CHAPITRE II
MYTHOMANIE INFANTILE
MYTHOMANIE INFANTILE
Un cas de lugue suivie de fabulation
Pour illustrer, par un exemple démonstratif et vivant, Vhistoire de la mythomanie, il suffit de citer ici V observation, d’un si haut intérêt médico-légal, que le Professeur Dupré avait intitulée : Mythomanie Infantile ; Un cas de fugue suivie de fabulation. (1)
. Observation. — • Le 3 mairs 1909, la petite Cécile X,.., âgée de douze aaisi, sortait de l’éeole à quatre heures du soir et ne rentrait pas au domicile de ses parents, 111, rue de Charonne. Après avoir vainement cherché son enfant dans les environs, sa mère, inquiète, alla faire sa dépos'sition et donner le signalement de sa fille chez le commissaire de police du quartier.
Ayant appris,, à l’école, qu’on avait mis sa fillette au pain sec à midi, elle confia au commissaire que c’était probablement par peur d’être grondée le soir à sa rentrée, que celle-ci avait décidé de ne pas revenir. Des recherches furent immédiatement commencées par le service de la sûreté, et M. H... annonfait au préfet de police le lendemain, 5 mars,, que l’enfant avait réintégré le domicile paternel.
En effet, le 5 maars, à minmlt et demi, un agent de police venait avertir le père de l’enfant que sa fille, enfin retrouvée, était à sa disposition au poste de police de Saint-Mandé.
Au poste même, la fillette raconta à son père urne- histoire, qu’elle répéta ensuite au commissaire de police du quartier de ses parents.
Voici la déposition textuelle de l’enfant :
« Le 3 mars courant, vers quatre heures et demie du soir, à l’angle des rues Saint-Mauir et d’Angoulôme, je regardais une affiche.
« Derrière moi, stationnait une voiture close de toiis côtés, à quatre roues, avec porte à deux battants, occupant tout le demère; caisson peint en deux nuances, noir en bas et ja-une
(i) Encéphale, 1909.
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en haut, et portant sur les côtés les mots « saos^-papiers en gros ».
« A cette voiture était attelé un cheval de poil roux.
« Soudain, un individu, paraissant âgé d’une trentaine d’années, pcxrtant moustaches et petite barbe en pointe brunes, coiffé d’une calotte de fourrure et vêtu d’un veston de velours jaune et d’un pantalon de drap bleu, saisit ma gibecière d’écolière que j’avais sous le bras et la jeta dans la voiture.
« Puis il s’éloigna sur uin des côtés de la voiture. Je m’approchai alors de celle-ci et essayai d’atteindre, en allongeant le bras, ma gibecière qu’il y avait jetée; mais, au même moment, l’individu revint subitement, me poussa en arrière, me faisant ainsi tomber dans la voiture et ferma vivement les deux battants de la poirte, en me disant : « Si tu cries, je te donne un coup de couteau !»
« En pronoi^ant ces mots, l’inconnu me montrait, en effet, un couteau qu’il tenait dans la main droite.
« Je me trouvai donc enfermée en pleine obscurité dans la voiture.
« Celle-ci se mit aussitôt en marche à grande allure, autant que je pus en juger par son roulement rapide.
« Mes yeux s’habituant un peu à l’obscurité, et grâce à un filet de jour qui filtrait au bas de la porte, je distinguai trois paquets assez volumineux, qui contenaient du papier"^ d’emballage et deux pelotes de ficelle rouge, mais il me fut impossible de me rendre compte d’aucune inscription,
« Il y avait bien une heure que la voiture roulait, quand elle s’arrêta. La porte de devant s’ouvrit, et l’homme qui m’avait enlevée apparut. Il me saisit, me jeta à terre et me dit : « Tu demanderas ton chemin aux fous de Charenton, quant à moi, je ne te ramènerai pas !... »
« Je tombai à terre sur les genoux et les mains ; quand je me relevai, l’homme et la voiture avaient disparu. J’étais au milieu du bois de Vincennes, près du lac.
« Jusqu’à onze heures du soir, j’erraii dans le bois, ne pouvant retrouver ma route.
« Enfin, un homme me rencontra. Il était assez correctement vêtu. Il me demanda ce que je faisais à cette heure dans le bois. Je lui contai mon aventure.
