LES DÉLIRES D’IMAGINATION
(MYTHOMANIE DÉL.IBANTE)
Dans une série d'articles, publiés avec son élève B.-J, Logre, et dans son enseignement polyclinique de Sainte- Anne, leProlesseur Dupré a rapporté un assez grand nombre de délires, chroniques et systématisés, qu'il a dénommés: Délires d' imagination Ces psychoses diluèrent, en ellet, des délires hallucinatoires et interprétatils par la nature imaginative du mécanisme qui préside à leur élaboration.
Pour apprécier, dans toute son étendue, l’importance de cette doctrine des délires d’imagination, il est indispensable de rappeler l’aspect clinique des délires chroniques les plus habituels et leur classification.
Définissons le délire : un ensemble, plus ou moins cohérent, d’erreurs pathologiques, aboutissant à des conceptions absurdes, déraisonnables, mais ne s’accompagnant pas, sauf complication, d’affaiblissement psychique véritable {intégrité de la mémoire — et du fugement, du moins en ce qui ne concerne pas le délire).
Parmi les délires, l’école psychiatrique française a réservé le nom de délires systématisés chroniques à un certain nombre de psychoses bien définies qui présentent des traits généraux communs : coordination des idées délirantes, avec persistance de l'activité intellectuelle, et chronicité, Ces manifestations psychopathiques surviennent dé préférence à l âge de la maturité intellectuelle, vers la
(i) Avec !a collaboration de son élève B. -J. Logre.
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trentaine et la quaraxdaine ; elles sani^ d’emMée, dé^mitines et durent autant que Inexistence même du malade.
Lesi auteurs distinguent généralement les états délirants chroniques en : hallucinatoires.^ interprétatifs, et. imaginatifs. Ces. trois types cliniques les mieux, établis se caractérisent par la prédominance des éléments hallucinatoires, interprétatifs, ou imaginatils, qui entrent dans la cuustitutian du délire.
1 ° Le délire îialliiiEiiLatoire: sysiémaiisà « dénommé psychose hallucinatoire chronique n par le Professeur Dupré, est, de tous ces délires, le plus anciennement connu,, et le plus classique, sinon le plus pur. Il se spécifie essentiellement par V existence de troubles sensoriels, par ées « hallucinations )>v surtout auditives, qui servent de point dé départ au délire.
IJhallueinatimi est une erreur totale des sens, une. perception sans objet cette définition permet d'opposer Vhalr lucination à Villusion, erreur partielle, déformant et complétant simplement une perception vraie.
L'halluciné, dans le délire hallucinatoire chronique, entend des « voix » infurieuses : on Vinsulte la nuit à travers les murs ; chose curieuse, et cependant d'observation courante, il ne voit jamais, ou presque famais, les personnes qui l'interpellent : car, l'hallucination visuelle, qui est l'apanage des psychopathies infectieuses ou toxiques, ne se manifeste pour ainsi dire pas dans la psychose hallucinatoire chronique. A ces hallucinations auditives s'afoutent fréquemment des hallucinations olfactives (mauvaises odeurs, gaz asphyxiants), des hallucinations gustatives (poisons introduits dans les aliments), des hallucinations de la sensibilité cutanée et du sens musculaire (picotements, brûlures, secousses dans les membres), enfin des hallucinations de la sensibilité interne (malaises, nausées, etc.) et des hallucinations génitales.
Du point de vue. évolutif, il nous faut signaler, dans ces délires hallucinatoires chroniques, la possibilité de la démence, c'est-à-dire de V affaiblissement intellectuel, en général tardif, portant sur la mémoire et Te fugement.
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2° MM. Sérieux et Capgras ont eu le grand mérite d'isoler le délire d’interprétation, qui se distingue de la psychose hallucinatoire chronique par la nature même de son mécanisme.
Le mécanisme interprétatil consiste à fonder, sur des observations en elles-mêmes exactes, un fugement manifestement déraisonnable. Ici n'intervient aucun trouble de la perception : c* est, au contraire, sur des constatations habituellement fustes, sur des observations minutieuses, dont le point de départ est une perception vraie, que s'édifie tout un système d'interprétations délirantes. Il aboutit à l'éclosion d'un délire coordonné, le plus souvent chronique d’emblée, mais compatible avec la conservation indéfinie de la lucidité du malade et de son activité psychique.
« L'interprétateur, disent MM. Sérieux et Capgras, adapte la réalité à ses tendances, à ses sentiments, à ses désirs ou à ses craintes. Chaque malade a, suivant sa tournure d'esprit, une façon originale d’expliquer les événements, de réglementer les coïncidences, de codifier le hasard, mais toufours il leur découvre une signification personnelle. »
Les délirants interprétatifs sont des raisonneurs, des dialecticiens, qui donnent au public l’impression d’un fugement lucide, actif et i^tors ; l'intégrité de leur intelligence persiste indéfiniment, et certains, tel J .-J. Rousseau, ont pu produire des œuvres de génie.
C'est, le plus souvent, de leur observation du monde extérieur {regards des voisins, gestes, voix chuchotées, etc.), qu'ils tirent des interprétations erronées ; ils peuvent aussi interpréter, de façon tendancieuse, leurs sensations internes, et certains expliquent leurs coliques ou leur maux d'estomac par le poison que leurs ennemis introduisent dans leurs aliments.
Selon ses dispositions personnelles, l'interprétateur concevra : soit un délire de persécution, soit un délire de grandeur ou de revendication. Le délire de persécution est la variété de beaucoup la plus fréquente.
3° Le Professeur Dupré et son élève Logre ont montré
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qu'à côté des mécanismes hallucinatoire et interpréiatif^ Tactivité imaginative peut intervenir, de lagon exclusive ou prédominante, dans la formation d’un assez grand nombre de délires systématisés chroniques.
L'imaginatil n'a pas d'hallucination, il ne fait pas ou lait peu d’interprétations, et cependant il délire abondamment ; il raconte aux autres et se raconte à lui-même des romans auxquels il afoute foi d’emblée. Il s'agit, le plus souvent, d’un délire de grandeur {romans de cape et d’épée, d’amour, d’invention, etc...), rarement d’un délire de persécution.
A l’inverse des interprétants de Sérieux et Capgras, les délirants imaginatils de Dupré et Logre sont, en général, peu dangereux ; plus nuisibles par leurs paroles que par leurs actes, ils se livrent à des dénonciations calomnieuses ou à des dépenses inconsidérées plutôt qu’à des voies de lait et à des tentatives de meurtre.
