I. Puérilisme démentiel sénile
Ah î comme les vieux airs qu’on chantait à douze aiis' Frappent . droit dans le coeur aux heures de souffrance,
Coiniiie ils savent rouvrir les fleurs des temps passés '
- Et nous ensevelir^ eux qui nous: ont bercés !.
- , (A. DE Musses,, Holla.)
J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion d’étudier en détail un état psychopathique spécial, que j’ai proposé de dénommer Puérilisme^ et qui, semblant indiquer une sorte de régression de la mentalité vers l’enfance, est caractérisé par une modification singulière deS: sentiments, des goûts, des tendances, des appétits, du langage, des gestes, etc., modification telle que le sujet semble transformé, pour un temps plus ou moins long,, en un petit enfant. Cette altération de la personnalité, dont nous ignorons, d'ailleurs, complètement le mécanisme pathogénique, peut s’observer dans les t^éta^Ts pathologiques les plus différents : affections organiques de rencéphale, intoxications, bystérie; (1).
Ce syndrome avait déjà été signalé par les anciens auteurs’ chez lesquels on retrouve hetés des faits cliniques absoliiments semblables à ceux dont j’ai entrepris l’élude détaillée.
{l) Ernest Dudsé. Congrus des: aliénistes et neserolagisies de. RvtixelJes (1903} et de- iPau (1904). Observations de puérilisme mental, en callaboration avec P.. Garniee, P. Camus, A. Devaux. Nouvelle Iconografhie de la. Salfâtrière, xgax. Revue neui'olagîque, X9Q3. Rresse médiaile^ ic^2.
76 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIMTÉ
Ces observations historiques (1) sont intéressantes à rapprocher des observations modernes, parce qu’on peut ainsi se convaincre de l’identité absolue des documents relatés avec autant de précision que de sincérité par les anciens auteurs, et des laits qui s’offrent aujourd’hui à l’étude des cliniciens. Par ce rapprochement s’affirme la permanence des faits et s’éclaire la continuité des lois de la psychologie normale et morbide.
Le témoignage des anciens auteurs et l’observation clinique s’accordent donc pour démontrer l’existence, parmi les innombrables formes des altérations de la Personnalité, d’un syndrome spécial, qui mérite d’être individualisé en lui-même sous le terme de puérilisme, et d’être étudié dans son évolution, ses variétés et ses rapports avec les affections au cours desquelles il apparaît. Un de mes élèves, M. Soullard, vient de tenter ce travail dans une thèse qui résume l’état de la question (2).
La multiplicité et la disparité des causes occasionnelles du puérilisme sont telles qu’on ne peut guère saisir le lien commun qui rattache entre eux des moments étiologiques si différents.
L’observation des faits peniiet cependant de distinguer deux grandes catégories d’observations. Dans une première série de faits, le syndrome, ordinairement suscité par une cause aiguë ou subaiguë (choc moral, intoxication, surmenage, etc.) apparaît brusquement, dure peu et s’évanouit après une évolution passagère ; dans une seconde série d’observations, le syndrome se dessine en une évolution lente, progressive et plus ou moins durable, sans étiologie occasionnelle saisissable, dans le tableau clinique des démences organiques. Ces deux séries de cas permet-
(1) Histoire admirable et véritable des chçses advenues à l’endroit de Jeanne Féry, religieuse professe du couvent des .Sœurs noires de la ville de Mons (Hainaut), âgée de 25 ans, possédée du maling esprit et depuis délivrée (1584). Collection Bourneville, 1886, p. 25. Carhé de Moîîtge- RON, cité par Calmeid (De la folie, 1845, t. II, p. 390). La vérité des miracles, 1737, t. II, p. 88. — Jules VOISIN, Un cas de grande hystérie chez l’homme, avec dédoublement de la personnalité. Archives de neurologie, 1885. Pitres. Des attaques de délire ecmnésique. Leçons sur Vhystérîe, 1891.
(2) R. Soullard. Le puérilisme mental. Contribution à l’étude des altérations de la Personnalité, Thèse Paris, 1904.
LE PUÉRILISME
lent de distinguer un puérilisme aigu et un puérilisme chronique.
