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CHAPITRE VII

A Vhistoire des Délires d'imagination, on peut rattacher les études si originales et si léc ondes que le professeur, Dupré a consacrées au diagnostic psychologique de la paralysie générale.

Insistant sur les traits distinctifs de Vétat mental paralytique, il a, notamment dans le Traité de Pathologie Mentale de G, Ballet, au chapitre des Psychopathies organiques, décrit la démence paralytique avec une rigueur et une précision cliniques qu'on n’avait pas encore atteintes. Il a montré les caractères essentiels de cette démence si particulière, qui est « inconsciente d’elle-même », le malade ne s’apercevant pas de sa propre déchéance ou ne s’en affectant pas, dans la mesure, d’ailleurs toute relative, où il peut la constater.

En V absence du contrôle intellectuel, totalement aboli au cours de cette démence globale, VimaginaMon non réfrénée tend à- s’ exalter ; elle peut aboutir à la création de ces délires de grandeur incohérents, absurdes et contradictoires, si fréquents dans la paralysie générale.

-Le Professeur Dupré a montré que ces délires, qui ne sont habituellement fondés ni sur des hallucinations ni sur des interprétations, relèvent d’un mécanisme exclusivement imaginatif ; la libération de l'automatisme idéatif a pour résultat une sorte de fabulation « colossale », extravagante et outrancière, qui, par sa seule présence, doit toujours éveiller dans l'esprit du médecin le soupçon de paralysie générale.

Le diagnostic psychologique de la paralysie générale a ete résumé, de façon très claire, dans un article que le Professeur Dupré a publié dans le Journal médical franpis (1), sous ce titre : « Le psycho-diagnostic de la paralysie générale.

s n° du 15 février 1914-

(i) DL'Psé et LOGEE. Journal médical français

De toutes les démences, la paralysie générale est certainement celle qui offre, pour le praticien, le plus d’intérêt, à cause de sa fréquence, à cause des circonstances d’âge et d’activité au milieu desquelles elle atteint l’individu ; à cause de la gravité de ses conséquences professionnelles, morales et matérielles, pour le malade et sa famille ; enfin à cause des questions de pronostic et de traitement, étroitement liées à la solution du diagnostic.

Ce diagnostic est subordonné, selon la notion classique, à la . constatation d’une double série , de signes, les uns psychiques, les autres physiques.

Les signes physiques, dont la recherche s’impose au clinicien qui soupçonne l’existence de la paralysie générale, sont ; les troubles de la parole, les symptômes pupillaires, les altérations de la réflectivité tendineuse, le tremblement et rinstabilité de la langue, des lèvres et des mains, les désordres de l’écriture, là notion des ictus et des paralysies passagères, enfin les modifications pathologiques du liquide céphalo-rachidien (albumine, lymphocytose, Wassermann).

Les signes psychiques sont : d’abord la démence, c’està-dire l’affaiblissement, à tous les degrés, de l’activité psychique ; ensuite les états d’excitation et de dépression, enfin les idées délirantes.

Il est certain que, lorsque l’on constate, chez un malade, la coexistence de ces deux séries symptomatiques, le

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diagnostic de paralysie générale s’impose. Maiè il arrive très souvent, notamment au début de la maladie, c’est-àdire à la période où le diagnostic a le plus d’intérêt, que le tableau clinique, bien que composé d’éléments à la fois physiques et psychiques, apparaisse incomplet et que le médecin, selon les tendances de son caractère et le degré de son expérience, affirme à tort, ou, au contraire, méconnaisse la paralysie générale. ■

Les différents signes, somatiques ou mentaux, plus haut signalés, possèdent une valeur sémiologique très inégale, selon la signification étiologique, topographique ou évolutive qu’ils comportent. La plupart des signes physiques, en effet, révèlent, non pas la paralysie générale, mais la syphilis chronique du névraxe et des méninges (symptômes oculaires, troubles moteurs, données de la ponction lombaire). La plupart également des signes mentaux (troubles de l’humeur et de l’activité, conceptions délirantes) apparaissent parfois comme douteux, contingents, variables, non pathognomoniques de la paralysie générale. Ils peuvent s’observer au cours de diverses affections mentales (débilité et déséquilibre psychiques, crises essentielles d’excitation ou de dépression, certains états vésaniques, épileptiques ou toxiques).