Le délire d’imagination, comme le délire d’interprétation, évolue vers la chronicité sans démence.
LES DELIRES D’IMAGINATION (MYTHOMANIE DELIRANTE)
Lors du Congrès des Aliénistes et Neurologistes de langue française, à Bruxelles-Liège (Août 1910), nous avons proposé de désigner, sous le nom de Délires d’imagination, des délires intéressant, d’une manière élective, l’imagination reproductrice et surtout créatrice. On sait que cette activité créatrice résulte de l’association spontanée des images et des idées, aboutissant à des combinaisons nouvelles. Ces constructions imaginatives, plus ou moins conformes à la réalité, sont l’expression des produits subjectifs de l’esprit, des synthèses originales, dont l’orientation traduit les tendances personnelles du sujet et dont la complexité est proportionnelle à l’abondance et à la mobilité des rnatériaux psychiques. A vrai dire, on pourrait montrer que l’imagination prend une part effective à la formation de^ tous les délires, puisque tous renferment, par définition même, des éléments fictifs, qui représentent la création personnelle du sujet. Mais si l’on envisage le mode d’éclosion du délire, on reconnaît que, selon les cas, l’erreur
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s’impose à l’esprit, soit à 1r suite de percepiions ou de raisonnem^ts pathologiques, soit en vertu d’un proces^s intellectuel, de lormuie et d’expression exclusivement imaginatives. C’est oelte différence de mécanisme du délire, qui autorise à décrire à part, à côté des délires hallucinatoires et interprétatifs, les délims d'imagination.
Une comparaison entre ces diveises variétés de délires fera mieux saisir ce qu’il convient d’entendre par délires d’imaginadmn.
Dans les délires hallucinatoire proprement dits, soit aigus {délires toxiques, surtout alcoolique, houliées délirantes) (1), soit chroniques leertains délires halluæinatoipes classiques, les cas décrits sous le nom de psychose hallucinatoire, par Séglas et Cottard {2), ou d’hallucmoses par Bupré) (3), le trouble prépondérant est un trouble de perception. Le sujet accepte, en tant que peiception, avec croyance à l’extériorité, des impressions en réalité purement subjectives. En pareil cas, le trouble ée perception contribue, d’une manière prédominante, à fixer la formuîe du délire, par voie de constatation imméâiate. Dans la mesure où le délire est strictement hallucinatorre, c’est-àdire dans les hallucinoses vraies, le malade se borne à admettre la réalité objective de rimpression perçue, et si, à cette erreur, d’ordre sensoriel, qui constitue tout ou presque tout son trouble, il ajoute une interprétation, elle est, d’ordinaire, naturelle et logique, la perception fausse une fois admise.
Bref, dans les psychoses ballucinaloires, pour rendre compte du délire, au moins dans son mécanisme prédominant, il nést pas nécessaire de faire appel à d’aUtres troubles du raisonnement et de l’imaginàtion que ceux qui peuvent être directement et immédiatemebt inclus dans l’acte synfbétique de la perception. Et si, en dehore des hallucinations, on constate des interprétations plus ou moins absurdes et plus ou moins abrrndantes, lliaîîucina-
fi) IFASN*asim. La Usv^îiose îmllucinatoîre aiguë. Paris,
(a) CottaRB. Société Médico-Psychologique^ 28 décembre igoS.
\) ID-üPEé -et ÛET.MA. -S-ociêté de fsychiâtne, féPTter
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lion joue toujours dans ces psychoses un rôle prépondérant.
Le délire d’interprétation suppose un trouble localisé, en quelque sorte, à une étape plus avancée, dans la série desopérations mentales progressives, qui s’échelonnent depuis la perception simple jusqu’aux états de croyance ou de certitude les plus complexes. L’erreur de l’halluciné était d’ordre perceptif. L’erreur de l’interprétant est, au contraire, d’ordre logique : chez lui, la perception est exacte , l’observation des faits réels reste possible et le malade s’y complaît. Mais, dès qu’il s’agit, non. plus d’enregistrer, mais d’apprécier les faits, de reconnaître leur enchaînement, d’établir leur importance relative et leur signification, en un mot, de les interpréter, alors la déviation apparaît. La dialectique du sujet, conservée, et même, le plus souvent, exagérée dans son activité, est pervertie dans sa qualité. L’interprétant a le souci de la constatation objective, mais tendancieuse, des faits, le besoin continuel de démonstrations qu’il croit péremptoires et qui ne sont que spécieuses, et il pousse à l’excès l’art des conclusions subtiles mais erronées ; ce luxe d’arguments cache, en réalité, l’indigence de la logique. Le délire n’en est pas moins le résultat d’une dialectique faussée par une tendance affective dominante, qui aboutit à un jugement de valeur, de nature pathologique ; le malade procède par induction et déduction, en un mot, par inlérence.
'L’imaginatil, également insoucieux des constatations sensorielles et des démonstrations logiques, exprime des idées, expose des histoires, émet des affirmations à la réalité desquelles, en dehors de toute expérience et de tout raisonnement, il attache immédiatement croyance. Le malade, réalisant d’emblée ses associations d’idées, transporte dans le monde extérieur ses créations subjectives, en leur conférant tous les caractères de l’objectivité. Il procède par intuition, par auto-suggestion, par invention. Le point de, départ de son erreur n’est pas la notion d’un fait extérieur, exact ou inexact, source d’un raisonnement incorrect ou résultat d’une perception fausse, mais une fiction d’origine
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endogène, une création subjective. L’interprétant procédait en savant; rimaginatif procède en poète.
