CHAPITRE V
PSYCHOSE HALLUCINATOIRE CHRONIQUE
Après les délires d'imagination, et pour mieux préciser, leur tableau clinique par dilférence, U est intéressant de rappeler la leçon que Dupre avait consacrée aux psychoses hallucinatoires chroniques.
Dans son enseignement, désormais classique, de Vlnfirmerie Spéciale de la Prélecture de Police, le Prolesseur Dupré a consacré plusieurs conlérences à Vétude du délire, hallucinatoire qu’il a dénôrnmë : iBsy chose hallucinatoire chronique {nomenclature actuellement employée par la plupart des auteurs).
Il a résumé, dans une leçon polyclinique, recueillie par son élève Logre (1), les observations de six aliénés, atteints de délires hallucinatoires chroniques, dilférents par leur, lorme.., et leur contenu, mais jque rapprochaiçnt de., grarides anmlogies êvoMtives et médico-légales.
Les premières, moins caractéristiques, concernaient des sujets débiles atteints de délires multiples, polymorphes, incohérents, à évolution démentielle plus ou moins précoce ; les autres, constituant les psychoses hallucinatoires proprement dites, se rapportaient à des malades présentant un délire systématique, sans marque de déchéance intellectuelle.
Parmi ces observations, il en est une, particulièrement démonstrative, que nous reproduisons ci-dessous. La maladie, après plus de dix ans d’évolution, a lini par aboutir à la période de mégalomanie. Les idées de grandeur, en ellet, dominent le tableau clinique à ce point que le sulet, tout en énonçant les persécutions dont il a été et dont il est encore la victime, n’y attache plus d’importance et croit fermement à leur cessation prochaine.
(i) Conférences cliniques de psycMâtrie médico-légale. Revue polyclinique des Psychoses hallucinatoires chroniques. Encéfhale, 1907.
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Observation. — Madame X... est âgée de quarante-quatre ans ; ses antécédents nous sont incoimus ; elle a été arrêtée avant-hier à sept heures du soir dans les galeries du Palais Royal, sous l’inculpation de vagabondage. 11 a été établi, en effet, par l’enquête et le rapport de police, qu’elle n’a ni domicile, ni moyens d’existence, et qu’elle ne cesse, depuisi quelques temps, de rôder autour du Théâtre Français, où elle a été longtemps employée. Elle a été l’objet, de la part de certains commerçants du quartier et du concierge du théâtre lui-même, dé plaintes adressées à la policé, parce qu’elle est venue, à plusieurs reprises, notamment chez les restaurateurs et les bijoutiers, réclamer les envois, les cadeaux, les provisions qu’elle prétend avoir été déposés pour elle par un des plus éminents artistes de la Comédie-Française, dont elle se dit la maîtresse depuis longtemps, et qu’elle doit épouser très pmchainement. Au commissariat, et ici même, cette femme prétend ■ que son fiancé, très généreux pour elle, ne cesse de lui adresser de l’argent, des bijoux, des. robes, etc.-, qui n’arrivent pas;. jusqu’à elle parce que les envois sont interceptés par de tierces personnes qu’elle ne connaît pas, mais que justice va bientôt lui être rendue et qu’elle entrera incessamment en possession de la fortune et des cadeaux qu’on lui destine. L’enquête de police que j’ai fait instituer nous apprend que cette femme habitait, il y a deux semaines en.core, une petite chambre dans un hôtel de la rue de l’Arbre-Sec, où elle passait d’ailleurs, pour excentrique et dépourvue, de toute relation de famille ou d’amis : depuis quelque temps sans domicile et sans moyens d’existence, elle végète dans le dénuement le plus complet.
La malade est arrivée avant-hier, pâle, fatiguée, amaigrie, souffrant évidemment d’une insuffisance de sommeil et de nourriture; pauvrement, mais convenablement vêtue, elle s’est présentée à nous souriante, heureuse, témoignant quelque surprise mais nulle inquiétude de son arrestation; elle nous a expliqué tout de suite que son affaire allait s’arranger, qu’elle était la fiancée d’un grand artiste, qu’elle nomme d’aiUeurs, et
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qu’au'ssitôt après son mariage elle s’en irait habiter avec lui un château à Orléans, où elle mènerait la vie la plus heureuse et la plus fortunée.
Un délire mégalomaniaque aussi énorme et aussi absurde^ l’état de béatitude et d’indifférence vis-à-vis de sa situation, le contraste qui existait entre la réalité de ses propos et ses espérances, une légère hésitation trémulante, d’ailleurs très légère et très intermittente, de la parole, m’avaient tout d’ abord induit au soupçon de la poissibiliîé d’une paralysie générale. Mais la suite de l’examen, psychologique, l’absence des signes somatiques, la conservation de la mémoire, du jugement en général, de la faculté du calcul, l’étude de l’ensemble des réactions critiaues et émotives de la malade dissipèrent rapidement ce soupçon et démontrèrent l’existence, chez cette femme, d’un délire d’ancienne date, dont il me reste à vous résumer l’hisloire. Dès le lendemain, convenablement reposée et nourrie, elle répondait à toutes mes questions avec aisance et facilité ; le léger trouble de la parole, de nature asthénique et émotive, avait disparu.