A cette dernière classe correspondent les nombreux cas de puérilisme chronique qu’offre à l’observation des aliénistes, dans les asiles, la population des déments et surtout des démentes. J’ai déjà cité plusieurs observations de puérilisme démentiel, survenu au cours d’encéphalopathies organiques par abcès ou tumeurs. Je rapporte ici un cas, aussi résumé que possible, de puérilisme chronique, lié à la démence sénile.
Il s’agit d’une femme de quatre-vingts ans, démente sénile depuis plusieurs années, gâteuse depuis six mois, qui, après un ictus suivi d’hémiparésie gauche transitoire, présenta brusquement le syndrome le plus net du puérilisme mental. Elle se mit à affecter les manières, le ton et le langage d’une petite fille, demanda des poupées et se comporta, pendant plusieurs mois, comme une enfant.
Lies progrès assez rapides de la démence diminuèrent de plus en plus, chez la malade, les manifestations de l’activité psychique ; si bien que s’effacèrent chez elle progressivement les traits du tableau clinique. Aujourd’hui, la malade, absolument démente, est incapable de répondre à aucune question, et joue automatiquement avec oe qui reste de ses poupées. Mais, pendant quelques semaines, dans la période qui suivit l’ictus, on vit cette octogénaire manifester les allures, les goûts et le langage d’une petite fillette, dont elle avait adopté également l’intonation et la mimique, et mériter ainsi par sa conduite et la nature de ses jeux, le nom de la Vieille aux poupées. Les vieilles aux poupées ne sont pas exceptionnelles dans les asiles d’aliénés et les hospices de vieillards, et, à l’occasion de ma communication au Congrès de Bruxelles, le D' A. Marie insistait sur la fréquence et l’intérêt de cette modalité clinique de la démence sénile.
J’ai indiqué ailleurs (1) les différents aspects que confère au tableau clinique des démences en général, la combinai-
(i) E. DüpRÉ. Psychopathies organiques, in Pathologie mentale de Bai.- I.ET. Article Tumeurs cérébrales.
78 PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE l’ÉMOTIVITÉ
son, dans le processus démentiel, du puérilisme et des diverses modalités pathologiques du ton affectif, avec les états d’excitation et de dépression, ou avec cette altération particulière de l’humeur, désignée sous les termes de moria, de Witzelsucht, ou d’euphorie joviale.
Le diagnostic du puérilisme démentiel sénile s’impose par le caractère même des manifestations du syndrome. On dit communément des déments séniles qu’ils retournent à l’état d’enfance. Mais entre le retour à Venlance des vieillards affaiblis et le puérilisme sénile n’existe qu’une analogie de mots. Le dément sénile ne ressemble, en effet, aucunement à l’enfant : il lui est seulement assimilable par bien des côtés de la vie pratique, et c’est cette assimilation que prétend seulement proclamer la langue populaire, en confondant dans le terme d’enfance la mentalité des deux âges extrêmes de la vie.
Le vieillard affaibli rappelle l’enfant par sa versatilité capricieuse de l’humeur, la futilité et l’illogisme de ses joies et de ses colères, les manifestations instinctives et cyniques de son égoïsme, la matérialité de ses appétits, etc. ; il le rappelle surtout parce que, comme lui, il est incapable de se diriger seul, de se conduire par lui-même ; de s’habiller, de se nourrir, sans le secours et l’assistance d’autrui ; la décadence progressive et globale des facultés psychiques réalise alors chez le vieillard un état d’infirmité sociale, assimilable à l’état de minorité physiologique de l’enfance. Chez les vieillards atteints de puérilisme démentiel, on retrouve, plus ou moins accusés, ces caractères propres au syndrome démence ; mais on observe, en outre et en dehors d’eux, les symptômes psychopathologiques propres au syndrome puérilisme, qui se résummnt dans une régression de la personnalité psychique à son stade infantile.
