débile vaniteuse, d’une idée délirante, soudainement apparue et bientôt évanouie. Ces deux observations mettent bien en évidence la diversité étiologique des bouffées délirantes de nature imaginative ».
Il convient de rapprocher de ces cas récents d’autres faits analogues, épars dans la littérature psychiatrique, mais insuffisamment observés quant à leur évolution, et dus notamment à Magnan. Ces délires imaginatifs aigus se relient, par des transitions insensibles, aux états de rêverie, temporaires et rémittents, que traversent certains prédisposés, en de curieux épisodes, qui sont, dans le domaine psychiatrique, sur la frontière du normal et du pathologique. Ces déséquilibrés de l’imagination s’abstraient, pour quelque temps, de la réalité ambiante, et se complaisent au déroulement automatique des images et des idées, dans un roman où s’expriment leurs tendances intimes et leurs désirs secrets. Ces romans imaginatifs, surtout fréquents à l’époque de la puberté, ne sont d’ailleurs vécus qu’en
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pensée, et restent le plus souvent secrets. Parfois, confiés à un journal manuscrit ou racontés à quelques amis, ils ne se mêlent pas à la vie réelle et ne troublent pas la conduite du sujet. Les termes de passage qui relient le délire imaginatif vrai à ces états de rêverie, conciliables avec la santé psychique, sont représentés par les oibservations de Féré (1) et de Bonhœffer (2).
Observation de Ch. Féré. Homme de 37 ans, commerçant. Parents névro-psychopathes. .
Depuis plusieurs années : troubles neurasthéniques, vertiges, céphalées, dyspepsies, craquements sous-occipitaux. Attitude ' morose et déprimée.
Quelquefois, depuis des mois, on le voyait suspendre son travail, soit au bureau, soit dans le magasin, et rester immobile en souriant. On s’était même aperçu qu’il ne répondait pas aux interpellations, si on n’élevait pas la voix.
Un jour, arrive un étranger qui demande M. M... en s’adressant à lui-même, qui était précisément en état « d’absence ». M. M..., répond : « Il est à Chaville ». Cette réponse étrange provoqua chez le sujet une sorte de terreur : il s’enfuit précipitamment derrière une cloison au fond de son magasin, dans un état d’anxiété extraordinaire.
Dès sa plus tendre enfance, au cours d’états de tristesse, pendant lesquels il allait se cacher dans les endroits les moins fréquentés de la maison, il construisait des châteaux en Espagne qui prirent peu à peu une importance considérable dans sa vie. Chaque fois qu'’il éprouvait le besoin de s’isoler, il reprenait son rêve du matin ou de la veille. Quand il était bien pénétré de son rôle imaginaire, il lui arrivait souvent de continuer son rêve même en présence d’autres personnes. Au collège, des classes entières se passaient à rêver. II a parcouru ainsi une multitude de carrières fictives : tantôt militaire, tantôt marin, tantôt ingénieur, etc... Les événements semblaient s’enchaîner naturellement, à la satisfaction du rêveur, qui préférait sa vie fictive à la vie réelle.
Depuis quelques mois, à la suite de troubles neurasthéniques, les constructions imaginaires, qui avaient acquis plus de durée et d’intensité, ne tardèrent pas à se fixer dans une forme définitive.
Voici en quoi consistait cette vie idéale : M. M... avait fait construire à Chaville, à la lisière du bois, un pavillon entouré d’un jardin. Par des agrandissements successifs, le pavillon était devenu château, le jardin, parc; les écuries, les chevaux, les pièces d’eau, étaient venus orner le domaine. L’ameuble-
(i) Féré. Pathologie des Emotions, p. 349, obs. XXXI. Neurasthénie, imagination et délire. Paris, Alcan, 1892.
{2) Deutsche tned. Wochenschrift, 1904, n* 54, Bd II.
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ment intérieur était modifié parallèlement. Une femme était venue animer ce tableau, deux enfants étaient nés.