Dans cette double série d’éléments physiques et psychiques, deux symptômes doivent, avant tous les autres, s’imposer à 1 attention du médecin : l’un, d’ordre moteur, est la dysarthrie, l’autre, d’ordre psychique, est la démence.

Le trouble de la parole, la dysarthrie de la paralysie générale apparaît, en effet, parmi tous les autres désordres moteurs, d ailleurs contingents, de la maladie, comme un symptôme tellement capital par sa quasi-constance,' par la spécificité de ses caractères, par son association aux autres troubles du mouvement dans le même domaine fonctionnel (instabilité et tremblement de la langue et des lèvres) qu’elle suffit souvent, pour un aliéniste, c’est-à-dire pour un praticien à 1 oreille spécialement exercée, à faire reconnaître, à elle seule, l’existence de la paralysie géné-

raie. Le psychiatre peut, en effet, diagnostiquer la maladie chez un sujet qu’il n’a pas encore vu, mais dont il entend la parole dans le voisinage. Il convient d’ajouter ici que le syndrome dysarthrique, susceptible d’autoriser un diagnostic pour ainsi dire purement auditif, revêt encore plus de valeur lorsque le médecin peut l’observer, non seulement par l’oreille, mais par les yeux et suivre, sur le visage du malade, au cours de l’articulation verbale, les tressaillements spasmodiques, les petites secousses convulsives et les contractions fibrillaires, qui pour l’inspection représentent les équivalents visuels des éléments auditifs de la dysarthrie. Mais la dysarthrie, surtout au début de l’affection, peut faire défaut ; lorsqu’elle existe, elle est souvent intermittente et ne se manifeste que dans quelques circonstances susceptibles de provoquer normalement un certain embarras de la parole : fatigue, alcoolisme, lésion linguale, édentation, émotion, accélération du discours, prononciation de mots d’épreuve, etc. Sa constatation, surtout chez certains sujets atteints de vices congénitaux de l’élocution, devient alors malaisée et sa valeur sémiologique équivoque.

A cette inconstance, à cette discontinuité et à cette incertitude relatives du plus important des signes physiques de l’affection, on peut opposer la constance, la continuité et la signification véritablement pathognomonique, dans la majorité des cas, du symptôme psychique essentiel de la paralysie générale : la démence. Cette démence paralytique, par l’ensemble de ses caractères, peut, avant l’apparition de tout autre signe, permettre au clinicien d’affirmer le diagnostic de paralysie générale. L’état mental est le réactif le plus sensible et le plus délicat de la méningoencéphalite diffuse à prédominance frontale, qui spécifie cette forme tardive de syphilis du névraxe ; et le diagnostic, surtout le diagnostic précoce de la paralysie générale, relève avant tout de cette méthode d’analyse et d’interprétation des symptômes purement psychiques, qui, par analogie avec les méthodes de laboratoire du cyto et du séro-

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diagnostic, doit prendre rang, en clinique, sous le nom de psycho-diagnostic. (1)

La démence de la paralysie générale, symptôme fondamental de l’affection, se spécifie, entre toutes les autres variétés de démences, par plusieurs caractères majeurs, que nous allons rappeler, en les distinguant, d’après leur nature, en psychologiques, physionomiques &i évoiutils (2).

Au point de vue psychologique, la démence paralytique est globale : elle affaiblit d’abord et détruit ensuite, par une atteinte générale, l’activité psychique dans tous ses modes : intellectuel, affectif, moral et volontaire. La diminution du jugement et l’amnésie vont de pair avec l’indifférence, l’apathie, rabaissement du niveau moral et la déchéance de la volonté. Cette démence globale est, au début, légère et incomplète, mais elle n’est jamais partielle; elle apparaît ensuite, par ses progrès plus ou moins rapides, de plus en plus profonde et complète; et elle finit, sans avoir cessé d’être globale, par devenir totale.