Le délire imaginatif, il est vrai, se développe fréquemment, à l’occasion de certains événements et sous l’influence des émotions nées des circonstances de la vie extérieure ; même alors, l’imaginatif peut se distinguer de l’interprétant ; car, dans son esprit, les éléments du thème délirant ne sont pas conçus comme le résultat nécessaire, comme la conséquence logique du fait observé. L’enchaînement des idées reste différent : les éléments du délire n’apparaissent pas comme liés entre eux par les rapports d’un syllogisme, mais ils se suivent comme les scènes d’urt récit ; ils ne sont pas extraits de l’expérience du malade par voie d’inférence ; ils ne découlent pas des faits observés comme une conclusion se déduit de ses prémisses ; affirmés d’emblée et directement, en dehors des opérations discursives de la pensée, ils jaillissent de l’esprit spontanément par intuition. Même lorsque l’imaginatif fait appel aux ressources de l’observation, c’est à titre accessoire et épisodique ; et la réalité ne fournit à l’esprit que le thème sur lequel l’imagination exécute, à loisir, des variations plus ou moins fantaisistes et des improvisations personnelles. Lorsque le malade raisonne et qu’il argumente, ce n’est pas par un besoin spontané de son esprit, c’est pour répondre aux objections qu’on lui fait et pour justifier sa croyance. Comme l’interprétant, l’imaginatif est certain de la réalité de son idée délirante, et il est assuréqu’elle peut se démontrer, puisqu’il la croit vraie ; mais ici, l’argumentation n’intervient que secondairement et à titre justificatif : c’est une explication, non une interprétation vraie. Chez l’interprétant, au contraire, l’idée pathologique apparaît, dès qu’il l’exprime, comme logiquement démontrée, puisqu’elle est née précisément au terme d’un travail d’argumentation, d’un raisonnement. En réalité, dans les deux cas, le fondement de la croyance est différent ; tandis que, chez l’interprétant, la croyance ne peut naître et se développer sans l’intermédiaire obligé des données sensorielles et des opérations logiques, chez l’imagi-
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natif, la croyance surgit d’emblée, en vertu d’une évidence immédiate. Entre l’interprétant et l’imaginatif, il existe une. apposition réelle de tempérament individuel, de constitution mentale : l’un est un raisonneur et l’autre un intuitif.
Il est bien entendu, d’ailleurs, que cette distinelion entre les délires hallucinatoire, interprétatif et imagmatîf, que nous venons de faire pour les besoins de l’exposition, est une distinction quelque peu schématique, et en partie arlilicielle. Entre ces ‘différentes variétés de délires, on observe un grand nombre d’éléments communs et de termes de transition, des associations multiples et parfois très complexes. Les délires interprétatifs peuvent se combiner, en proportions variables, à des éléments hallucinatoire, comme en fait foi la division établie par Sérieux et Capgras, en délires d’interprétation non hallucinatoires et hallucinatoires ; inversement, les délires hallucinatoires comportent toujour-s, à quelque degré, sauf dans les cas très rares d’hallucinoses, des interprétations, rhallucination restant toutefois la note dominante du tableau clinique. Be même enfin, le délire imaginatif, tout en continuant à mériter son nom, peut admettre, au milieu des manifestations prépondérantes de l’activité -créatrice, certains éléments d’ordre hallucinatoire et surtout interprétatif.
Le délire, dès son éclosion, s’entretient et s’accroît selon le mécanisme psychologique qui a présidé à son apparition. Tandis que rhiterprétant consolide continuellement son système, à l’aide des faits qu’il observe et des relations qu’il infère, l’imagmatif enrichit sans trêve son roman des fables qu’il invente. Le diagnostic de délire imagmatif a précisément pour repère décisif, pour marque distinctive, la constatation immédiate de la création imaginative sous la forme de la fabulation extemporanée, qui permet de saisir, en quelque sorte sur le vif, le processus caractéristique du délire d’imagination.
La tendance à Taltération de la vérité, an mensonge et à la fabulation, que l’un de nous a désignée sous le nom de Mythomanie, repTésente le terrain de déséquilibre imaginatif, sur lequel se développe électivement lé déMre d’iraa-
LES DÉLIRES d’I]\L^GINATION
ginatioH. Le mythomane, même lorsqu’il ment de propos délibéré, est d’ordinaire erédule. On connaît ces menteurs qui en arrivent à croire leurs mensonges, à les défendre, et à en devenir ainsi les dupes et les victimes. Ces fabulationâ, plus fréquentes citez les enfants et les débiles, résultent d’une erreur de rimagination reproductrice et créatrice. Mais, dès que l’erreur d’imagination se transforme eii délire dHmaginatmn^ e’æt-à-dire quand le sujet passe d’une conception lausse ou fantaisiste isolée à l’édification d’im ensemble de croyances sysfômatiques et plus ou moins durables, alors la frontière' qui sépare le normal du pathologique est franchie, et lé malade entre dans raliènation.
Telle est, du moins dans ces cas typiques, la genèse du délire imaginatif, qui se présent© alors mimne Veæagénaîmn morbide de la mythomanie eoîistüutiarmeïie du sujet.
Le délire d’imagmatjon, en tant que forme clinique nettement isolée, pure 4e tout élément symptomatique étranger, est, plus encore que les délires hallucinatoire et interprétatif purs, et peut-être autant que les hallucînoses, d’observation ciinik|ue rare. En fait, lorsque le sujet présente un délire d’imâgination cohérent et durable, la fabulation se complique et se renforce piêsque toujours d’illusions, d’interprétations ou de représentations xaentales vives. Bref, touite Tactiviié psychique est intéressée dans le complexus morbide, lin rmacontre, en clinique, beaucoup plus fréquemment que le délire d’imagination, la lobulation simple^ ctest-â-dire ralfîrmation gratuite d’événements fictifs^ de situations éhimériques, le récit de romans ét d’aventures. On observe, d’ailleurs, toutes les transitions entre cette fabulation épisodique, varialde dans son contenu, et le délire d’imagination systématisé.
Uim autre cause contribue à diminuer, en apparence du moins, la fréquence du délire imaginatif ; c’est la forme ordinaire de V interrogatoire pratiqué par le médecin. Tel malade qui, spontanément, se contenterait d’affirmer son délire comme une intuition directe de sa conscience, et qui n’est pas, en réalité, un raisonneur d’habitude, prend, au contraire, les apparences d’un înterprélaleur, lorsque.
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pour répondre aux questions et surtout aux objections du médecin, il cherche à justifier en fait et en raison son système délirant. Il y aurait peut-être moins d’interprétants et plus d’imaginatifs si le médecin ne pratiquait jamais qu’un minimum indispensable, d’interrogatoire et laissait le malade entièrement libre de révéler, par ses propos, le cours naturel de ses pensées : le mécanisme de son délire apparaîtrait ainsi dans toute sa pureté et dégagé de toute invention étrangère, de toute suggestion médicale. Il en est, peut-on dire, à cet égard, du délire d’interprétation comme de l’hystérie : dans certains cas, il semble dû, au moins pour une large part, à la collaboration du malade et du médecin.