Le secret pathogénique d’une si curieuse altération de la personnalité nous échappe complètement. Un rapprochement s’impose cependant, à propos des modalités démentielles du puérilisme, entre celui-ci et la loi de l’involution sénile de la mémoire, formulée par Pdbot. Lorsque l’on réfléchit au rôle primordial joué par la mémoire dans l’édi-
LE PUÉRILISME
fication de la ijersonnalité, on peut imaginer que le syndrome du puérilisme trouve des eonditions particulièrement favorables à son apparition dans ce double fait qui domine la psychologie sénile : disparition des souvenirs récents et des dernières aequisitions de la vie, d’un côté, et, de l’autre, réapparition des souvenirs anciens et résurrection, singulièrement vivace et tyrannique, devant la conscience appauvrie, de la vie enfantine, dans toute la spontanéité ingénue et primitive de ses manifestations.
Le puérilismie mental nous apparaîtrait ainsi comme rexpression clinique du fonds primitif de la Personnalité, mis au jour par le bouleversement des eoucbes supérieures de notre stratification psychique.
IL Puérilisme mental chez une maniaque Rapports du Puérilisme avec le Délire d’imagination (1).
Le puérilisme mental est un syndrome psychopathique spécial, caractérisé par une régression de la mentalité au stade de l’enfance. Ce syndrome s’exprime dans l’attitude, la mimique, le langage, les occupations du sujet, par une série concordante et systématique de manifestations liees à la nature puérile des sentiments, des goûts, des tendances et des appétits.
En une série de travaux, dont on trouvera la bibliographie dans une remarquable étude de René Charpentier et Paul Courbon (2) j’ai exposé rhistoire de ce syndrome, et insisté sur la diversité de son étiologie, l’intérêt et, pour ainsi dire, la spécificité de ses manifestations cliniques , et le distinguant nettement de l’infantilisme des dégénérés et du retour à l’enfance des déments -séniles, j’ai proposé de l’individualiser, dans la sémiologie psychiâtrique, sous le nom de puérilisme.
Après une etude critique judicieuse et intéressante de toutes les observations jusqu’ici publiées de puérilisme mental, R. Charpentier et P. Courbon rapportent l’étio-
Encêfhœle, n' 7, juillet -igir. E-n coiü&hoxaëon avec M.-J. Tahhiüs.
R CH-aepenteeb. et P. Couebok. Ue piiéTÎlisme mental et les états de régression' de la personnalité. {L>ÆncéJ>Juz2£, 10 octobre et 10 décembre 1909).
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logie do ce syndrome à trois grandes causes : la débilitépsychique, la confusion mentale, la démence.
Dans le premier cas, le puérilisme est constitutionnel et chronique ; dans le second, il est accidentel, onirique et transitoire ; dans le troisième cas, il est permanent et lié au progrès de l’affaiblissement de la mémoire et de l’intelligence.
Ces auteurs rapportent à la confusion mentale, d’origine toxi-infectieuse, les cas de puérilisme mental rattachés jusqu’alors à l’hystérie, et invoquent, à l’appui de leur opinion, les éléments étiologiques et cliniques (infection, intoxication, troubles somatiques, hallucinations surtout visuelles, onirisme, égarement, etc.) qui conditionnent ou encadrent le puérilisme. Nous croyons intéressant de rapporter ici l’histoiie d’une crise de puérilisme mental, présenté par une jeune fille de vingt-neuf ans, au cours de la période maniaque d’un accès à double forme. C’est la première observation de ce syndrome au cours de l’agitation maniaque.
Observation clinique. — 'Marthe B..., âgée de vingt-neuf ans, entre à la maison de santé d’Epinay, le 1®^ juillet 1§39, avec le diagnostic, posé par un médecin de la ville, de dégénérescence mentale avec idées de persécution et interpirétations délirantes.
Antécédents héréditaires. Père : fièvre typhoïde ancienne, alcoolisme, originalité de caractère (?).
Pas d’autres notions intéressantes.
Antécédents personnels. Coqueluche et rougeole dans l’enfance. Bien réglée depuis l’âge de quinze ans. Pleurésie diroiteà vingt-deux ans. Encoches d’Hutchinson sur les incisives médianes.
Etat actuel. La malade, instable, agitée, inquiète, loquace, émet des idées délirantes polymorphes, parmi lesquelles dominent les préoccupations hypocondriaques et les idées de culpabilité et de persécution. Son délire est surtout interprétatif : elle s’imagine que tout le monde lui tourne le dos, l’accuse d’avoir une conduite scandaleuse, d’être la maîtresse de son beaufrère; elle se croit surveillée par la police des mœurs, espionnée par tout le monde, etc. Elle se déclare gravement malade, tuberculeuse; l’examen physique dénote d’ailleurs l’existence de lésions tuberculeuses, au début du sommet droit et les reliquats d’une ancienne pleurésie à la base du même côté.