Un grand nombre d’actes de sa vie jonmali ère étaient accomplis d’une manière inconsciente; il n’en consentait aucun souvenir, tandis que ses aventures imaginaires restaient beaucoup plus présentes à sa mémoire.
Le jour où il fît au client qui l’interpellait la singulière réponse ; « M. M... est à Chaville », il était, en effet, disait-il, dans son salon de Chaville, occupé à surveiller un tapissier qui modifiait l’arangement, d’une tenture. Cette réponse, faite en public, provoqua chez lui une véritable terreur : « J’ai compris que j’étais fou », dit-il.
Plus tard, après amélioration, il arrivait à M. M..., lorsqu’il passait devant les boutiques du boulevard, de voir des objets d’ameublement qu’il avait sans doute inconsciemment choisis pour orner s^on château en Espagne ; aussitôt qu’un de ces objets frappait ses yeux, la partie de l’appartement, où il l’avait imaginai rement placé, apparaissait immédiatement.
^ Les images visuelles semblent d’ailleurs avoir joué le principal rôle dans^ le délire de M. M... Son imagination visuelle 6st très vive. C’est ainsi qu’il est capable de se représenter une surface colorée avec une intensité suffisante pour avoir la sensation complémentaire lorsqu’il porte son regard sur une surface blanche.
Guérison après quelques semaines de traitement.
L’évolution ée quelques-uns de ces délires imaginatifs peut se faire sur un mode paroxystique spécial, par crises quotidiennes, quelquefois multiples dans une même journée, séparées par des intervalles de lucidité et de conscience. Il , s’agit alors, comme dans les cas de Dupré et Marmier, d’un délire imaginatif à éclipse, non seulement pensé, mais vécu par le malade, et dont les crises ont entraîné des conséquences pratiques et médico-légales très fâcheuses. Certains romanciers, notamment Daudet, ont fait allusion, dans leurs œuvres, à ces états prolongés et épisodiques d’effervescence imaginative.
- Délire æimagination à écUpse, p&r Dupré et
Observation. ■
Marmier. ,
Il s’a^t d’un homme de cinquante ans, de bonne santé nhvsique dont les antécédents peuvent se résumer ain^A fâ|e de 14 ans, traumatisme crânien avec perte de connkiïsance sans autre suite (choc d une boule sur la
partie de quilles). A 45 ans, idées d’mvention (appSeiLà^fou^ droyer le poisson, adapté à nne canne â ’pêche)'^^'®!»^^^diant, pma voyageur, enfin employé de pharmacie, et bien
LES PSYCHOSES ÏMAGINÀTIYES AIGUËS
tant jusqu’à 36 ans, il est pris à cette époque, d’un état de ciioc émotif, à la suite de l’ablation d’une série de dents. Deux ou trois mois après, doutes obsédants, d’ordre prof^isionnel, entravant l’exereice de son métier, qui cessent bEusquement, au bout de 18 mois, à l’oecasion d’un changemènt de maison. Quelques mois après, essai malheureux de jeu aux courses, tentative d’empoisonnement par la morphine. Nouvelles idées dhnvenÜo-n : recherehe d’un café instantané j de poudres asphyxiantes, puis essai de fixation de la phosphorescence sur des plaques destinées à des signaux lumineux; travaux nocturnes prolongés au laboratoire ; épuisement neurasthénique ; céphalée, insomnie, fatigue. Enfin, il y a environ un an, après une interruption de travail d’une 'semaine, brusque éclosion des accidents actuels.