La diminution intellectuelle du paralytique est due, non seulement à l’amoindrissement fonctionnel des éléments cellulaires de l’écorce en général, mais encore et surtout, au début, à l’interruption des connexions qui réunissent les divers centres corticaux. L’ataxie des opérations mentales, la dissociation intra-psy chique précèdent ou plutôt inaugurent la démence ; elles se caractérisent par l’absence de lien et de coordination entre les différents états affectifs et intellectuels qui se suivent, mais ne se continuent pas. Le malade sourit et paraît satisfait au moment même où il exprime ses inquiétudes sur sa santé et la crainte de mourir. Il déclare qu’il est millionnaire et ajoute aussitôt qu’il ne gagne que cinq francs par jour, etc. L’idée passe à l’acte sans contrôle et sans frein, et cette impulsivité réflexe se traduit par des réactions soudaines et automatiques, d’une haute importance médico-légale (vol aux étalages, attentat

(1) DùPRÉ. Article Paralysie générale. Traité de Pathologie mentale, puiblié sons la direction de Gilbert Ballet.

(2) Dupeé. Diagnostic différentiel entre la démence- paralytique et' les

autres formes de démences. Raffort au Congrès international de fsycmatrie, Amsterdam 1907* ^ ^

LE PSYCHO-BIAGNOSTie DE LA FARAD YSIE GÉNÉRALE 195

à la pudeur, suicide absurde, etc.). Les matériaux psychiques, souvent encore abondants, sont remarquables, dans la paralysie générale, par leur discordance et leur incompatibilité. Aucun état mental ne réalise mieux V association des contraires. Il nous suffit de rappeler ici les caractères classiques, attribués par J. F alrét aux conceptions des paralytiques généraux i-all&s sont multiples-) mobiles, incohérentes, absurdes et contradictoires. ;

La démence paralytique est donc une démence particulière, faite du fenctionnement isolé, fragmentaire, de petits systèmes corticaux discontinus, disloqués, sans rapport les uns avec les autres. Le malade émet par exemple une première idée, puis une seconde; toutes deux sont logiques en elles-mêmes, mais inconciliables entre elles; si elles coexistent dans son esprit sans s’exclure, c’est parce qu’ebes sont nées sans se connaître et qu’elles sont émises sans s’associer : il y a juxtaposition de concepts isolés et non combinaison d’idées associées. La synthèse psychique ne s’opère plus.

Un autre grand caractère psychologique de la démence paralytique est de déterminer souvent une transformation profonde de la. personnalité, une inversion plus où moins complète de la formule intellectuelle et morale du sujet. Le malade change de caractère, d'habitudes, de genre de vie, manifeste d’autres goûts, d’autres tendances, etc.; tel Sujet, timide et réservé, devient entreprenant et audacieux; il fait des achats disproportionnés avec ses ressources; il se lance dans des spéculations hasardeuses; l’homme de mœurs sévères étonne et indigne son . entourage par le cynisme de ses discours ou de ses gestes et le scandale de ses débauches; bref, les propos, la tenue et la conduite contrastent avec le langage, l’attitude et les actes de la personnalité antérieure.

Rien de plus variable d’ailleurs et de plus inconsistant que les sentiments et les dispositions du malade. A quelques jours, à. quelques instants d’intervalle, le dément paralytique apparaît comme un tout autre personnage, tour à tour triste ou gai, coléreux ou bienveillant, bavard ou

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taciturne, etc. La mutabilité du caractère et de l’humeur est une loi de la psychologie paralytique.