Le délire dümagination peut se rencontrer, soit à Vétat relativement isolé, comme une forme particulière des délires de persécution,, et surtout de grandeur, soit à titre de syndrome associé, et plus ou moins transitoire, au cours des psychopathies les plus diverses.
Nous rapporterons d’abord un cas de délire imaginatif, exempt d’éléments hallucinatoires et, presque entièrement, d’éléments interprétatifs : il nous paraît répondre, en quelque sorte, à l’observation type du délire imaginatil isolé, de nature constitutionnelle.
Observation (1). — Le 24 mai 1908, le commissaire de police du quartier de la place Vendôme envoyait à l’Infirmerie' spé-ciale de la Préfecture de Police une dame déclarant se nommer X..., être âgée de 25 ans, artiste peintre, femme divorcée de M. K... La dame était accompagnée de deux enfants qu’elle prétendait être les deux enfants de son ex-mari et de sa propre sœur, aujourd’hui décédée. L’envoû à l’Infirmerie était motivé par 1 extravagance des actes et des discours de la femme X..., contre laquelle le commissaire avait déjà reçu, les jours précédents, de nombreuses plaintes établissant les faits suivants :
Depuis quelque temps, cette dame descendait un, deux ou trois jours, dans les grands hôtels de Paris, qu’elle quittait subitement sans solder sa note; elle prenait des auto-taximètres dont elle ne payait pas les conducteurs, etc... Enfin la dame X... déclarait au commissaire qu’elle était victime elle-même de nombreux vols, escroqueries et abus de confiance, qu’elle était en relations intimes avec les principales familles régnantes
(i) Cette observation est extraite d’un rapport médico-légal rédigé par run de nous. . , a ï-
d’Europe, etc!.. Il semblait cependant résulter de l’enquête qu'6 Mme X... était actuellemenit sans domicile et sans resisources.
De l’Infirmerie, la dame X... fut transportée à la prison de SainDLazare, comme devant être déférée au parquet sous l’inculpation de filouterie.
La continuation de l’enquête du commissaire de police consignée au dossier administratif, et les renseignements recueillis au cours de l’instruction, consignés dans le dossier judiciaire, établissent, relativement à la conduite de la femme X...., dans ees derniers temps, l’existence de toute une série de faits,, dont la plupart ont déterminé les plaintes déposées, conlre cette femme, et que nous allons brièvement résumer ici.
Le 23 mai, vers 4 h. 30 du soir, Mme X..., suivie des deux enfants qui raccompagnaient partout, prenait un auto-taximètre et se faisait conduire, durant sept heures enviren, à une dizaine d’adresses, dans Paris et dans la banlieue, et notamment à l’Hôtel Majestic, avenue Kléber, puis au Pavillon Henri-IV, à Saint-Germain, ensuite au Palais d’Orsay, à l’Hôtel Meurice, et enfin, â 11 h. 30, à l’Hôtel Montana, où elle trouva im^ logement qui lui avait été refusé dans les autres maisons. Peu après, le chef de réception de l’hôtel remettait au chauffeur, dont le taximètre marquait 66 francs 15 centimes, un bon de 80 francs, signé de Mme X..., et le priait de repasser se faire régler le lendemain matin.
Le lendemain, le chauffeur était invité à revenir toucher cette somme après déjeuner. Entre temps, un autre chauffeur, victime du même procédé les jouirs précédentSi, l’avertissait que la même dame lui devait 157 francs.
A l’Hôtel Montana, le directeur, informé de la réclamation des chauffeurs, n’arrivant pas à obtenir des références sutr la voyageuse sans bagages (ceux-ci avaient été précédemmient retenus à l’Hôtel d’Iéna en garantie d’une dette de 1.200 francs), fit arrêter Mme X..., qui lui devait, sans pouvoir ^le payer, la somme de 70 fr. 60, prix de deux chambres et d’un dîner, et porta plainte avec le chauffeur.
Le 13 mai, au soir, la dame X... était descendue, sans bagages, à l’Hôtel de Lille et d’Albion, 223, rue Saint-Honoré, où elle s’était fait inscrire sous le nom de baronne de X... Invitée le lendemain matin à solder sa note, elle répondit qu’elle n’avait pas d’argent, mais qu’elle allait s’en procurer. Le surlendemain, elle demande elle-même sa note, cpai se montait à 70 francs, et elle disparaît sans payer.
Le 19 mai, au soir, la dame X... descend avec ses enfants à l’Hôtel Brighton, 218, rue de Rivol'i, dîne au restaurant de l’hôtel, annonce l’arrivée de ses bqgages et répond, à la présentation de sa note, qu’il lui est impossible de payer, son argent étant dans ses malles. On la pria alors de ne pas revenir.
Il ressort des renseignements de la sûreté que, du 9 au 12 mai, la dame X... a vécu avec ses deux enfants à 1 Hôtel du
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Château de Madrid à Neuilly-sur-Seiro, où elle a eontract© 443: francs de dettes: Pendant son sdjour à cet hôtel, ©11©= a téléphoné plusieurs fois aux ambassadeurs d’Angleterre, d’Allemagne et d’Espagne.
A l’instruction, la prévenue fit, en substance, les déclara-, lions suivantes :
« Je suis née je ne sais où, de parents non dénomHiéff et j’ignore à quelle nationalité j’appartiens. J’ai été mariée, il y a environ sept ans, à Saint-Giermain, avec le sieur K-..., dont je suis divorcée depuis- quatre ans. Le divorce a été pro-noncé à Paris, par l’intermédiaire de M* B..., avoué. Mon mari a été condamné à me payer une pension alimentaire de 38.000 francs, mais celte pension ne m’a jamais été servie : c’est pourquoi j’ai du retard dans mes payements. C’est pour la même raison que je n’ài pu faire enregistrer le bail d’un appaTtement que j’ai arrêté, 37, quai d’Orsay, au loyer de 16.500 francs. Les deux enfants qui m’accompagnent, Suzanne âgée de onze ans et demi, et Edouard, âgé de neuf ans, sont les enfants de mon mari et de ma- sœur, Rosine X..., défunte; la garde et la tutelle m’ont été données après mon divorce. Je ne m’explique pas la plainte du chauffeur, que j’ai engagé à aller se faire payer chez mon avoués M. F..., 26, rue d’Alger. L’autre chauffeur devait être payé par Mine S..., une de mes amies, 46, avenu© du Bois-de-Boulogne. »
Interrogée à nouveau sur son identité, l’accusée répond :
« Ala mère était en voyage lorsque je suis née : elle m’a déclarrée où elle a pu, à Valparaiso, à Chypre, et encore à deux anires endroits, dont je ne me souviens plus : aussi ai-je onze noms. J’ai été élevée à Montmorency, par les époux J... La Princesse Mathilde a payé les trimestres des institiuiîon© dans lesquelles je suivais les cours.