Le malade a soudainement la conviction que son procédé de fixation de la phosphorescence sur des plaques, destinées à des signaux lumineux, est au point et que son invention va porter ses fruits. Puis, il s’imiagine qu’il a vendu sa découverte à l’Etat, pour 300.0ÔO ‘francs, et qu’il recevra cette somme dans quelques jours. En termes vagues, puis plus précis, il s’en ouvre à sa femme et à des amis, cesse tout travail, entreprend des démarches au Ministère et à l’Elysée, se figure y avoir des rendez-vous, puis revient chez lui, sans s’être, en réalité, pré:senté nulle part, mais persuadé d’a\mr eu un entretien avec tel GU tel ministre, avoir entendu ses compliments et reçu l’assurance du prochain règlement de compté. La scène imaginaire se présente à son esprit avec une telle précision et un tel luxe de détails qu’elle s’impose à sa conviction, et qu’il la raconte, au retour, à son entourage. Dans d’autres occasions, au seuil des Ministères, il est saisi d’un doute, prend conscience de Pinanité de -son roman et rentre chez lui, décidé à tout ax^ouer à sa; femme; mais, devant celle-ci, il s’intimide, et entre dans de nouvelles fabulations, dont il lui arrive de devenir la propre dupe. TJn jour, il s’imagine avoir eu un entretien avec M. Poincaré, et avoir été décoré par lui pour son invention; il achète au Printemps un ruban rouge, qu’il met à sa boutonnière, et finit par convaincre ses parents et ses voisins, étonnés, de la réalilé d© cette décoration. Puis, au bout de quelques semaines, il cesse de porter son ruban rouge, sous prétexte que son invention n’est
glus au point. Il passe ainsi, tour à tour, par une série d’états e oonviction délirante et de lucidité, avec doute sur la réalité de son roman ; plusieurs fois, se promenant devant la maison d’un sénateur de ses amis, il lui est arrivé de se figurer avoir des entre\Ties avBcceluûci, lui serrer la main, converser et vivre ainsi tous les détails d’un dialogue, dont il répétait ensuite les termes â sa fanme. Il croit, un jour, devoir toucher ôOO.fiOO fr., décide d’acheter un immeuble, dont il va discuter le prix avec le propriétaire. Dans un de ses moments de lucidité:, il confie sa malheureuise situation à un prêtre qui convoque sa femme et lui conseille de faire soigner son mari; mais celle-ci et tout son
entourage se refusent à accepter la vérité, et, par leurs nmtPa tâtions, remettent Ip malade dans là voie du délire
derniers temps, de plus en plus anxieux il son paît, dps les moments lucides, à se tuer seul on
îgmBmmïm.
mnson^e et â la tabulation ainsi qu an ieu Elle exolîmie
Ce délire d’imagination, véritable délire à éclipse, dont nous ne connaissons pas d’autre exemple, est intéressant par son caractère paroxystique, par l’absence totale d’halde“r陓^- '“‘«'Trétations, par les fréquents épisodes e reve vécus, au cours desquels le malade agissait et évoluait, a 1 état de veille, dans un monde fictif, enfin par la puissance de contagion exercée sur l’entourage par le sujet, qui, subissant à son tour les influences nocivi des convictions qu il avait fait naître, trouvait, dans ces réactions interpsychologiques, les éléments d’entretien et d’aggrava tion de son propre délire °
^^De ces faits de Délire Imaginatif proprement dit, on peut
et Lynfer ® Paroxystique, signalés par Trenel
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^ct de demence précoce, et qui a été atteint d’exaitation
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LES PSYCHOSES IMAGINATIVES AIGUËS 181
Observation. — Etats mentaux imaginatifs (présentation de malade), par MM. Trenel et Ray nier (1).
D... Eugène, employé de commerce, vingt-huit ans, entre le 10 novembre 1912 à l’Asile de Ville-Evrard.