Au milieu de l’ensemble de ces manifestations de la désagrégation mentale et du changement de la personnalité morale des malades, le symptôme psychique capital de la paralysie générale, capital par sa précocité, sa constance, sa continuité, son caractère presque pathognomonique, c’est celui que l’un de nous a décrit et désigné sous le nom de diminution ou disparition de V autocritique ; il consiste dans la perte du jugement de soi-même, du contrôle personnel, de la critique de ses actes et de sa conduite. Spontanément et de lui-même, le paralytique général ne remarque pas le profond changement de sa personnalité, ni 1 abaissement de son intelligence. Mis en présience des symptômes les plus flagrants de sa déchéance psychique, de son amnésie, des preuves les plus objectives de ses troubles moteurs, des imperfections de son langage, etc., le paralytique ne s’y arrête pas, ne s’en émeut pas, n’y prête aucune attention, ou les constate en plaisantant, en donnant les explications les plus niaises et les plus puériles. Alors même qu’il semble s’affecter, une minute après il n’y pense plus et rit de bon cœur de ce qui devrait le plus l’inquiéter.

Schüle a dit, il y a déjà longtemps, que le paralytique général devient un tout autre personnage, sans s’en apercevoir; il faut ajouter : et surtout sans s’en émouvoir.

La disparition de l’autocritique est bien démontrée par cette méthode d’examen clinique que l’on pourrait appeler l autoconfrontation, et qui consiste à placer le sujet en face de lui-même, à provoquer son jugement sur ses propos, ses actes, les conséquences de sa conduite, etc. ; ce procédé permet, par l’étude des réactions du malade sur sa propre personne, d apprécier et de mesurer le degré et les qualités de l’autocritique.

Un autre grand caractère, non pas propre à la démence paralytique, mais dont les conséquences sont plus intéressantes à observer chez les paralytiques généraux que chez les autres déments, est la conservation de Vautoma-

tisme psychique, jusqu’à une période très avancée de la maladie. Grâce à la persistance prolongée de cet automatisme, qui assure la ponctualité des habitudes, l’observance de la politesse, l’exécution des devoirs professionnels, etc., le malade continue à vivre comme tout le monde et à tenir à peu près convenablement sa place dans la famille et dans la société. Les absences de mémoire, les écarts de conduite, les troubles du caractère sont mis sur le compte de la fatigue, de la distraction, etc ; C’est ainsi que ces malades arrivent assez souvent, au milieu de 1 inconscience générale de leur famille et de leur entourage, de leurs collègues (dans les bureaux, dans l’armée, dans les administrations), à la période d’état de la paralysie générale.

Parfois, ces paralytiques méconnus exercent des fonctions délicates et continuent, jusqu’à la veille du jour de leur internement, à assumer une responsabilité périlleuse, dans les situations de conducteur de trains, de pilote, etc.

Le malade, incapable d’initiative personnelle (en dehors des états d’excitation ou de délire), mais indifférent, suggestible, porté à l’imitation, et d’ailleurs souvent euphorique et bienveillant, accommode docilement son automatisme passif à l’initiative d’autrui et semble ainsi participer à l’activité de l’entourage. Mais cette participation n’est qu’apparente : elle résulte seulement du reflet de la mimique et de r écho des paroles d’autrui, sur le faciès et dans le langage du paralytique. Sans comprendre les conversations auxquelles il assiste, le paralytique s’y associe néanmoins du regard et du geste, en riant lorsqu’on rit, en affectant un air sérieux lorsqu’on s’attriste, en prenant l’air surpris lorsqu’on s’étonne. Le malade approuve toujours de la tête et de la parole, à tous les moments de la conversation. On peut tenir, devant lui, sur sa maladie et son avenir, les discours les plus explicites : il les écoute, a l’air de les suivre, émet de temps à autre des « oui, oui, c’est cela ! » en opinant de la tête. Cette approbativité, stigmate d’optimisme moral, jointe à Finintelligence du dis-

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cours, stigmate de démence, est vraiment spéciale an paralytique.