^ « Il me dit qu’il revenait d’une réunion, qu’il n’avait pas assez d argent sur lui pour me reconduire de suite chez mes parents, mais que, sa je voulais venir passer la nuit chez lui, il rne remettrait le lendemain matin sur ma route.
« J acceptai sa proposition et il me conduisit chez lui, dans Charenton. Je ne pourrais indiquer l’adresse exacte; je puis dire que c’est une rue adjacente à la rue de Paris.
« A notre arrivée, ce fut sa femme qui nous reçut.
« Il lui raconta qu’il m’avait trouvée perdue dans le bois. Sa femme me prépara un lit, me fit dîner, boire du vin chaud, et je pus bientôt prendre du repos
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« Le lendemain matin, sa femme me fit ma toilette et me confia à son mari, qui se rendait à son travail.
« Il pouvait être sept heures du matin.
« Nous traversâmes à nouveau le bois de Vincennes, et, à un certain point, l’homme me laissa seule, en m'indiquant une avenue.
« Tu n’as qu’à suivre tout droit », me conseilla-t-il,
« Je fus bientôt avenue Daumesnil. Là, je m’adressai à un passant en lui demandant ma route pour me rendre rue de Charonne
a .11 eomprit sans doute que je demandais à me rendre à Charonne, et m’indiqua le chemin pour me rendre dans cette localité ; cela me parut un peu bizarre qu’il me faille rebrousser chemin; mais je crus que mon hôte de la nuit s’était peutêtre trompé et je rentrai à nouveau dans le bois.
« Je m’y perdis une seconde fois, et, à onze heures du soir, j’errais encore, seule, dans les allées.
« Je gagnai enfin Saint-Mandé ; dans cette ville, rue des Carrières, lin homme me croisa ; je lui demandai de me conduire auprès du commissaire de police en lui contant mon histoire.
« Il me conduisit au poste de police de Saint-Mandé, où mes parents m’ont retrouvée.
« Cette dernière personne est un M. L..., mécanicien, demeurant à Saint-Mandé.
« J’ajoute que cet individu qui m’a enlevée dans sa voiture ne m’a nullement touchée.
« J’ajoute que cet individu porte une excroissance de chair sur le côté droit du front, excroissance grosse comme une noix.
« Quant à ma gibecière, elle a été trouvée rue Malte-Brun, sous une porte cochère. Mes parents en ont été informés par le commissaire du Père-Lachaise, où elle avait été déposée.
« J’ai été très bien traitée chez les personnes qui m’ont hospitalisée toute la nuit et n’ai nullement à me plaindre d’elles. »
Or, il résulte des diverses dépositions recueillies au cours de son enquête par le commissaire de police, que les déclarations de l’enfant sont toutes mensongères.
En effet, un coiffeur de trente-huit ans, domicilié à Saint- Mandé, a fait au commissaire le récit suivant :
« Mercredi dernier, 3 courant, vers minuit quinze, j’ai rencontré au coin de la rue Saint-Mandé et de l’avenue de Gravelle, une petite fille paraissant âgée de dix ans environ, qui se tenait seule sur le trottoir.
« Je lui demandai ce qu’elle faisait là; elle se mit à pleurer et me raconta qu’elle n’avait plus son père; que sa mère était malade depuis trois mois; qu’un de ses oncles, habitant rué Saint-Maur, l’avait conduite à une réunion publique qui se tenait au Casino; mais qu’au moment d’entrer il lui avait dit S’attendre à une terrasse d’un café vo<isin; qu’elle l’avait attendu, mais qu’à la fin de la réunion son oncle n’était pas revenu la chercher.
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« Je lui offris de venir passer la nuit chez moi, lui promettant de la reconduire le lendemain.
« A mon arrivée chez moi, à Saintr-Mandé, je remisi cette enfant entre les mains de ma femme en lui racontant l’aventure.
« J’ajoute ici que, quand j’ai rencontré cette fillette elle avait entre les mains deux oranges contenues dans un petit sac de toile blanche; ma femme installa un lit dans la salle à manger et l’enfant se reposa toute la nuit.
« Hier matin, à six heures et demie, ma femme la fît levèr, l’aida à s’habiller, lui donna un peu de café noir et je l’emmenai avec moi pour la reconduire à Paris, rue de Gharonne. Arrivés dans cette rue, vers huit heures et demie du matin, je lui- demandai de m’indiquer dans quelle maison elle demeurait, car elle m’avait Æt ne plus se souvenir du numéro.