« Il y a quelques mois, le roi d’Espagne, dont je faisais le portrait, m’a remis un acte de naissance avec des titres de Bourbon... De sorte qu’aujourd’hui, je suis apparentée avec la famille régnante d’Espagne...
« Je suis artiste peintre. Depuis un an, j’ai fait trois portraits à l’huile pour 11.000 francsi. Je n’ai pas d’atelier en ce moment. »
La dame X... déclare en outre qu’elle: possède, en dépôt, à la Banque de France, une somme d’argent considérable, qu’elle insinue avoir été remise à cet établissement, au nom de son enfant Edouard, fils du roi d’Angleterre.
L’inculpée, dans une: requête au bâtonnier de l’Ordre demande un avocat pour se défendre de raccusation de vagabondage portée contre elle par deux chauffeurs et un hôtelier « qui ont voulu être subitement payés, dimanche après-midi ».
Des dépositions de différents témoins, invoqués par l’inculpée, il résulte que les allégations de la dame X... sont dépour^ \’ues de tout fondement réel. F..., avoué, fait connaîtire que, depuis quinze jours, il a reçu plusieurs fois- la visite d’une dame X..., dont il ignore les antécéidenls et l’identité et qui l’a entre-
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tenu; de faits recnnnuB imaginés. Cette dame parlait d’intenter des peurstiite Gantire; la Banque du Rik> dd.^ Plain^ dans; laquelle une somme cmisidérahie: d’argent, déposée; en son nom, aurait été volée pair un tiers. M® B..., avoué, déclare que la dame X... a. divarcé, en. effet, en vertu d’un jugement; prononcé par la quatrième chambre, le 3'0 mars 1899, et que son mari a été condamné à lui servii' une pension alimentaire mensuelle de^ 200 fr., qm fut portée ensuite à S'OQ francs. Il ajo-ute que cette pension n’a jamais été payée et que le mari est actueEement sans domicile connu ni résidence.
La dame. S... n’a qu’un vague souvenir de la dame X..., qu^elle a employée^ il y a quelques années,, à- titre: charitable.^ comme aide-cuisinière.
É-la Banque de France, on déclare que la dame X... est venue réclamer un chèque, déposé, pour elle, par un prince russe, mais qu’elle; ne possède, en réalité:, aucun argent dans cet établissement.
Le commissaire de: police du quartier des: Invahdes confirme que la^ dame. XL... s’est présentée 37,, quai d’Orsay, pour louer un appartement, et qu’elle a engagé, é cet effet, des pourparlers qui sont sur le point d’aboutir.
Le 15 octobre: L907, Mme X.. avait loué, au 4-3 de l’avenue Henri-Martin, un: appartement qu’elle avait garni de meubles achetés au Louvre, mais qu’elle dut quitter, les; meubles avant été repris, faute de paiement. M. cette maison, se présentaient jQumellemBnt des; cochers et des fournisseurs qu’elle envoyait à cette adresse pour se faire solder. La dame X... ne résida jamais dans, cet appartement,, chmigeant constamment de de^ meure et logeant en garni.
Le serx'ice de sûreté générale a communiqué sur rinculpée un rapport dont: nous extra.yons le résumé suivant.
L’accusée, âgée aujourd’hui de trente-huit ans et: demi est née le 25 décernbre 1869, à Saint-Germain, de IvL Paul-Etienne X..., commissaire, de police de la ville:, et de Mme Marguerite G..., aujourd’hui, par son. second mariage, femme T... Elle fut mariée il y a disr-huit ans, à un sieur K.„, aux torts et griefs duquel le divm’ce fut prononcé, il y a neuf ans,, entre les époux. De ce mariage naquirent trois enfants : une fille de dix-sept ans, actuellement entretenue par un riche étranger, et les deux enfants, Suzanne et Edouard, qui accampagnent; l’accusée dans ses pérégrinations.
La dame X..., aurait eu une existence très mouvementée, très irrégulière, avec des hauts et des bas, des alternatives d’aisance et de misèa'e. (On prétend qu’elle aurait été poussée à la prostitution par son ex-mari). Elle aurait eu-, en tout cas, plusieurs amants,. et, depuis quelques années, présenterait des idées de persécution et de grandeur : elle se prétend spoliée des millions- que lui avait donnés le roi d’Angleterre, attribue des paternités illustres à ses enfants, invoque dés parentés dans les familles régnantes, etc...
PATHOLOGIE DE l’iMAGINATION ET DE L EMOTIVITE
temps après son divorce, la femme X... aurait la connaissance d un riche rentier, M. ]V[.. oui l’instanî a un luxueux appartement, où elle cohabita
p^?tir^’rc/S:LnT^IaTSrx!“e“te
WÎ e?" !': Vouillemont, Mercédlsf ’c^mp-
n£l Terretiÿr^eÆ.'iiiS ti
SIS y ™ tïS ans u2ë véS c malade atteinte de la folie des aran-
vicbmA^/^^ voleust^, vivant d’expédients ; que sa^fille
taSment se figure qu^ eertains ?ois, et ^
À îr -'^ Espagne, lui doivent des millions, qu’elle est
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trofs ans* ^®Ee-fîlle présente, depuis deux ou
Sîe mïn^ ^ grandeurs, que, depuis cette époque,
fimr.o ^ errante et désordonnée, qu’elle vient de
temps en temps a la maison paternelle pour en repartir aussi tôt, qu’elle laisse ses enfants dans le plus grand dînuement et' que c, est une véritable aliénée qu’il faut" in^nef Lrb'eau^ pere ajoute que, malgré sa modeste situation, il est décidé avec sa femme, à recueillir les enfants et à s’occupé dw ’
avanTyr,"', .?» des Ses que nous
pendant lesaiiel<5 1 avoir avec elle des entretiens,
b™®?LKfïi ^ tenu les propos les plus
invra’semblables sur ses relations, ses aventures ses triomphes et ses naisères, et raconté les histoires les plus fantastiaues Elle nous a débilé ainsi, è chacune de nos ent«vuer™elérié de romans mcroyables, dont elle a été ou esl™c«e’lKoine ®
dllé sipernoîaS'tf «onnanfe rapi-
ties • Son se diro f entremêlant leurs péripé-
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portune sauve la situation. Grâce rces ortifipp^^^^ la dame X... élude les ditncul,és‘’pye?,ef “rdépey'Se®” es
LES DÉLIRES d’iMAGIN/VTION 105
récits antérieurs et déplace ainsi continuellement le problème que posent rincohérence et l’impossibilité logique du roman de sa vie. Toute la suite de ces histoires est débitée avec aisance et même volubilité, avec assurance et autorité. Le ton du discours est, tantôt celui de la sincérité la plus candide et de la conviction la plus ferme, tantôt celui de l’indignation, tantôt de rindifférence enjouée et quelquefois de la plaisanterie badine. L’élocution s’accompagne d’une mimique très expressive dans sa variété et son intensité. Les manières de notre interlocutrice sont celles d’une personne de bon ton, aimable, facilement souriante et qui répond avec affabilité à chacune de nos objections.