L’anxiété augmente de plus en plus et, le 25 juillet, après avoir écrit deux lettres dans lesquelles elle annonce sa décision d’échapper aux persécutions qu’elle endure, elle fait une ten-
LE PUÉRILISME
tative de suicide (elle essaye de se percer le cœur avec une paire de ciseaux qu’elle a dérobée); elle se blesse très légèrement et guérit bientôt d’une petite plaie superficielle de la région précordiale.
Les jours suivants et dans le courant du mois d’août, l’excitation anxieuse se calme et la malade tombe dans un état de plus en plus marqué de dépression, d’inertie, de négligence et de mutisme. Elle refuse de se laisser ausculter; et, à la fin du mois d’aQût, on est obligé de la nourrir quelques jours à la sonde. L’état reste à peu près stationnaire pendant le mois de septembre.
Le 1®*' octobre, brusquement, du soir au lendemain, la malade change d’attitude. On la trouve joyeuse, souriante, expansive, disposée à parler, à chanter et à jouer. Progressivement l’excitation augmente, la malade chante continuellement, danse, monte sur les tables, s’empare des objets et les lance devant elle, cherche à taquiner les infirmiers et les autres malades ; à de certains moments, elle se couche par terre et reste allongée à la même place pendant des heures, le visage souriant, dans un état d’euphorie manifeste ; elle imite assez souvent les cris de certains animaux : elle miaule, aboie, etc.
La malade s’alimente bien, mais dort très peu. L’état reste stationnaire jusqu’au 15 mars, date à laquelle Marthe adopte, en quelques jours, au milieu de l’excitation maniaque plus haut décrite, une attitude, une allure et une langue nouvelles et tout à fait particulières. Pendant six semaines, jusqu’au commencement de mai, Marthe semble transformée en une fillette de six à sept ans. Son attitude, sa mimique, son langage, ses goûts, ses appétits, ses occupations, ou plutôt ses jeux, sont ceux d’une petite enfant. Joyeuse, remuante, toujours prête à rire ou à jouer, elle passe sa journée à s’amuser avec deux poupées ; l’une, qu’elle appelle Suzanne, dont elle ne veut pas se séparer, qu’elle habille et déshabille sans cesse, qu’elle assied, qu’elle dorlote, qu’elle gourmande et pour laquelle elle taille de petits vêtements; l’autre, un soldat en carton peint, qu’elle a nommé Aristide, et auquel elle semble moins attachées qu’à Suzanne. La nuit, elle couche avec ses poupées.
Lorsqu’on s’occupe d’elle, Marthe a des attitudes, des gestes et des caresses d’enfants, elle saisit et baise en riant la main des personnes qui l’entourent, embrasse la tête du médecin qui l’ausculte, s’amuse à tirer les boutons de vêtement, à délacer les cordons de souliers, à faire des remarques puériles sur la couleur des cravates et des chaussures, le détail des chaînes de montre et des épingles de cravate. Son débit est rapide, ses réparties quelquefois justes, souvent inattendues et drôles.
Le langage est celui d’une fillette par ses intonations, son zézajœment, son style incorrect et son contenu enfantin ; « Ze suis" une tite fille qui l’a huit ans », répond-elle d’une voix zézayante quand on lui demande son âge.. Elle tutoie tout le monde, demande en minaudant des friandises, du sucre d’orge, etc.
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Son écriture et -ses dessins correspondent exactement à son attitude et à son langage. Les lettres sont irrégulières, variables mai formées, entremêlées de caractères d’imprimerie. Elles sont informes, souvent indéchiffrables; l’orthographe est tantôt nulle ou fantaisiste, tantôt correcte. Elle écrit très souvent et sur tout ce qu’elle trouve : marge des journaux, cartons, etc.; elle a rempli ainsi huit cahiers de gribouillages, de dessins et de lettres adressées aux médecins, à l’interne, à la surveillante et aux autres pensionnaires, à ses parents, et souvent aussi à des personnages qu’elle ne connaît pas, mais dont elle a trouvé le nom dans un journal.