« Elle me rtpondit alors, contre toute vraisemblance, qu’elle ne pouvait m’indiquer cette maison.
« Supposant qu’elle craignait de rentrer dans sa famille, je la pressai de questions;, mais ne pouvant rien en tirer, je résolus de la confiîer à un gardien de la paâx.
. « Nous^ redescendîmes jusqu’à l’angle de la place de la République. Là, se trouve im kiosque-vigie, dans lequel était un agent. Je m’approebai de ce dernier, mais la petite en profita pour s’échapper à toutes jambes.
« Il me fut impossible de la rejoindre, car j’étais chargé d’une volumineuse boîte d’échantillons. »
Le gardien de la paix, de service au kiosque-vigie, M. N..., a, par son témoignage, confirmé les déclarations du coiffeur.
L’enfant a toujours affirmé n’avoir subi aucune violence; et cette déeiaration a été vérifiée par un examen médical.
Mise en présence des témoins, la petite Cécile a persisté dans ses dires. . .
Antécédents héréditaires. Père, buveur. Mère, lien à signaler. Grand-mère matemellè, alcoolique, morte, à cinquantequatre ans, d’une tumeur abdominale. Grand-père maternel, -alcoolique^ chronique. Les grands oncles maternels, également buveurs, l’un d’eux est hémiplégique depuis xnngt-quiatre ans. Un cousin, atteint de convulsions dans l’enfance. Deux frères, de hmt et douze ans, bien portants : l’aîné, très gourmand, vole parfois sa mère pour satisfaire son penchant.
Antécédents personnels. Née à terme, après grossesse normale. Nourrie au sein; Sevrée à huit mois. Dentition normale. A marché de bonne heure.
^ Aucune maladie dans l’enfance, pas même la rougeole. Elle na jamais uriné au lit, n’a pas eu de convulsions.
L intelligence, qui parut plutôt précoce à l’entourage,, se développa normalement.
Mise à l’école à quatre ans et demi, l’enfant apprit facilement et remporta des prix de calcul et d’orthouraphe. Elle est deuxième de sa classe.
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Dès le début, de® troubles du caractère se sont manifestés. Déjà coléreuse et têtue dans La première enfance, Cécile s’est toujou^ montrée très irritable et la maîtresse d’école dit qu’elle est volontaire, difficile à mener, très désobéissante, ne faisant que ce qui lui plaît.
Dans ses rapports avec sa famille, elle se montre impérieuse et arrogante à l’égard de ses frères, qui lui cèdent presque toujours. Parfois, cependant, il y a des batailles, car , elle veut sans cesse avoir raison et être obéie. Elle se montre souvent méchante avec eux, « prend tout ce qu’ils disent à mal, et fait des rapports mensongers sur eux ». Elle domine entièrement son jeune frère, qu’elle habille, qu’elle, déguise, etc...
sa mère, qui Faime beaucoup, Cécile témoigne bien moins d’affection que ses frères. Parfois caressante à l’excès, mais le plus souvent très renfermée,, rétieente, elle est capricieuse, sujette à de longues bouderies et demeure parfois des journées entières silencieuse et indifférente.
Devant son père, dont elle redoute la sévérité, elle se montre craintive et sournoise.
Très coquette, aimant à se regarder dans les glaces, elle est cependant sale et néglige de se laver les mains. Son jeu préféré est la poupée, « parce qu’on y fait des robes ».
Très égoïste, elle ne pense qu’à elle et cherche à attirer l’attention sur Sa personnes
imaginative, curieuse, sans scrupule ni délicatesse, elle est, nous dit sa mère, très menteuse. « Elle avait toujours une histoire à raconter et n’était jamais en peine de trouver une excuse... On dirait que ses mensonges elle les croit à force de les dire. »
Examen de l’enfant. Cécile est une fillette de onze ans, d’iin développement physique nonnal, dont les apparence sont celles de la santé. Pasr de stigmates somatiques de dégénérescence, sauf du côté des yeux.
Pupille , droite oblique ovalaire, régulière, décentrée en bas et en dedans.
Pupille gauche, oblique ovalaire, très irrégulière, décentrée en bas, où elle atteint le bord inférieur de l’iris. Réactions normales à la lumière et à raecoanmodation.
Acuité visuelle meilleure à droite qu’à gauche.