Enfin, toujours à cause de l’automatisme des paralytiques et de 1 illusion sentimentale des profanes, il se crée autour de ces sujets, de la part de leurs parents et de leurs voisins, une interpsychologie particulière, une réaction paradoxale de Ventourage vis-à-vis du paralytique, résultant de l adaptaUon progressive et insconsciente de l’entourage déficit intellectuel du malade. Tant que l’éclat d’une bouffee délirante ou le scandale d’un acte délictueux ne troublent pas cette accommodation psychique réciproque, le paralytique vit méconnu au milieu de ceux qui sembleraient le mieux placés pour l’observer, le coiinaîü-e et, par conséquent, juger des progrès de sa démence et du chmigement de sa personnalité.

En résumé, les symptômes psychologiques qui nous paraissent spécifier, du point de vue du diagnostic différentiel, la démence paralytique parmi les, autres démences, sont les suivants :

Aflaiblissement global des facultés.

Dissociation intrapsychique.

Altération de la personnalité.

Disparition de V autocritique.

Conservation de V automatisme mental.

Approbativité.

Ces caractères, dont l’importance est d’ailleurs fort inéple, ne valent que par leur apparition collective sur le fond commun de la démence dont ils sont les révélateurs.

A côté de ces symp'tômes fondamentaux, la démence paralytique offre ^ certains caractères plus extrinsèques S!- “f- appartenant plutôt aux complications et aux concomitances symptomatiques de la demence qu-i la démence elle-même, mais qui\ont particulièrement précieux à retenir : d’abord à cause de leur fréquence ensuite, à cause du cachet spécifique que Ie!îr imprime la démence paralyfique. L’excitation m^iaque la dépression mélancolique, les délires hypocondriaques’ de persécution et surtout de grandeur, sonf inconsfetanl;

variables, polymorphes. Les caractères de la psychologie du paralytique, la mobilité, l’incohérence, la contradicUon des idées et des actes se retrouvent, amplifiés et exageres par les états morbides de l’humeur et de l’intelligence, dans ces complications, le plus souvent transitoires, de l’afîaiblissement démentiel.

Nous voulons insister ici sur un syndrome particulier qui, surtout lorsque le malade n’était pas antérieurement un débile, permet d’affirmer, presque à coup sûr, la paralysie générale : c’est le délire d'imagination, lantastique et colossal, dont nous avons indiqué ailleurs la fréquence et l’intérêt diagnostique dans cette affection (1). Voici ce que l’un de nous, dès 1907, écrivait au sujet de ces délires d’im^ination (2).

« Le délire de la paralysie générale, quelle que soit sa nature, mégalomaniaque, hypocondriaque, etc., n’est presque jamais hallucinatoire et rarement interprétatif. Il est surtout un délire d’imagination, un délire de fabulation fantastique, au thème duquel le malade n’attache, d’ailleurs, aucune importance. Les conceptions atteignent les extrêmes limites de l’extravagance : le délire prend des proportions colossales. Les malades planent, dans leurs rêves, hors du temps et de l’espace; les expressions superlatives ne suffisent pas à traduire leur puissance ou leur détresæ, leur opulence ou leur misère : ils s’attribuent tous les mérites, tous les titres, toutes les richesses, toutes les naaladies et ce vocable. « tout « joue, selon la remarque de J. -P. Falret, le même rôle caractéristique, dans le langage des paralytiques que le mot « on » dans celui des persécutés. »

Rappelons en terminant cette énumération des symptômes psychologiques de la paralysie générale, que certains signes, de haute valeur diagnostique, comme les troubles de Vécriture et de la parole sont mixtes, c’est-àdire à la fois psychiques et physiques. La graphologie comporte, à côté des stigmates dits calligraphiques (mal-

(i) î>TTPaÉ et Logbe. Les Délires rimagmation. Encêfhale, 1912.

{2) DtjpRé. Congrès Amsterdam. Ix>c.. cit.