Le contenu du discours est presque matériellement impossible à reproduire littéralement ici, à cause de la richesse variéfè et incessamment renouvelée de la fabulation. Il est néanmoins possible de distinguer, dans le flux intarissable de ses explication®, deux grandes catégories d’idées directrices, les idées de grandeur et les idées de persécution, étroitement accouplées d’ailleurs- et indissolublement liées les unes aux autres. Chacune de ces deux grandes catégories d’idées s’exprime par les propos les plus fantaisistes, les allégations les plus incroyables, dans des histoires différentes, ayant toutes un caractère exceptionnel d’énormité. L’incohérence, la contradiction, rimpossibilité matérielle des événements éclatent plutôt entre chacune de ses fables qu’entre les éléments de chacune d’elles. Nous citerons quelques exemples des idées de grandeur :
La dame X... prétend qu’elle est la fille d’un haut personnage de la cour d’Espagne dont elle se refuse, par discrétion, à donner le nom. Elle aurait reçu, il y a quelques années, de la reine Christine, 30 millions pour abandon de certains droits sur le roi, avec lequel, d’ailleurs, elle est sur le pied de la plus i grande intimité. M. Loubet, en 1905, à Paris, a scellé, entre elle
; et la famille royale d’Espagne, un rapprochement qui s’était
déjà opéré en octobre 1904, à la frontière. A cette époque, le fils du roi de Siam, qui l’avait distinguée à Biarritz, au moment où, sur la plage, elle apprenait l’anglais à ses enfants, l’a em- : menée dans une excursion à Saint-Sébastien et présentée à la
reine Christine et au jeune roi ; « Je vous dirai même, ajoutei l-elle avec la plus sereine assurance, qu’à cette occasion nous
goûtâmes au Casino avec du thé et des tartelettes aux cerises. »
■ Elle a d’ailleurs gardé, depuis, les rapports les plu® fréquents
et les plus intimes avec Alphonse XIII : elle a entretenu avec lui une correspondance suivie, par l’intermédiaire de C..., l’éditeur de musique. Bien des fois, elle a dîné en tête à tète avec I le roi, notamment chez Lairue... Sa mère était extraordinai-
î rement belle et aurait eu des relations avec les plus hauts
j personnages des cours d’Europe, et cette circonstance expli-
Iquerait, non seulement le secret de sa haute naissance, mais la multiplicité des versions qu’elle fournit tour à tour de sa paternité : Edouard VII, Guillaume II, Alphonse XII.
106 pathologie DE l’imagination ET DE l’émotivité
Ar»rès avoir prétendu que le Roi Edouard était son père naturel elle a rétracté ultérieurement cette affirmation en maintenant que ce Roi avait été son amant et qu’il était le père de ses enfants. Comme je lui demandais dans quelle ciTConstance elle avait connu le roi Edouard : « C’était à Carlsbad, dit-elle ; au cours d’une promenade solitaire j’ai fait une chute de cheval, lorsque, au même instant, vint à passer le roi, alors en villégiature en Bohême ; il m’aida à me relever, s’intéressa à moi me reconduisit à mon hôtel, où il me fit porter des fleurs par’ un ambassadeur, et finit par s’y rendre lui-même sous lé nom du duc de Lancastre. »
Il fut un moment question pour elle de devenir la maîtresse de l’empereur de Russie qui, d’ailleurs, tout récemment, envoj/a à son nom, au Ministre des Finances de la RépuWique, une somme de 203 millions : « J’ai d’ailleurs écrit à M. Caillaux de garder pour le Trésor 50 millions, afin de l’aider à équilibi er le budget... » En 1904, le prince Orloff, au Palace-Hôtel, lui faisait une cour assidue et voulait se marier avec elle.
Sans détailler davantage les idées de grandeur,^ nous allons maintenant résumer le thèrne des idées de persécut-on, tout au<^S’ invraisemblables, m,ais beaucoup plus systémalique cjue celui des idées de grandeur. Mme X... est, depuis plusieurs années, la- victime d’une bande noire de voleurs dont le siège est à Lille ou à Saint-Quentin, et dirigée par une- dame R-m aidée de complices nombreux et act fs ; notamment un M. N..., son ancien ami, une dame B..., des directeurs de grands hôtels, etc... La dame K... l’a, depuis 1901, exploitée et. volée de toutes les façons. Au Palace-Hôtel, en 1904, elle a longtemps vécu à ses dépens. A un certain momen', le directeur du Palace- Hôtel interdit à Mme X... de continuer à fréquenter Mmm K... ; celle-ci profondément blessée du changement d’attitude de Mme X... à son égard, intrigua auprès du directeur, qu’elle gagna et même séduisit; « si bien qu’elle sor'it de chez lui avec 5 louis dans la, main ». A dater de ce jour, les deux amants, alljés contre la dame X..., ne cessèrent de la poursuivre de leur haine jalouse et de leurs manœuvres inqualifiables. Le directeur obligea sa cliente, Mme X..., à déposer à la banque du Rio fiel Plata un capdal garantissant la somme des dépenses effectuées par elle à rhôtel. La dame X... se fi! envoyer par un ami de, San Francisco une somme de 9-480. 000. francs qu’elle déposa à cette banque en mai 1904, sous les noms de Mme Tony, et Edouard X.... Mme K..., de complicité avec le directeur du Palace-Hôtel et M. N..., s’est présentée à la Banque comme étant Mme Tony, avec son fils qu’elle prétendit être Edouard X..., et toucha ainsi l’argent déposé pour Mme X... Un eertain M. C..., amant de son ancienne femme de chambre anglaise, Mme D..., de complicité avec le même directeur d’hôtel, toucha ésalement, à la même banque, une lettre de crédit de 50.000 francs. ^ .