L’intelligence de l’enfant semble bien développée. La mémoire est bonne'* et l’enfant, assez observatrice, conserve: surtout la mémoire visuelle, la mémoire des lieux. L’attention, très éveillée au début de l’entretien, se fatigue \dte, et on peut la surprendre facilement en défaut, au bout d’un quart d’heure de conversation. Ses jugements sont ceux d’une enfant de son âge, sans aucune, expérience de la vie.
Elle semble présenter des lacunes et quelques perversio-ns du sens moral. Elle n’est nullement émue à Tidée de l’acte qu’elle a commis et de ses conséquences. Elle n’a pas hésité à accepter de coiucher chez le monsieur de Charenton, ni à le
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quitter le lendemain matin. Très réservée et très réticente au début de l’interrogatoire, elle s’est assez vite familiarisée avec nous et s’est montrée ensuite plus confiante et plus expansive. Eminemment suggestible, elle subit l’influence de toutes les questions et du ton affirmatif, négatif ou indifférent, sur lequel on les pose.
Loin de témoigner, à propos de son escapade, aucun remords, elle se montre, au contraire, contente qu’on s’intéresse à elle; lors du second examen, elle a manifesté sa joie de revenir à l’Infirmerie. Si, après sa fugue, elle a refusé d’aller à l’école, c’est parce qu’elle craignait les railleries de ses petites camarades. Mais aujourd’hui, elle y retournerait volontiers, car elle s’ennuie de ne pas revoir ses anciennes amies et d’être une nouvelle parmi les autres.
Actuellement, elle reconnaît qu’elle a imaginé une fable pour éviter d’être grondée®; et voici comment elle raconte elle-même sa fugue. Très ennuyée d’avoir été grondée, furieuse d’avoir été mise au pain sec, et craignant d’être encore réprimandée le soir, elle est partie, après la classe, sans bien réfléchir, mais nettement décidée à ne pas rentrer; elle s’en est allée ainsi tout droit devant elle, sans but, sans direction, et sans préoccupation du lendemain.
Par la rue dejCharonne, le faubourg Saint- Antoine, la place de la Bastille, puis une avenue et des boulevards dont elle ne sait pas le nom, elle arriva au bord de la Seine sans avoir pénétré dans le bois de Vincennes et traversa Charenton. Le soir, se sentant fatiguée, elle s’assit sur un trottoir pour se reposer.
C’est là que le coiffeur l’a rencontrée. Il lui a dit qu’il sortait d’une réunion politique, qu’il n’avait pas sur lui l’argent nécessaire pour la reconduire chez elle et l’a emmenée. C’est le coiffeur qui lui aurait parlé de la réunion publique, ce qui est en contradiction avec la déposition du témoin.
Comme ils traversaient ensemble, le lendemain matin, le bois de Vincennes, elle avait bien envie de se sauver, car elle ne voulait pas rentrer chez elle, de crainte d’être grondée. Aussi, profitant du moment où le coiffeur causait avec le sergent de ville, elle s’est enfuie à toutes jambes. Comme elle connaissait le chemin de Saint-Mandé, elle a refait en sens inverse le même trajet. Le soir, n’ayant pas mangé, elle s’est adressée à un passant auquel elle raconta son histoire, et demanda d’être reconduite chez elle.
Il faut remarquer ici qu’à aucun moment de son équipée Cécile n’a éprouvé le sentiment de la peur. C’est seulement sous l’influenoe du besoin, et particulièrement de la faim, qu’elle s’est décidée à revenir chez ses parents.
Les souvenirs de l’enfant sur son escapade sont assez confus : la mémoire semble, sur beaucoup de points, lui faire défaut. Cette impression est accrue encore par les réticences et les mensonges. C’est ainsi que nous n’avons pu savoir comment
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l’enfant s’était prooiiiré les deux oranges qu’elle portait : elle nous a fourni aiu moins trois explications; puis, trois fois convaincue de mensonge, elle est devenue muette.
Les parents nous ont donné des détails intéressants sur l’attitude et les réactions de leur fille avant et après la fugue.