Préfecture de Police (5 novembre 1912) : « Débilité mentale avec accès subaigu d’alcoolisme. Divagations. Tre;mblement des doigts. Arrêté après avoir brisé la glace d’un avertisseur, parce que, dit-il, il voulait voir l’âme qui brûlait dedans. »
A l’Asiie, réflexions obsédantes et rumination de pensées. Voici quelques-uns des récits imaginatifs du malade :
(c Je croyais^que la Place des Victoires était minée et qu’audessous il y avait des cadavres ; on avait recouvert le tout avec du bois, et en oubliant d’éteindre. Dans mon esprit, j’étais reporté au temps de rinquisition ; d’après moi, c’était Satan qui mangeait les âmes du Ciel; il avait bondi par-dessus le Ciel et avait réussi à enflammer tout ; car, par-dessus le Ciel, il y a des zones qui se sont enflammées aui passage de Satan en feu; il y a quarante mille ans déjà que la lutte dure entre le Christ et Satan ; on ne sait pas lequel est le plus fort, des deux ; moi, je suis appelé a être le pivot' des deux dans la lutte, c’està-dire que Dieu le Père se réveille, renaît après des périodes de sommeil; mais Satan a réussi à bondir par-dessus lui, et Dieu le Père est enfoncé, ne peut pas mourir, mais ne peut pas renaître, car il n’a plus sa puissance. C’est comme cela que le Christ est prisonnier aussi, en voulant le délivrer ; pour le moment, Satan est vainqueur de la divinité; des âmes brûlées, il a. formé Paris et Paris est formé de sept cents mondes l’un sur l’autre, c’est un rêve qui me l’a appris ; c’est l’esprit qui a marché comme cela ».
Il déclare que son esprit travaille continuellement. Il semble que ce soit là ce qui lui donne l’air distrait : « Je discute dans mon esprit tout ce que j’entends; je vais discuter et patati et patata, tout ce que vous aurez dit aujourd’hui... Je réfléchis, par exemple, je m’assieds au café, je pense à un individu qui casse les verres ; je me mets à raisonner là-dessus ; une fois que la scène est reproduite, ça passe. »
M. Trenel ajoute ;
« Le malade se reproduit la scène : il y a là un double élément, d’^ord une élaboration imaginative, primordiale, et, consécutivement, une véritable élaboration secondaire de représentations mentales qui paraissent être très complètes. Si bien que nous sommes tentés de croire que le malade n’a pas de véritables hallucinations du moins visuelles, mais qu’il extériorise les illustrations du roman qu’il se forge en une véritable cinématographie. Il y a là une sorte d’onirisme à l’état de veille, si l’on peut dire.
« En dernier Heu, nous ferons observer que, du moins au début, ainsi que nous le marquions dans notre certificat, à côté "de l’aspect imaginatif du délire, le malade avait une véri-
(i) Bulletin de la Société Clinique de médecine mentale, juillet 1913.
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table rumination de la pensée, et que tontes les idée& qui lui passaient par la tête prenaient une forme d’interrogation dubitative. Il y avait là un phénomène spécial qui mériterait le nom d’imagination obsessive.
« Ge phénomène ne paraît pas s’accompagner d’angoisse. » Caractères généraux des délires imaginatifs aigus
1° Caractères communs aux Délires imaginatifs aigus et chroniques.
Tous les délires imaginatifs naissent, selon l’expression des malades, par intuition, par révélation, par inspiration, par « préhension ». Ils se développent par voie de fabulation souvent exubérante, avec idéorrh'ée et logorrhée, parfois, incoercibles : ils se traduisent, dans la conduite, par de véritables fables en action, jouées et vécues par le sujet, dans le monde fictif que l’imagination morbide surajoute ou substitue au monde réel ; dans certains cas, les éléments de la fabulation sont empruntés au milieu extérieur luimême, considéré par le malade comme une apparence plus ou moins trompeuse, derrière laquelle se cachent les réalités révélées par rintuition délirante. Cette fabulation, en partie eæfemporanée, c’est-à-dire improvisée au cours de la conversation, est spontanée ou provoquée, involontaire ou intentionnelle, — ^ l’alternance et le mélange de l’inuentivité et de la suggestibilité, du mensonge et de la crédulité étant ime loi majeure de la psychologie de l’imagination.