Mme K... a détourné d’elle M. N... (son ancien, amant) que
LES DÉLIRES d’iMAGINATION
Mme X... représeate oômme ayant été eeulemeixt son fianeé. Elle prétend qne sa liaison avec ce dernier n’a été qu’un amour platonique qui devait finir par un mariage; mais cet amour a é lé brisé parce qu’elle a été le témoin, involontaire d’ailleurs, à Lucbon, des relations incestueuses de M. N... et de sa propre sœur, à laquelle il a fait un enfant, actuellement âgé de. trois ans.
Mme K... lui a volé ses bijoux et a fait enlever sa fille aînée Marguerite, : actuellement âgée de seize ans, par im de ses amants, le comte d’A..., qui l’a emmenée dans l’Amérique du Sud. Enfin, exaspérée de jalousie, à cause de l’intérêt que portent les rois d’Espagne et d’Angleterre à Mme X..., Mme K... l’a fait arrêter à l’Hôtel Conluiental comme ayant volé un diamant de 12 millions. Elle affirmait avoir vu le bijou dans la coiffure de la dame X-..; or, ce prétendu diamant n’était que « la tête en simili » d’une épingie à chapeau sans valeur.
Mme K..., a pour complices les plus hauts personnages de la police et du . gouvernement, notamment M. Pichpn,. le mx- Histre des Affaires Etrangères, qui était l’ami intime de Mme D..., sœur de M. M..., et a, depuis le mairîâgé du roi d’Espagne, mis deux agents à ses trousses ; M. Hamard, chef de la Sûreté, qui, amant de Mme B..., tante de Mme K... « une vieille cocotte du temps de rEmp^re », se croit le droit d’étrangler tout le monde et Fa fait déménager, sur l’ordre de ses agents, d’hôtel en hôtel ; M. Moucmin,. qui, amant de Mme K..., s’atlie aux autres persécuteurs. La moindre objection émise à rencontre de ses dires provoque immédiatement des répliques, dans le genre de celles-ci : « Vous me demandez ce qui nie prouve la nature des relations de M. Hamard avec cette dame B... ? Mais |e Fai vu déshabillé dans le lit de cette dame ! »
« Tous ces gens-là ônt fait chanter l’année demi èré lé roi Edouard pour "s millions, et maintenant ils veulent mm faire passer pour folle! »
Au cours de tou+e sa conversation, la prévenue continue de jongler avec les millions volés ou reçus; les 30 millions qu’elle à reçus de la reine Christine ont été volés par les agents de la Sûreté qui ge les sont partagés. On a voülu la faire passer pour morte. Une tentative d’assassinat a été commise sur êllé. Te 3 juin 1907, à Fangle de la cour et de la rue dé Rome, par le jeune R. K..., âgé de dix-huit ans, envoyé par sa mère, Mme K... et sa tante Mme B... ; Mme X.. nous montre, à l’extrémité du sourcil gauche, une très légère cicatrice, qu’elle prétend être là trace du coup de couteau reçu à ce moment, de la part de Fassassin; celui-ci éta't monté sur le marchepied de l’auto où elle stationnait et répondait sans méfiance aux questions du jeune homme.
Lorsque nous repré^ntoiis à la prévenue toutes les dettes qu’elle a contractées, au cours de sa vie errante, dans les différrents hôîefe, elle sTnd’gne et répond avec emportement qu’elle est faonleuseToent exploitée, depuis Un an, par les hôtels; que.
108 PATHOLOGÎE DE l’iMAGINATION ET DE L ÉMOTIVITÉ
par exemple, à l’Hôtel Mercédès, elle n’a dépensé que 38 fr. sur les 200 francs déposés d’avance pour elle par le roi d’Espagne, etc. .
Mme X... nous montre des reçus de so^mmes d argent quon lui doit et une liasse de papiers dont le double serait chez son avoué.
Mme X... a écrit, depuis son arrestation, de nombreuses lettres, adressées soit aux avoués, auxquels elle renvoyait ses fournisseurs, pour s’indigner de leur indifférence, leurs reprocher leur inertie, etc..., soit aux magistrats, soit aux Ambassadeurs d’Angleterre ou d’Autriche, soit au Président de la Bépublique ,pour demander sa mise en liberté, soit aux souverains d’Europe pour leur rappeler son passé, ses relations et les apitoyer sur ses malheurs actuels. Elle signe toutes ses lettres S. A. R., invoquant ici le titre d’ Altesse Royale.
On trouve dans ses lettres comme dans ses propos, les mêmes idées de grandeur et de persécution. Quelques-unes d’entre elles portent, dans leur forme et leur fond, le cachet le plus notoire d’une faiblesse d’esprit, d’un manque de jugement et d’instruction, d’une naïveté et d’une niaiserie enfantines, qui sont autant de marques de la débilité mentale. Elle a, par exemple, adressé une supplique à l’empereur d’Allemagne, sous forme d’acrostiche dont la poésie est aussi dépourvue de bon sens que de prosodie.
La débilité mentale éclate, d’ailleurs, dans tous les raisonnements de la dame X..., qui est aussi pauvre en jugement qu’elle est riche en imagination, aussi indigente en esprit critique qu’elle est fertile en fantaisie inventive. Ce contraste, d’ailleurs, est une des caractéristiques de la mythomanie fabulante chez les débiles. C’est ainsi qu’au cours de sa cont^ersation, l’accusée nous confie qu’elle parle, sept langues ; priée par nous de nous dire quelques phrases en espagnol ou en allemand, elle élude d’abord la question, puis, devant notre ihsistance réitérée, après plusieurs silences, elle murmure; « Alanana... Chi lo sa ?... » Il est inutile d’insister ici sur l’imprévoyance enfantine d’une telle vantardise chez une femme qui doit se savoir soupçonnée de mensonge et qui est invinciblement poussée, par une tendance morbide, à multiplier, contre son intérêt, les preuves les plus accablantes de la fausseté de ses assertions.