Depuis l’affaire Soleilland, on avait l’habitude, dans sa famille, de lui faire des récits terrifiants sur les satyres, qui enlèvent les petites filles. On lui avait prodigué, à ce sujet, les recommandations : « Si un monsieur veut t’emmener, ne le suis pas. Sauve-toi, cours vite, dis-le à quelqu’un, etc. » La petite Cécile posait souvent des questions à son entourage ©ur le satyre : « Ou’est-ce qu’il me ferait, le monsieur ? — Il t’offrirait des bonbons, il te conduirait peut-être aussi à la fête, devant les baraques; et, ensuite, il t’emmènerait chez lui et te couperait en morceaux ».
Quand elle se conduisait mal, on la menaçait ; « Tu vas rencontrer Soleilland ! Nous allons appeler Soleilland !, etc... » Le satyre était un moyen de répression terrifiant employé de préférence par la famille, qui croyait ainsi mettre l’enfant sur ses gardes.
Mais Cécile, plutôt intriguée par l’histoire du croquemitaine, n’était nullement terrifiée par l’idée de cette rencontre; et l’événement a bien prouvé son absence de méfiance vis-à-vis des inconnus qui l’abordaient et lui proposaient de l’emmener chez eux.
La veille du jour de la fugue, l’enfant n’avait pas rapporté son carnet de notes à la maison. Pour ce motif, elle avait été grondée et mise au pain sec à l’école toute la journée. Elle ne laissa rien paraître de son dépit, mangea de bon appétit son pain sec, et à quatre heures, elle reconduisit ses petites camarades, ainsi qu’elle le faisait habituellement.
Elle rentrait toujours très régulièrement chez elle vers quatre heures et demie, et n’avait jamais fait, jusqu’alors, l’école buissonnière. Ce soir-là, elle ne rentra pas.
Les parents n’ont eu de ses nouvelles que dans la nuit du 4 au 5 mars. Ils étaient tellement anxieux, qu’à son retour, l’enfant fut choyée et dorlotée. Elle a bien mangé et bien dormi.
Les jours suivants, honteuse de son aventure, Cécile n’a pas voulu retourner à l’écoîe communale; et on fut obligé de la mettre chez les soeurs.
Lors de son retour à la maison, l’enfant a d’abord raconté sa fable à tout le monde, sans y rien changer, même en présence des dépositions contradictoires des témoins et des objections de chacun.
Plus tard, à un moment qu’il est difficile de préciser, elle a raconté la êhose, telle qu’elle s’est passée, à son père ; mais celui-ci, plein de méfiance et de colère, n’a tout d’abord pas voulu la croire et, bien que l’enfant affirmât n’avoir subi aucun attentat, il exigeait d’elle l’aveu de violences imaginaires, et la fit examiner par un médecin
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La mère, en présenee de ces contradictians, se demande en deàors des faits établis par l’enquête, comment se sont exactement déroulés les événements. Et, en effet, il est devenu désormais impossible de faire reconstituer remploi de son temps par la fillette, dont la mémoire et la sincérité seraient impuissants a dégager la vérité de l’erreur, les faits réeUement fabSlation imaginés, suggérés ou dénaturés par la
Cette observation nous offre un exemple de fabidation chez une fillette de onze ans, hérédo-alcoolique, déséquilibrée, suggestible et imaginative, connue déjà dans sa famille et à l’école pour ses tendances à la dissimulation et au mensonge. L’enfant, punie à l’école et redoutant les reproches de ses parents à son retour à la maison, ne rentre pas au domicile paternel, fait une fugue de deux jours, et, pour expliquer son absence, imagine ensuite une fable compliquée d’enlèvement en voiture par un individu qui la menace de mort et qui l’abandonne en pleine nuit dans un bois. Ce roman est débité sur le ton de la plus grande assurance, à plusieurs reprises ; à un premier témoin rencontré sur sa route, au commissaire de police, aux parents, etc., etc. L histoire ne comportait heureusement aucune accusation d attentat ou de viol. Puis, l’eniant revient sur ses premières déclarations, raconte à peu près la vérité à son père, qui n’en veut rien croire, la presse de questions sur la possibilité d’attentat à la pudeur, et, malgré les dénégations de la fillette, la fait examiner par un médecin qui Constate l’intégrité des organes sexuels.