Les thèmes les plus fréquemment développés sont les suivants : romans d’amour et d’aventures, romans de cape et d’épée, romans macabres et romans policiers, délires de grandeur familiale et filiale, délires d’invention. Beaucoup de ces variétés cliniques ne s’observent guère que dans les délires imaginatifs cbroniquesv que, nous avons étudiés ailleurs et que, dans leur livre magistral sur les Folies raisonnantes. Sérieux et Capgras avaient déjà isolés comme un mode particulier de psychose interprétative, sous le nom de délire de fabulation (1). L’expression du délire est parfois compliquée par rapparition intercurrente
(i) SÉEiEtrx et Capgras. Les Folies raîspjinantes. Paris, Alcan, 1902^
LES PSYCHOSES IMA<iINATIVES AIGUËS;
d’accidents hys;tériqués (attaques, spasmes, contractures, attitudes passionnelles, états léthargiques, cataleptiques, etc...) que nous, avons rattachés, dans un travail antérieur, à une forme spéciale d’activité; mylhopathique, aboutissant à la reproduction, plus ou moins inconsciente et involontaire, (les syndromes pathologiques. C’est la mythomanie corporelle surajoutée à la mythomanie psychique.
11 convient de noter deux particularilés intéressantes, d’ordre: ^ectif et esthétique, qui coexistent fréquemment avec les . (iélires d’imagination : d’une part, la prédominance ordinaire des. sentiments de grandeur, surtout de vanité^ avec, euphorie, bienveillance, aménité, expansion, générosité, humanitarisme, etc..., et, d’autre. part, une note esthéliquë assez spéciale : compositions littéraires, versification, œuvres d’art (dessins, arts plastiques), goût de là mise en scène et des conceptions décoratives, fantaisie plus ou moins désintéressée, activité de jeu, etc..;
Enfin, les antécédents décèlent, surtout dans les cas chroniques, la mythomanie constitutionnelle : aptitude au mensonge, . à la fabulation, à la simulation, tendances romanesques, appétit de certaines . lectures (feuilletons, mélodrames, etc.,.), goût électif des aventures policières, suggestibilité imaginative^ instabilité, vagabondage, et, lorsque les perversions instinctives entrent en jeu, fréquence particulière de certains délits : escroqueries, faux, abus de confiance, donjuanisme et bigamie. Tous ces processus morbides évoluent presque toujours sur im fond àe débilité mentale, plus ou moins manifeste. La débilité mentale, en effet, apparaît comme une condition presque indispensable au développement et à la persistance de conceptions si fausses et si contradictoires, et étrangères à toute réalité.
2° Caractères particuliers aux délires imaginatifs aigus.
Ces caractères sont: la soudaineté et parfois la brusquerie du début, et, dans certains cas, l’instantanéité de l’éiiification du thème vésanique ; le fond d’excitation et de désordre psychiques sur lequel apparaît le délire ; l’absurdité souvent extrême de conceptions morbides. Il résulte de ces
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caractères que le délirant imaginatif aigu présente parfois un état d’éréthisme et de désarroi intellectuels analogue à celui de certains maniaques et de certains confus. Il est souvent, d’ailleurs, difficile de fixer la part qui revient à l’élément maniaque ou confusionnel, dans le complexus morbide ; car l’excitation maniaque et la confusion mentale peuvent être invoquées, soit à titre d’élément causal, soit à titre d’élément associé.
Le diagnostic des psychoses imaginatives aiguës est dominé par la distinction, souvent délicate à établir, entre les états oniriques vrais et les états imaginatifs purs. h'onirisme, essentiellement constitué, d’après Régis, par l’exaltation de l’automatisme psychique, sur un fond de torpeur et de confusion mentales, se traduit par un syndrome, aigu ou subaigu, dont les éléments hallucinatoires et imaginatifs se combinent en un roman pensé et souvent vécu par le malade : ce roman, produit direct et presque toujours extemporané de l’automatisme mental, ne s’impose à la croyance et à l’activité du sujet que grâce au crépuscule qui obscurcit l’intelligence et la raison. Dans ces états oniriques, une même cause, l’intoxication exogène ou endogène, directe ou indirecte, provoque, à la fois, l’obnubilation intellectuelle et l’exaltation de l’automatisme sensoriel et imaginatif ; la nature toxique du syndrome onirique se marque, d’ailleurs, par les troubles somatiques concomitants. Les éléments hallucinatoires, imaginatifs et interprétatifs de l’onirisme sont d’ordre inférieur, confus, fantastique, fréquemment professionnel ; ils sont tellement semblables, dans leur caractère anarchique, inconsistant et fugace, aux éléments constitutifs du rêve, qu’ils apparaissent comme la matière, même de ce rêve morbide que Régis a désigné sous le nom d’Onirisme. Il est inutile d’insister ici sur la justesse étiologique et clinique de ce vocable classique.