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formation des lettres et des signes) des stigmates dits psychographiques, de valeur sémiologique au moins égale (oublis, répétitions, additions, surcharges, désordre, négligence, etc.); la dysarthrie elle-même, si caractéristique par ses accrocs dus au spasme, à l’ataxie et au tremblement, achève d’acquérir une signification décisive par l’ensemble des stigmates psychiques de la démence paralytique (oublis et répétitions de syllabes, monotonie inexpressive de l’élocution, absence de rectification des erreurs, inconscience du trouble morbide).

Au point de vue physionomique, là démence paralytique imprime au visage du malade des modifications précoces et typiques, susceptibles d’orienter, parfois à première vue, le diagnostic du médecin vers la paralysie générale. Le manque paralytique est caractérisé par l’expression indifférente, niaise, atone, souvent béaté, parfois hébétée et comme endormie du faciès en vertu d’un certain degré d’hypotonie musculaire dans le domaine du facial supérieur et de l’oculomoteur commun, il existe souvent une tendance à un ptosis incomplet, qui rétrécit les fentes palpébrales, et une élévation des sourcils avec plissement transversal du front, qui donnent au sujet l’air d’un homme mal éveillé. Les tressaillements spasmodiques, les tremblements parcellaires, visibles surtout au commencement de l’articulation des mots, et parfois provoqués .par la seule intention de parler, les déformations, le myosis, l’inégalité et la rigidité des pupilles achèvent de spécifier le masque paralytique.

Au point de vue évolutif, la démence paralytique a une formule qui lui appartient en propre. Elle est, par excellence, la démence de Vâge adulte; elle atteint la personne^ lité en pleine activité professionnelle et sociale.

La démence, dans la paralysie générale, est précoce par rapport à l’apparition des autres troubles. Elle est irrégitgulière, rémittente et progressive dans sa marche générale. Ce qui constitue la rémission, c’est l’atténuation ou la dis-

parition d’un phénomène ou d’un groupe de phénomènes, de nature épisodique; mais le fond même de la maladie, l’état démentiel et souvent un certain degré d’ataxo-parésie motrice demeurent.

Dans leur intéressant essai de représentation graphique des démences, Gilbert-Ballet et Genil-Perrin (1) ont figuré, pour chaque espèce de démence, la diminution relative de chaque forme de l’activité psychique (affectivité, attention, mémoire, association et jugement, activité générale), mesurée à une cote conventionnelle de niveau, dans les cinq colonnes correspondant à ces cinq facultés.

La comparaison des différents tableaux dressés pour chaque variété de démence (démence paralytique, démence Organique, démence sénile, démence précoce) met bien en lumière l’abaissement, simultané et presque égal, du niveau de toutes les colonnes graphiques, dans la paralysie générale, et traduit ainsi à l’œil, dans un graphique démonstratif, le caractère global, massif de la déchéance paralytique, différent du caractère partiel et spécifique du déficit mental dans les autres démences.

Ainsi spécifiée par ses grands caractères psychologiques, cliniques et évolutifs, la démence paralytique peut difficilement être confondue, dans la grande majorité des cas, avec les autres formes de démence.

La discussion du diagnostic de la démence paralytique se limite, dans la pratique, aux déménces déterminées par les lésions diffuses soit des intoxications chroniques, particulièrement de l’alcoolisme, soit de l’artériosclérose et de la sénilité, soit enfin et surtout de la syphilis cérébrale.

La démence paralytique n’étant qu’une forme tardive et spéciale de syphilis cérébrale, on conçoit, en raison de la communauté des éléments, soit étiologiques (accidents spécifiques, signe d’Argyll, lymphocytose céphalo-rachidienne, Wassermann, etc.), soit topographiques (signes de méningo-encéphalite plus ou moins diffuse), soit même évolutifs (démence progressive plus ou moins rapide, gâtisme.,

(i) Gilbert-Ballet et Genil-Perrin. Essai de représentation graphiqu-» des démences. Soc. de fsycMâtrie, janvier 1914.