On retrouve dans cette observation, comme dans tous le cas analogues, les différents facteurs pathogéniques du roman mythomaniaque : les éléments de r observation personnelle antérieure de l’enfant, qu’elle incorpore au récit mensonger, les effets de la suggestion étrangère et enfin les improvisations de Vimagination créatrice. Les matériaux de cette construction, lorsqu’ils sont empruntés à la réalité objective, sont transposés dans un autre cadre ; lorsqu’ils émanent d© la suggestion étrangère, ils sont imposés à 1 esprit de 1 enfant par l’entourage ; enfin, lorsqu’ils sont
MYTHOiîAHIE INFAATILE
d’origine imaginative, ils sont supposés par l’activité inventive du sujet.
La fable s’édiâe ainsi d’emblée dans l’esprit de l’enfant, en un système à la fois assez cohérent et assez précis pour être vraisemblable, mais, par certains points,^ assez fantastique pour provoquer l’étonnement et la défiance des auditeurs.
Les éléments du récit, empruntés à l’expérience antérieure de l’enfant, ont pu être précisés, grâce à l’interrogatoire des parents. La voiture qu’elle décrit est conçue à l’image des voitures de papetiers qu’elle voit souvent dans le quartier. De même, elfe a fréquemment l’occasion de rencontrer, dans sa rue, un cocher répondant au signalement qu’elle a donné de son ravisseur. Enfin, c’est un de ses oncles qui porte une verrue au front.
La part de la suggestion étrangère, dans la genèse du récit, est représentée par l’intervention des parents et du commissaire de police. La famille, dans ime véritable collaboration mytbopathique, a fourni à l’enfant le thème principal de son roman. Ce sont les parents qui, depuis longtemps, avaient parlé à Cécile de l’enlèvement des fillettes par Soleilland, du rapt par des satyres qui promettent aux enfants des plaisirs et des promenades, et qui, ensuite, les égorgent et les font disparaître.
Ce sont eux qui ont encouragé et confirmé l’enfant dans ses dires par leur crédulité, par leur foi naïve en un conte fantastique, qu’ils avaient éux-mêmes, en grande partie, imaginé, et que l’enfant répétait, en l’enrichissant des éléments de son invention personnelle. Ce sont eux, enfin, qni, par leurs questions tendancieuses, et malgré les dénégations de la fillette, se sont efforcés, heureusement en vain, de la diriger dans la voie dangereuse d’une accusation d’attentat ou de viol.
L’interrogatoire du magistrat a certainement contribué, au poste de police, à consolider et à fixer, dans le détail de sa forme et de son débit, le roman imaginé par l’enfant.
Les éléments de V expérience antérieure, d’origine mnésique, les éléments de Vinvention créatrice, d’origine ima-
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ginative, enfin les éléments de la lahulation familiale, d’origine suggestive, se sont, en une synthèse indissoluble, intimement unis dans l’esprit de la petite mythomane. Celle-ci, au moment des aveux, s’est montrée confuse, partiellement amnésique, incapable de discerner le réel du fictif, la vérité du mensonge ; incapable, par conséquent, de reconstituer en un témoignage valable, la suite des événements.
C’est précisément cette insuffisance de la perception même de la vérité, cette impuissance à saisir, à retenir et à rapporter fidèlement les faits objectifs, qui est à la base dé la mythomanie physiologique de l’enfance.
Cette observation entre dans la catégorie des faits de mythomanie simple, qu’on rencontre couramment chez les enfants et les débiles, désireux de dissimuler une faute et d’échapper aux réprimandes et aux punitions. C’est une réaction de défense, dans laquelle n’interviennent pas, ou n’interviennent qu’à titre accessoire, les mobiles ordinaires de la mythomanie, c’est-à-dire la vanité, la malignité, la perversité et la cupidité. Cette réaction mythomaniaque, inspirée seulement par la crainte et la peur, peut-être distinguée, sous le nom de mythomanie défensive, des autres variétés : vaniteuse, maligne, perverse, de la mythomanie agressive. Elle se rapproche, à beaucoup d’égards, de la mythomanie passive, due à la suggestion étrangère, et dans laquelle n’entrent qu’au minimum les éléments spontanés de l’invention personnelle. C’est une forme de mythomanie active, mais simple, sans perversions instinctives, dictée seulement par la crainte des conséquences d’une faute. A. Daudet, dans ses Lettres de mon moulin, a pris pour sujet d’un de ses contes, intitulé : « Le Pape est mort », un épisode analogue à notre observation et qu’on peut considérer comme un type de mythomanie simple, dictée à une écolier en faute par la peur de la réprimande et le souci de sa défense personnelle.