L état imaginatif pur s’oppose à l’onirisme par les caractères suivants : il n’apparaît pas, tout d’abord, sur le fond confusionnel propice à l’éclosion du rêve pathologique ; dans les cas où il coexiste avec les signes de la confusion
LES PSYCHOSES MAGINATIVES AIGUËS
mentale, cest à titre d’association, dans un tableau complexe, où les éléments imaginatifs prédominent sur les éléments hallucinatoires et confusionnels. Ces faits cliniques réalisent, dans les psychoses imaginatives sub aiguës symptomatiques, des termes de transition entre l’onirisme et le délire imaginatif. Le fond habituel sur lequel apparaît le délire d’imagination aigu est constitué par trois éléments : la faiblesse congénitale ou acquise de l’intelligence, l’éréthisme psychique, généralement transitoire, de nature maniaque ou toxique, enfin l’aptitude mythopathique constitutionnelle. Ces trois éléments, associés en proportions variables dans l’étiologie du délire imaginatif aigu, contribuent, pour une part souvent inégale, à l’édification d’un thème fantastique, dont l’absurdité, la richesse et l’énormité traduisent l’absence de jugement, l’excitation psychique et la fertilité imaginative. De tels délires apparaissent, en effet, presque toujours, chez des débiles ou des déments, à la faveur d’une crise d’excitation, passagère ou durable, a forme surtout intellectuelle et accessoirement motrice. Cette crise d’éréthisme psychique relève, le plus souvent, de l’hypomanie ; d’autres fois, d’une intoxication, généralement alcoolique ; dans d’autres cas, enfin, de cés bouffées d’excitation qui, indépendantes de toutes périodicité, accidentent le cours des débilités ou des démences. Le délire d’imagination put s’exprimer également dans la forme anxieuse des états de dépression, sur un thème de ruine, de culpabilité, d’hypocondrie ou de damnation. Enfin, certaines psychoses imaginatives aiguës s’organisent, chez des sujets non débiles et non déments, sous l’influence de la déséquilibration paranoïaque et des dispositions personnelles à la mythomanie, mises en jeu par l’excitation intercurrente.
D’autres caractères distinctifs séparent les états oniriques des états imaginatifs. Ceux-ci ne comportent pas, en général, d’hallucinations. Les troubles psycho-sensoriels, lorsqu’ils existent, sont accessoires, épisodiques et rie possèdent pas, comme dans les états oniriques, le caractère des hallucinations toxiques. Les Délires Imaginatifs
ne comportent pas, dans leur sémiologie habituelle, les troubles profonds de la mémoire qui, joints à la confusion mentale, spécifient la nature onirique des délires toxiques. Il existe, au cours des psychopolynévrites, des délires imaginatifs, le plus souvent aigus ou subaigus, dans lesquels le processus vésanique se combine à une amnésie souvent considérable et à de la confusion mentale. Ces états constituent des faits de transition entre les états oniriques et les états imaginatifs, avec participation plus ou moins gTande, dans le syndrome, du rêve, de la rêverie et de la fabulation extemporanée. Dans la presbyophrénie chronique, où il existe de l’amnésie et de la désorientation, le délire d’imagination, symptomatique de l’aptitude mythomaniaque, révélée par la démence, se distingue franchement du délire onirique par l’absence de la plupart des éléments psychiques et somatiques des états confusionnels proprement dits.