Mme X... ne se borne pas à exprimer dans sa conversation et dans ses lettres ses idées de grandeur et de persécution ; elle y conforme sa conduite et ses démarches et il est manifeste qu’elle est orientée, dans son existence, par les idées morbides qui dominent son sentiment et gouvernent son activité. C’est ainsi qu’elle a adressé à son ennemie, Mme K..., des lettres de reproches et de menaces, au préfet de Police et au ministre de l’Intérieur, des lettres de réclamations et de demande de protection dont le style et le contenu émanent clairement d’une persécutée. Elle a d’ailleurs été signalée comme telle au préfet
de police, par tons les correspondants qu’elle assaille de sa prose et voire de ses vers.
A l’examen physique, la malade ne présente aucun symptôme morbide; les réflexes pupillaires sont normaux; pas de dysarthrie.
Après tous les développements que nous avons consacrés à l’exposition des faits et à la relation des résultats de nos examens, il ne nous reste plus qu’à résumer brièvement le diagnostic qui découle de nos constatations et de l’étude générale de la personnalité de l’accusée. j
Mme X... est évidemment une débile de 1 intelligence, du sens moral et de la volonté. La délibité intellectuelle se marque par la faiblesse dm raisonnement, la pauvreté du jugement, l’absurdité des conceptions, la nullité de la critique. La débilité morale et affective se traduit par l’absence de tout sentiment filial et maternel, de préoccupat/ions éthiques, par l’égoïsme, par le dérèglement cynique des moeurs, etc...
La débilité volontaire se réx^èle par l’instabilité, l’apathie, le défaut de tout esprit de suite dans la conduite et les efforts, etc. Mme X... est non seulement une débile mais une déséquilibrée. La déséqu/ilibration psychique constitutionnelle se traduit chez elle par de nombreuses anonaalies des sentiments, du caractère et de l’intelligence : perversité des instincts, prodigalité, duplicité, cupidité, orgueil extrême, jalousie, développement extraordinaire de l’imagination inventive coïncidant avec la faiblesse du jugement plus haut indiquée. Du concours des éléments de débilité et de déséquilibration ainsi définis, résulte la tendance morbide au mensonge et à la fabulation qui nous apparaît ici comme le produit naturel d’une mentalité dépourvue de jugement,, mais douée d’une imagination exubérante. Ces aptitudes mythiques, Mme X... les met au service de ses perversions instinctives et morales.
L’exaltation prodigieuse de la vanité chez elle a fini par aboutir à un véritable délire de grandeur qui se formule en prétentions de noblesse, de richesse et de puissance. L’orgueil et la jalousie, dans leur exagération progressive, ont abouti à l’éclosion d’idé^ de persécution qui se sont développées parallèlement aux idées de grandeur, et ainsi s’est constitué un délire mixte de grandeur et de persécution qui, par son illogisme, son inconsistance et son absurdité, démontre la pam vreté du fond mental dont il émane. Le thème délirant, dépourvu ici de toute illusion et de toute hallucination, comporte un minimum d’interprétations; il repose tout entier sur l’imagination, dont le travail exubérant et continu fournit, dans une fabulation intarissable, ses éléments et ses ressources. L’invention créatrice surgit, chez cette femme, sans effort, spontanément, comme une manifestation naturelle de rautomatisme intellectuel. Le délire est ici un délire d’imagination, un délire mythopathique.
Il est impossible de mesurer la part de la conscience et de
110 PATHOLOGIE DE L IMAGINATION ET DE e’ÉMOTIVITÉ
la volonté dans la genèse de cette mythomanie délirante- Il est é^galement impossible de déterminer le degré respectif de la smoérité et de la mauvaise foi, de l’aulo suggestibilité passive et de la supercherie intentionnelle dans l’activité mythique du sujet. Ce que l’on peut affirmer ici, en dehors de toute discussion psychologique et de toute appréciation morale, c’est la nature anormale de la constitution mentale de l’accusée, et le caractère pathologique de ses idées et de sa fabulation fantastique. 11 ressort de l’étude du dossier que Mme X... est non seulement une malade, mais une aventurière, capable de filouteries et d’escroqueries de tout genre ; elle commet d’ailleurs ces infractions morales avec un degré suffisant de conscience pour qu’on puisse être tenté, si l’on fait abstraction des éléments morbiues si nombreux de l’esprit, de lui en attribuer l’imputabilité; mais si l'on considère les mobiles de son activité générale, si l’on envisage l’ensemble de la mentalité de la d^élinquante, et notamment l agénés-e du sens moral qu’on observe chez elle, si l’on réfléchit au mince profit que, dans le désarroi de sa vie errante et misérable, elle retire de ses coupables ag ssements, on est amené à conclure que toute la conduite de cette feüTme est dominée par des influences pathologiques, qui président au désordre de son esprit et à l’immoralité de sa vie. Il n’est d'ailleurs retenu contre elle, en l’espèce, que le délit de vagabondage; or, le vagabondage est essentiellement la conséquence de l’instabilité de !a prévenue et de sa tendance constitutionnelle au déplacement continu et à la vie errante- L’accusée appartient à la catégorie des mythomanes errants, qui marquent doublement, par le vagabondage de leur imagination et l’instabilité de leur personne, leur tendance foncière à une vie extravagante, aventureuse et impossible à fixer.
Mme X... est donc, par le caractère pathologique de ses idées et de ses actes, un élément de trouble pour l’ordre public et pour la sécurité des personnes : elle est, notamment, dangereuse pour ses enfants, qu’elle associe à sa vie misérable et vagabonde, et pour ses prétendus persécuteups, qu’elle émeut par ses menaces et contre lesquels elle est susceptible de se livrer à des actes regrettables ou dangereux. Il est nécessaire d’exercer sur Mme X..., incapable de diriger convenablement sa personne, une surveillance et une protection continuelles qu’elle ne peut frouveir que dans un asile d’aliénés.
Du dossier administratif de Mme X..., il résulte que la malade, internée â Vaucluse, a continué à manifester les mêmes préoccupations délirantes. Voici notamment le texte d’un certificat du docteur Dupain, à la date du 17 août 1808, certificat . réÆpé sur la dernande de mise en liberté faite par la malade au ministère de l’Intérieur :
« Est atteinte de dégénérescence mentale avec exaltation intelleciuelie. Interprétations délirantes. Idées ambitieuses et de persécution, mythomanie, récriminations. On lui a dérobé uin diamant évalué 14 millions qui lui avait été donné par le roi