Voici quelques spécimens de ses pensées et de son style :
« Depuis que vous l’êtes venu l’ôte jour, j’ai bien pensé déjà à vous et à vos cordons de souliers, ainsi qu’à vos petits n’oeilles bleuss. » « Je suis une gentille tite fille... je m’amuse avec Suzanne. Suzanne, elle est la poupée ».
Invitée à décrire sa ville natale, elle écrit dans l’un de ses cahiers : « C’est un bien joli pays, i a dedans une église avec un monsieur le curé, puis un l’abbé, puis Gerbô qui sonne les cloches; i a aussi dans l’église une chairrre à précherrr, j’ai déjà monter une fois dedans, i a aussi un petit l’orgue qui joue tout seul, quand on met ses doigts dessus. L’église, elle est plutôt romane. I a aussi une gendarmerie avec des gendarmés bien gentils . ï a aussi dans la ville des boutiques de
toutess sortess; i en a tellement que Je pourrai pas. tous vous les dires par leür nom, i a des épiceries, des boulangeries avec rm boulanger, des coiffeurs partumeurs, i a aussi le Jeudi un grand marché, le plus grand du département entier . »
Elle confectionne des petites missives, enveloppées dans du papier de soie et des ficelles de couleur; elle les orne de dessins très curieux dans leur intention symbolique et leur simplicité primitive.
Elle éprouve souvent le besoin d’écrire ses pensées, ses remarques du moment. Après avoir fait une tache J’encre sur ses draps, elle écrit autour de cette tache : « xAttention, ici est une tache ».
Marthe dessine des personnages, des animaux, ses poupées, avec ou sans noms ou légendes, qu’on croirait tracés par là main d’un enfant de quatre à cinq ans.
Au milieu de cette période d’excitation et de puérilisme, Marthe est restée lucide et a toujours conservé la notion de la date, du lieu où elle se trouve et des personnes qui l’ entourent. Elle a gardé très nettement la mémoire dr son passé ancien et récent, ainsi que le prouvent sa conversation et ses écrits.
A partir du commencement de mai, l’excitation générale, psychique et motrice, demeurant la même, le puérilisme tend à diminuer; le zézayement s’efface, surtout par moments; le langage reste puéril dans son intonation et ses caractères^ ; Marthe joue encore avec ses poupées, mais moins longtemps
LE PUÉRILISME
de suite; lorsqu’on lui demande son âge, elle répond qu’elie a vingt-neuf ans.
Elle confectionne, à ce moment, de petits ouvrages de broderie et de tapisserie, comme peux^ent en faire les fillettes de douze à quatorze ans; mais les sujets de ces broderies sont des dessins d’enfant de trois à quatre ans, des scènés naïves, comme en peut tracer la main d’écoliers, et accompagnées de légend^ puériles. Marthe a ainsi brodé un petit sac de toile, avec du ni bleu et rouge, et a représenté, en traits primitifs, dépourrms de toute proportion et de toute perspective, des animaux, des portraits et des scènes d’intérieur.
Peu à peu, le puérilisme va s’effaçant et fait place à un érotisme qui se combine, à un certain moment, avec les derniers restes du puérilisme; c’est ainsi qu’elle a dessiné à l’encre, sur sa poupée, après l’avoir déshabillée, des seins, un nombril et, sur le pubis, un chat noir, au-dessus duquel elle, a écrit :
« Ceci est un chat noir ».
Son langage devient trivial et grossier. Son regard s’allume à la vue des hommes, elle fait des propositions aux médecins, qu’elle tutoie et embrasse. Elle se proniène dans le jardin en chantant, en cueillant des fleurs, dont elle orne ses cheveux dénoués ou qu’elle offre aux visiteurs en leur eirvoyant des baisers.