Cette femme est entrée, en 1890, à la Comédiè, comme figurante : elle est restée au théâtre, en cette qualité, pendant onze ans. Un jour, en 1901, elle est remerciée, sans explication : on avait donné des ordres, dit-elle ; et ce renvoi lui apparaît comme la suite de toute une série de mesquineries et de vexations dont elle fut l’objet de la part de presque tous les sociétaires et pensionnaires du théâtre, et même des employés, habilleurs, etc..., qui cherchaient à lui nuire de toutes façons et lui marquaient leur jalousie par leur attitude et leur méchanceté. Tout le monde était excité contre elle par les principales sociétaires et surtout par l’une d’entre elles, qu’elle nomme expressément : ces dames étaient jalouses d’elle et ne lui pardonnaient pas les sentiments qu’elle prétend avoir inspirés, dès, le début, au grand artiste dont elle se dit aimée et qu’elle va incessamment épouser. On l’a frustrée de bien des rôles qui lui étaient destinés, on a nui à son avancement, etc. Un jour, on a mis dans sa boisson une drogue qui l’a rendue très malade pendant deux jours. En résumé, pendant dix ans environ, cette femme a présenté des idées de persécution, d’abord vagues et inconsistantes, qui peu à peu se sont aggravées et multipliées et n’ont pas tardé à s’ordonner en un système, incessamment enrichi d’illusions et d’interprétations morbides; ces idées de persécution semblent avoir été, dès le début, plus ou moins intimement associées à un roman érotomaniaque , dont le héros avait été choisi par la malade dans son entourage parmi les personnages du théâtre, et à des tendances ambitieuses implicitement contenues dans le thème morbide. Son amant et fiancé n’a jamais cessé, d’après elle, de lui témoigner indirectement, par son attitude, son regard, et par des signaux particuliers, la sincérité et la fidélité d’une passion qui date de loin, qui a
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résisté à toutes les épreuves et que va consacrer bientôt le plus riche et le plus heureux des mariages.
Il y a un an environ, apparurent des hallucinations auditives.
La malade prétend que son fiancé communique avec elle par l’intermédiaire d’un téléphone installé par lui à côté de sa chainbre. « Peut-être auparavant, dit-elle, m’avait-on causé, mais je n’y avais pas fait attention : ce n’est que depuis cette époque-là, que j’ai bien remarqué qu’on me parlait ». A la voix de son fiancé se sont adjointes plus récemment les voix du frère et de la sœur de ce fiancé et celles de beaucoup d’artistes de la Comédie-Française.
Ces voix lui tiennent des propos agréables et flatteurs; elles font son éloge, elles l’encouragent; beaucoup de ses anciennes rivales conviennent qu’elles ont eu tort ; son fiancé lui annonce qu’il lui lègue toute sa fortune, lui confirme son prochain mariage avec elle, lui promet des parures, des toilettes, lui affirme , qu’elle peut dépenser ce qu’elle veut, en vertu du crédit illimité • qui’il lui ouvre partout, etc. La malade entend avec joie et orgueil tous ces propos, et a plusieurs fois adressé à son fiancé des lettres dans lesquelles elle lui affirme qu’elle l’aime toujours, mais qu’elle n’a encore rien reçu des envois ^u’il lui a annoncés. En outre, elle va fréquemment solliciter l’entrée' du théâtre auprès du concierge de l’entrée du personnel; elle v^^^, réclamer chez les bijoutiers, dans les différents magasins dù— — " Palais-Royal, la livraison des dépôts faits en son nom. La malheureuse qui, depuis son départ du théâtre, a péniblement vécu au dehors de quelques travaux de passementerie procurés par des amis, se trouve actuellement dans une grande misère et n’est plus soutenue que par les illusions, d’un optimisme irréductible et l’espérance bienheureuse de félicités imminentes.
Cette femme, qui paraît tout à fait isolée dans la vie, nous dit qu’elle a eu, à la suite d’une ancienne liaison, un fils qui a maintenant dix-sept ans, et qu’elle voit celui-ci de temps à autre; elle en ignore d’ailleurs l’adresse, parce qu’elle a oublié, nous dit-elle, avec une indifférence souriante, de la lui demander lors de leur dernière entrevue. Cette remarque démontre combien la malade, absorbée par la contemplation intérieure de son rêve de grandeur et de fortaine, est actuellement détachée de toute réalité et indifférente à tout ce qui est étranger à son délire.
Voici maintenant la malade dont je viens de vous résumer rhi'Stoîre. Vous la voyez entrer, le sourire aux lèvres, les yeux animés et toute la figure éclairée d’une expression de bonheur qui traduit bien son état d’euphorie. Vous pouvez constater par rurbanité et l’aisance de ses manières, par la facilité et une certaine élégance du langage, par la vivacité de sa conversation, enfin par la conservation de la mémoire et l’ensemble de ses’ réactions devant nous, qu’elle n’est ni une débile ni une démente, et vous pouvez aussi vous assurer que, si elle semble à certains moments absente de notre entretien, ce n’est ni par
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apathie morale ni par faiblesse intellectuelle, ni par obtusion ou torpeur mentales, mais bien à cause rie rexistence chez elle ,d’un état de monoidé'isme pathologique, et de l’absorption de son activité psychique par la persistance, quasi extatique, de son rêve intérieur d’amour et de félicité.