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mort), à quel point il peut être difficile de distinguer entre elles les deux affections. Et cependant ce dia^nos fie di|lérentiel est d'un intérêt capital pour le pronostic et la thérapeutique. La syphilis cérébrale qui aboutit, parfois très rapidement au gâtisme et à la mort, n'a pas cependant l'évolution fatalement progressive de la paralysie générale; enfin et surtout, tandis que la syphilis cérébrale est justiciable du traitement ordinaire de la syphilis (mercure, arsenic) et peut être améliorée considérablement ou même guérie par une intervention thérapeutique opportune, la paralysie générale, répondant à un autre processus lésionnel, se montre rebelle au mercure qui souvent la complique et l'aggrave ; et si le traitement arsenical peut, dans certaines conditions, relever l’état général, il serait assurément prématuré de parler de la vertu curative du « 606 », de l’hectine ou des essais thérapeutiques de von Wagner et de A. Pilez (de Vienne), par l’association du mercure à la tuberculine, au nucléinale de sodium ou aux cultures cocciques. En présence d’un syndrome paralytique, le problème du pronostic et du traitement se ramène donc essentiellement à un problème de diagnostic; aussi, avant de proclamer l’amélioration ou la guérison de la paralysie générale par le mercure ou l’arsenic, le médecin doit-il s’assurer, dans la mesure du possible, qu’il n’a pas commis la confusion, fréquente et facile, entre la syphilis cérébrale, accessible au traitemi,ent, la paralysie générale, dont la marche est essentiellement progressive et fatale. Tous les signes physiques de la paralysie générale, sauf peut-être la dysarthrie caractéristique, pouvant faire partie du tableau de la syphilis cérébrale, on saisit, dans ce diagnostic différentiel, l’importance décisive du psychodiagnostic.

La démence de la syphilis cérébrale, au lieu d’être globale, comme la démence paralytique, est partielle, lacunaire, inégale et élective dans ses atteintes; elle compromet certains modes de l’activité psychique : mémoire, association des idées, capacité de travail, etc., plutôt qu’elle ne diminue en masse l’intelligence. Les facultés psychiques

subissent une réduction plus ou moins considérable, mais partielle, et non pas un effondrement massif et général.

La démence syphilitique n’altèrq pas si profondément ]e caractère et ne métamorphose pas, au même degré, la constitution mentale du malade. Elle n’enlève pas au sujet, dans l’immense majorité des cas, la notion de sa personnalité passée et actuelle, ni celle de l’orientation. Elle ne comporte pas la même mobilité ni la même incohérence des symptômes, la même euphorie niaise, la même approbativité. L’amnésie continue ne s’accompagne souvent pas de fabulation ; ou, si la réaction imaginative intervient, ce n’est jamais sous la forme du délire imaginatif absurde, fantastique et colossal, caractéristique de la paralysie progressive.

Le sujet conserve la faculté de Vauto-critigue. Il est plus ou moins conscient de sa diminution intellectuelle : il n’est pas indifférent à sa déchéance et il ne faut pas prendre pour des marques d’inconscience ou d’apathie, les effets' de la dépression ou de la torpeur, qui l’emportent souvent chez lui sur l’affaiblissement intellectuel proprement dit et la déchéance affective ou morale. L’hébétude, l’obnubilation, rinertie, fréquemment accompagnées de céphalée continue et gravative, rappellent l’état mental, soit des intoxications et des psychoses confusionnelles, soit des tumeurs cérébrales. A travers les lacunes et les troubles psychiques, dont l’évolution procède souvent par variations assez brusqués, par éclipses soudaines et plus ou moins électives, l’analyse clinique permet de déceler, non pas le fond démentiel de la paralysie générale, mais une conservation relative de l’activité mentale, dont on arrive, en excitant les sujets, à réveiller les manifestations.