Un peu plus tard, on note qu’elle entremêle son langage de mots incompréhensibles et qu’elle simule vag'uement, dans son intonation générale, l’accent anglais; elle minaude en parlant, se promène en monologuant et semble tenir des conversations, dont il est impossible de saisir le sens. On observe ainsi, pendant environ trois semaines, une curieuse altération du langage : celunci se transformait parfois en une espèce de jargon, composé de mots inconnus, généralement foirmés de deux à trois syllabes à consonance anglaise, émis avec une intonation et tine mimique très variées. Le® discours semblaient être nettement en rapport avec les sentiments et la pensée dé la jeune fille. Elle parlait ainsi souvent toute seule, d’autres fois avec nous, et répondait,' lorsqu’on lui demandait en quelle langue elle s’exprimait, qu’elle parlait anglais; en réalité elle ignore cette langue et son jargon ne contenait pas un mot d’anglais.
Dans le cours du mois de juin et du mois de juillet, le puérilisme s’atténue de plus en plus et ne se manifeste plus guère que par ses dessins, dont elle remplit ses cahiers : paysages primitifs, silhouettes d’Anglaises, d’Espagnols, de personnages inconnus, etc...
Lorsqu’on l’interroge avec autorité, Marthe renonce à ses minauderies, interrompt ses jeux et ses monologues, et répond avec pertinence et sur un ton normal aux questions qu’on lui adresse ; mais elle reprend vite son attitude et son activité désordonnées. Elle ne paraît ni confuse, ni démente.
Nous avons, au début de l’observation, signalé l’existence de lésions tuberculeuses au sommet et à la base du poumon droit. Ces lésions, quelques mois après l’entrée de la malade, s’ag-
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gravèrent et s’étendirent surtout à la base, où l’examen phj^sique, vers le mois de janvier, permettait de constater les signes d’une induration étendue à la moitié inférieure du poumon et d’un léger épanchement pleural, en regard des lésions pulmonaires. Une toux fréquente, surtout la nuit, une expectoration verdâtre, assez abondante, des sueurs nocturne®, de l’amaigrissement, confirmèrent la nature bacillaire de cette pleuropneumonie subaiguë. A part quelques élévationsi jusqu’à 38°5 ou S8°8, la courbe thermique évolua autour de 37°. Les lésions tuberculeuses évoluèrent ainsi, lentement, presque sans fièvre avec un minimum de troubles fonctionnels et d’altération dé l’état général, malgré les sueurs et l’expectoration.
Le coeur est normal, le. pouls régulier.
La malade, dans ces derniers temps, a perdu plus de 3 kilos en deux mois.
Les pupilles sont excentriques et occupent la partie supéroexterne du globe oculaire t les bords sont irréguliers et elles réagissent lentement à la lumière et à l’accommodation.
Les réflexes tendineux sont vifs, les réflexes plantaires sont normaux.
L examen des organes génitaux révèle l’intégrité d’un hymen serni-lunaire à concavité supérieure et tous les signes de la virginité.
Pendant le reste de l’été, en août et septembre, l’état des lésions pulmonaires reste à peu près stationnaire, et la malade, traitée par la suralimentation et l’aération continue, se maintient dans un état de santé générale très satisfaisant.
Les troubles psychiques s’atténuent lentement et l’excitation ne se traduit plus que par de l’instabilité, de la tendance à la graphorhée et à l’exécution hâtive de dessins, surtout de têtes de fumeurs, dont elle remplit les pages de ses cahiers.
En octobre, l’excitation s’atténue encore : la malade devient a peu près tranquille, ne se livre plus aux excès d’écriture et de dessins des mois précédents, tient des propos raisonnables, dort bien, et, malgré une diminution insignifiante de poids, reste, au point de vue des lésions thoraciques, dans une situation stationnaire .