D’une manière générale, le délire onirique évolue sur un fond de torpeur, d’hébétude, d’obtusion, qui voile plus ou moins complètement la réalité objective aux yeux et à la conscience du malade : celui-ci, plus ou moins absent du monde extérieur, plonge dans un état de sommeil plus ou moins léger ou profond, vit un rêve morbide que traduit le vocable d’ « onirisme )>. Le Délire Imaginatif, au contraire, est compatible avec la clarté des perceptions, la lucidité de la conscience et la persistance de l’activité intellectuelle ; le malade, présent au monde extérieur, bien orienté, improvise un roman qu’il rattache, non pas par voie hallucinatoire, mais par affirmation pure et simple, à la réalité, au milieu de laquelle il continue à vivre, en homme éveillé et non pas en rêveur.
Mais il existe entre le Délire Onirique et le Délire Imaginatif des faits d association et de transition aussi nombreux qim ceux qui relient le sommeil et la veiUe, le rêve, la rêverie et 1 improvisation romanesque. Un exemple intéressant de ces faits de transition, dans la pathogénie desquels il est impossible d’apprécier la part respective de 1 onirisme et de 1 imagination morbide, est celui du
LES PSYCHOSES IMAGINATÏVES AIGUËS
malade dont l’observation a été rapportée par l’un démons avec Le Savoureux (l). C’est, en eSeC dans un état de somnolence et doj rêverie, à la suite d’excès de boisson, que cette femme s’est, à vingt-cinq ans d’intervalle, accusée d’avoir jeté à l’eau, d’abord sa fille, et ensuite sa petitefille ; la conviction morbide, dans les deux cas d’une durée de quelques heures, apparut la seconde fois comme la reproduction stéréotypée du premier drame. Ce fait peut rentrer dans la catégorie de ceux que Klippel et Trenaunay (2) ont groupés dans leur intéressante étude des délires systématisés de rêve à rêve. Le processus morbide, souvent constitué par la multiplicité et l’enchevêtrement de plusieurs éléments, d’ordre étiologique et clinique, d’origine congénitale ou acquise, devient alors mixte et rend difficile, parfois même impossible, la distinction entre la nature onirique et imaginative des conceptions morbides. Ce problème, en pareil cas négligeable, n’a d’intérêt pratique que dans les formes extrêmes de la pathologie du rêve et de l’imagination. Car les cas d’onirisme pur, relevant de l’intoxication, comportent des indications pronostiques et thérapeutiques, qui ne s’appliquent pas aux faits d’imagination morbide où l’étiologie, dans ses éléments fondamentaux et occasionnels, relève de la constitution même du sujet.
En résumé, dans les psychoses d’imagination comme dans les psychoses d’interprétation, les délires systématisés chroniques sont le produit direct de la constitution paranoïaque, avec, selon les cas, expression paralogique ou fabulante. Il s’agit, dans tous ces faits, de vésanies chroniques, non hallucinatoires, avec mélange inégal des deux processus interprétatif et imaginatif, ou existence unique de l’un des deux : ce sont là des psychopathies constitutionnelles prolongées et, la plupart du temps, incurables.
Au contraire, dans les psychoses imaginatives aiquës, Vétiologie est tellement complexe et variable, et l’^pres-
(1) DtrpuÉ et Le Savouketjx. Auto-dénonciation récidivante chez une dipsomane. Gazette des Hôfitauxj 4 mars 1914.
(2) Kxippel et Teenattnay. Hevtie de FsycJiîâtrie 1900 et 1901.
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sion clinique si polymorphe et fugace que, en dehors des eas où rinterprétation et l’imagination ne jouent qu’un rôle épisodique au cours d’une maladie avérée, le problème clinique et pronostique se présente comme très difficile ; le secret de ce problème gît dans l’analyse exacte et minutieuse des éléments constitutifs de la situation patho^ logique. C’est ici le cas de rappeler les paroles de Chauffard, dans sa conférence au Congrès de Londres sur le Pronostic : « Il faut que notre analyse essaie de dissocier l’infinie complexité des mécanismes pathogéniques, l’enchaînement des actions et des réactions secondaires, et nous ne pouvons, sur un cas donné, porter une conclusion pronostique qu’en tenant compte de tous ces facteurs. »