Contrairement à la démence paralytique, la démence syphilitique apparaît, non pas comme le symptôme essentiel d’une maladie progressive et fatalement mortelle, mais comme le résultat contingent de lésions corticales, conciliables, dans une certaine mesure, avec la santé physique, et souvent susceptibles de se limiter ou de rétrograder.

Lorsque la syphilis, héréditaire ou précoce, détermine,

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chez l’enfant, les lésions méningo-corticales diffuses, elle peut simuler la paralysie générale inlantile ou juvénile. Le meilleur critère diagnostique gît, ici encore, dans l’évolution de la démence et de la maladie. La paralysie générale évolue, plus ou moins lentement, vers le marasme et la mort. La démence syphilitique, surtout si elle est traitée, reste stationnaire ou régresse et aboutit à un état de démence infantile, d’idiotie acquise, dont l’anamnèse peut reconstituer l’origine et la nature.

Nous nous contenterons de rappeler ici l’importance, souvent décisive en faveur de la syphilis cérébrale, de l’apparition de symptômes révélateurs de lésions en foyer (ictus apoplectique, hémiplégie ou monoplégie persistantes, paralysies oculaires, épilepsiq, surtout jaksonnienne, aphasie, vertiges, céphalée tenace, etc.) On sait que la syphilis cérébrale se manifeste parfois sous la forme anatomique et par le tableau clinique des tumeurs cérébrales; et c’est alors surtout, en raison de la coexistence des signes de; syphilis chronique, que le diagnostic de paralysie générale et de tumeur cérébrale peut être difflcile à trancher.

Mais, même lorsque des symptômes de lésion nettement localisée interviennent et imposent le diagnostic de syphilis cérébrale tertiaire, le psycho-diagnostic ne perd pas ses droits, et peut, à lui seul, faire soupçonner l'association, signalée dans quelques cas, de lésions syphilitiques et paralytiques. Dans ce taibleau clinique mixte, le diagnostic différentiel de la nature de la démence s’établit par les caractères psychologiques particuliers de la paralysie générale, et par l’évolution progressive et fatale du syndrome paralytique; les troubles moteurs, au contraire, et les ictus révélateurs de gomme, d’artèrite ou de méningite localisée, rétrocèdent ou même disparaissent, dans certains cas, sous l’influence du traitement : celui-ci, d’accord avec le psychodiagnostic, opère ainsi la dissociation entre les deux processus anatomiques de la syphilis cérébrale et de la paralysie progressive.

L’étude des démences en général et de la démence paralytique en particulier, démontre ainsi que l’analyse et l’in-

t'Crprétation des éléments purement psychiques apportent souvent un appoint de notions précieuses, ou même décisives, au diagnostic anatomique des encéphalopathies. L’examen soigneux des modalités les plus subtiles de l’état mental constitue un supplément d’enquête indispensable au cours, non seulement des affections cérébrales, mais encore de la plupart des maladies.

Il y a trente ans, à l’époque où, sous l’impulsion de Charcot et de ses élèves, la méthode anatomo-clinique enrichissait la neurologie de si remarquables acquisitions, le maître de la Salpêtrière résumait l’essence de sa doctrine en proclamant qu’il faut penser anatomiquement. Plus tard, Renseignement des professeurs Lépine et Grasset démontra la nécessité de penser physiologiquement. Aujourd’hui ces deux formules restent justes, mais ne suffiraient pas à assurer le diagnostic, si on ne les complétait en ajoutant qu’il faut penser psychologiquement. Non seulement en psychiatrie, mais aussi en médecine générale, cette pensée psychologique permettra au clinicien d’apercevoir, avec plus d’exactitude et de finesse, le siège et l’étendue des lésions, la nature de la maladie et l’avenir réservé au malade. Ainsi se justifie, par sa portée et ses résultats pratiques, cette méthode d’analyse et d’interprétation des éléments purement psychiques appliquée à l’étude des maladies et des affections cérébrales en particulier, sous un nom qui en résume les éléments, les procédés et le but : la méthode du psycho-diagnostic .

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