Pendant le rnois de novembre, l’état psychique s’améliore encore, 1 excitation a fait place au calme, et la jeune fille est redevenue normale. Les lésions pulmonaires restent stéthoscopiquement les mêmes; malgré leur persistance, la santé générale est excellente et la malade sort à la fin de novembreT
Interrogée, pendant le mois de novembre, sur les troubles psychiques qu elle a présentés, Marthe a conservé le souvenir des ditlerentes étapes de son passé morbide et en juge avec exactitude et bon sens la nature pathologique. Ouestionnée sur tes raisons do son attitude, de son langage et de ses manières, ors de sa crise de puérilisme, Marthe répond qu’elle n’en peut toumir aucune, qu’elle se rappelle bien les faits, mais qu’elle ne peut s expliquer pourquoi elle agissait et parlait ainsi. Elle
le puérilisme
s-élenne de cette curieuse, disposition d’esprit et ne clierclie t» vue ntentai, quitte
rétablissement en janvier. ^ ^
Cette observation présente plusieurs points Tout d’abord, l’apparition, et la persistance, pendant plu. de trois mois, au cours de la période maniaque d un acce. à double iorme, du puérilisme mental sous sa forme la plus typique, la mieux systématisée et la plus pittoresque. Ensuite, l’existence, durant un mois, des manifestation , dans te langage, de cette curieuse perversion d" discours, qu’on a étudiée, sous le nom de glossolalie (1). Enfin, 1 e\o lution si spéciale, si paradoxale dans le désaccord entre la <^ravité des lésions locales et la bénignité des symptômes fonctionnels et généraux, d’une tuberculose ulcereuse,
chronique, pleuro-pulmonaire.
Nous ne reviendrons pas sur l’étude clinique du puérilisme, dont les manifestations bien connues sont ici caractéristiques. L’intérêt du cas réside dans les rapports étiologiques et cliniques qui peuvent exister entre la manie et le puérilisme. Au point de vue clinique, nous avons observé non seulement l’association, mais souvent aussi la fusion des éléments de l’un et l’autre syndrome. On constatait non seulement le mélange, mais la combinaison des signes de l’excitation psychomotrice avec ceux de la régression de la mentalité au stade infantile ; et, si on faisait abstraction des attributs physiques de l’âge adulte présentés par une malade de trente ans, on avait sous les yeux le tableau de l’excitation maniaque chez une enfant.
Au point de vue étiologique, la coexistence de la manie et du puérilisme n’implique, entre les deux syndromes, aucun rapport de causalité. Mais, si l’on ne peut saisir aucune relation étiologique directe entre l’excitation maniaque et le puérilisme, il ne semble pas non plus que l’on puisse imputer l’apparition du puérilisme à la confusion mentale ; car la malade n’a jamais présenté, à aucun moment de son affection, de signes de confusion ; elle n’a eu
(i) E. T.ombaed. Essai d’une classification des glossolalies. Archives de fsychologie (Genève), juillet 1907, 1. VIII, n° 25),
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Di hallucinations, ni onirisme, ni stupeur, ni obnubilation ni égarement, ni désorientation. Elle a toujours conservé la notion du temps, du lieu et de la situation. Aux moments où l’on pouvait arrêter la suite des idées et le flux des paroles et fixer son attention, elle répondait, à la façon des hypomaniaques, avec rapidité et pertinence, aux questions posées ; seulement la réponse était faite sur un ton enfantin et avec une mimique et des manières de petite fille. Lorsqu on lui demandait pourquoi elle se comportait ainsi et s exprimait en enfant, puisqu’elle reconnaissait parfois avoir vingt-neuf ans et travailler comme modiste, elle éludait la réponse ou disait qu’elle ne savait pas.
Nous avons recherché bien des fois l’existence de la confusion mentale chez cette malade, atteinte de lésions pleuro-pulmonaires tuberculeuses en pleine évolution et parfois fébricitante, mais nous ne l’avons jamais constatée; et, d ailleurs, en dépit de son infection pulmonaire, cette jeune fille ne présentait aucun des symptômes somatiques de fatigue, d’épuisement ou d’infection générale, qui déterminent, chez de tels malades, l’apparition du syndrome cbnfusionnel.
Le puérilisme ne pouvant être ici rapporté ni à la confusion mentale, ni à la débilité mentale, ni à la démence, il convient d’en chercher l’étiologie dans les seuls éléments de la crise morbide traversée par le sujet, c’est-à-dire dans 1 excitation maniaque. D’autre part, le puérilisme ayant déjà été observé au cours des états les plus différents (débilité mentale, démence, confusion, onirisme, hystérie), l’explication qu’on peut chercher à donner de l’apparition d’un tel syndrome doit pouvoir s’adapter à une étiologie aussi polymorphe. Le mécanisme pathogénique du puérilisme peut etre évidemment réalisé dans les situations morbides les plus différentes par le concours de causes multiples.