Il convient de signaler, en outre, un élément somatique de haute importance en l’espèce : cést tme asymétrie crânienne très marquée, qui se révèle chez elle par la disparité osseuse et musculaire des deux moitiés du visage, disparité qui s’accuse surtout à l’occasion des mouvements expressifs; par une plagiocéphalie très nette; par un croisement èn X des arcades dentaires qui chevauchent l’une sur l’autre; tous signes d’une asymétrie crânio-faciale considérable. En regardant la malade de plus près, on se rend compte également que cette asymétrie se traduit encore par un signe sur lequel a insisté, dans un intéressant travail, le D*" Et. Martin (1), de Lyon, je veux parler de l’inégalité de niveau des orifices des conduits auditifs; l’orifice droit est situé chez la malade plus haut et un peu plus en arrière que le gauche, ainsi qu’on l’apprécie facilement en regardant les deux index introduits dans l’oreille, de chaque côté^
Cette asymétrie crâniennev qui intéressé ainsi non seulement la voûte, mais aussi la base du crâne, est un stigmate majeur de dégénérescence, dont on doit tenir grand compte dans l’étude de raffection mentale de notre malade. GéMe anomalie externe du squelette correspond évidemment à des anomalies profondes dans les ^spositions réciproques des parties homologues du cerveau ; on peut donc, je crois, invoquer légitimement cette asymétrie cérébrale dans la pathogéme de l’état mental, et, chez cette femme, comme chez beaucoup de dégénérés analogues, rapporter les troubles fonctionnels à une rupture du consensus physiologique des deux hémisphères qui représente à l’état normal la condition de l’équilibre psychique. -Les rapports réciproques, qui unissent a l’état normal dans un fonctionnement harmonique les deux cerveaux droit et- gauche, sont modifiés par là disparité dé structure de leurs parties homologues, et cette asymétrie représenterait ainsi le substratuim anatomique des troubles fonctionnels de la déséguilib ration mentale. La dyssymétrie originelle de l’organe expliquerait la dysharmonie constante de la fonction.
Le diagnostic est le suivant : délire chronique systématisé de persécution et de grandeur avec hallucinations chez une dégénérée. La psychose date d’environ vingt ans, et se manifééte actuellement, après une longue période où prédominèrent les idées de persécution, par des idées de grandeur qui, sans effacer les premières, l’emportent de beaucoup dans le -tableau clinique. L’origine àncienne et le caractère érotomaniaque de ees idées ambitieuses sont intéressants à considérer ; si, au point de vue de 1 évolution clinique, on peut dire que la psy-
,(.i) E. Martin. Soc. d'Anikrofologie, 1903.
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^îhose est arrivée à la phase de mégalomanie, on n’est pas en droit, au point de vue psj^chologique, de considérer comme une nouvelle venue l’idée de grandeur, qui a toujours implicitement existé dans le délire de cette femme.
L’analyse de ce cas démontre qu’il est inutile de chercher à expliquer, par une théorie plus ou moins ingénieuse, le mécanisme de succession de l’idée de grandeur à l’idée de persécution, puisque les deux espèces pathologiques d’idée délirante ont toujours coexisté chez notre malade. Par la longueur et la chronicité de l’évolution, par l’enchaînement progressif des symptômes, par la persistance de l’activité psychique, la psychose se rapproche du délire chronique à évolution systématique de Magnan. Par l’association d’emblée de l’idée de grandeur à l’idée de persécution, par le caractère obsédant et, ér otomaniaque d’une partie du délire, par l’apparition extrêmement tardive des hallucinations, enfin par rexistence de gros stigmates somatiques, l’affection a de nonabreuses affinités avec les délires systématiques à évolution irrégulière des dégénérés. Le délire appartient donc à cette innombrable série de cas de transitioii, qui relie les espèces rhorbides entre le type pathologique décrit par Magnan, d’observation d’ailleurs rare^ et les types de psychoses irrégulières et polymorphes qu’on rencontre couramment dans les derniers échelons de la dégénérescence chez les débiles et les grands déséquilibrés constitutionnels.
Le pronostic est des plus graves, sinon absolument fatal. L’évolution de la psychose tend à la démence et aboutira très vraisemblablement, d’ici à quelques années, à la ruine définitive de l’intelligence. JJ internement s’impose pour cette malade, qui évolue depuis plus de vingt ans, au dehors, avec un délire qui n’a déterminé chez elle qu’un minimum de réactions troublantes pour son entourage. Psychopathe depuis vingt ans, elle n’est devenue aliénée, au sens médico-légal du terme, que depuis trois jours, au moment où elle a été arrêtée sous 1 inculpation de vagabondage, à l’extrême degré d’une misère déimonirant que c’est la malade elle-même qui, depuis longtemps, est la victime de ses troubles mentaux.