Considéré en soi, le puérilisme constitue, par l’ensemble concordant de ses manifestations psychiques et expressives, un état mental doublé d’une attitude qui relève de l’imagmation reproductrice. Il réalise une transformation de la personnalité, par reviviscence de la période infantile, effa-
LE PUÉRILISME
cement relatif des périodes ultérieures et adaptation systématique plus QU moins parfaite de T activité du sujet à sa situation et à soji rôle d’enfant. Le malade, en effet, à la façon d’un acteur, joue bien son rôle, au cours duquel il improvise, par simulation et fabulation extemporanées, les altitudes, les gestes^ les propos et toutes les réactions du personnage, dont la représentation s’impose à son activité. La situation mythique est réalisée par l’imagination reproductrice et créatrice, à l’aide des souvenirs de L’enfance, enricnis des improvisations spontanées, par lesquelles l’esprit complète la systématisation délirante. Le puérilisme apparaît donc comme: un syndrome d’ordre imaginatif, qui peut apparaître chez les mythomanes constitutionnels, quand les troubles de l’équilibre psychique obscurcissent le sens des réalités, compromettent les éléments réducteurs de l’imagination, et exaltent, au contraire, l’activité subjective. automatique de l’esprit. Ces Conditions sont réalisées soit par le rêve, l’onirisme et la confusion mentale, soit par les états de suggestion et de monoïdéisme, soit par la démence avec troubles profonds de la mémoire et désagrégation de la personnalité, soit enfin par la débilité mentale, avec excitation épisodique ou continue de l’activité imaginative. Dans de telles conditions, le puérilisme mental peut, on le comprend, s’observer chez les malades les plus différents. Les seules conditions nécessaires de son apparition sont, d’abord, les tendances mythopathiques constitutionnelles du terrain ; d’autre part, la faiblesse ou l’affaiblissement, temporaire ou définitif, des éléments de contrôle et de correction de rautomatisme imaginatif ; certaines conditions favorisent particulièrement l’éclosion du syndrome : notamment les troubles de la conscience, par dislocation temporaire ou désagrégation progressive de la personnalité, et Les altérations profondes de la mémoire. Ce sont ces conditions qui, chez les mythomanes constitutionnels, président aux fabulations, aux états seçouds et aux délires d’imagination de certains débiles et déséquilibrés, . et au syndrome dit presbyopbrénique de certains déments. Dans les étals d’excitation maniaque, on conçoit que îa
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simple exaltation de l’activité imaginative suffise à provoquer l’apparition du puérilisme, sans trouble concomitant de la mémoire, de 1 orientation et de la conscience générale du sujet. Le puérilisme se manifestera dans ces conditions sans confusion mentale, et traduira, au milieu des autres éléments du syndrome, l’atteinte prédominante de l’imagination par l’excitation maniaque. Cette conception du puérilisme, assimilé à un état morbide de l’imagination à une espèce de délire imaginatif vécu par le malade, permet d expliquer l’apparition de ce curieux syndrome dans les situations cliniques les plus variées. Dans tous les cas, sous la disparité des conditions étiologiques, se retrouve en réalité un ensemble de conditions palhogéniques communes, qui préside à l’éclosion de ce trouble imaginatif par régression de la personnalité.
Chez notre malade, l’apparition épisodique des phénomènes de glossolalie se relie également à un trouble du langage de nature imaginative. Il s’agit, en effet, de la création de toutes pièces, de l’improvisation extemporanée d une langue imaginaire, vaguement analogue par l’accent a la langue anglaise, d’une langue qu’on ne pourrait mieux comparer qu’aux idiomes factices, adoptés parfois au milieu de leurs jeux par les enfants, lorsqu’ils s’amusent à imiter les étrangers, à « parler chinois » ou à u faire le sauvage ». L interprétation de cette glossolalie épisodique est d’ailleurs confirmée par l’étude des manières théâtrales, des attitudes coquettes et de la mimique précieuse, que Marthe présentait à ce moment ; tout l’ensemble des réactions démontrait le jeu systématique d’un rôle, adopté non pas seulement dans l’excitation et le désordre de la manie, liio ImaginaS l’influence d’un véritable dé-
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